ET SUCCÈS DES SALON
poitrine; trop heureux si la respiration gênée ne trahit pas tout haut l'incongruité de leur sommeil ! Mais enfin la lecture finit, les dormeurs s’éveillent au bruit des applaudissements, et ne manquent jamais de prendre part à la discussion qui s’ouvre sur ce qu'ils n'ont pas entendu.
Ce moment est celui où l’amour-propre de l’auteur reprend son empire : tout à l’heure il invoquait la critique , maintenant il repousse jusqu’aux conseils , et s’irrite de la moindre objection ; il vous suppliait de prononcer franchement sur l’ouvrage entier; il ne vous permet plus d’en censurer un seul hémistiche. Il a toujours quelque autorité à citer en faveur de la scène, du vers, de l’expression qui vous a déplu : Racine, Voltaire en offrent vingt exemples. Cette situation vous a paru froide , il faut la juger à la scène ; cette autre , forcée , invraisemblable , c’est une heureuse innovation qui doit assurer le succès de l’ouvrage. Hâtez-vous de détruire par des louanges outrées le mauvais effet de vos observations critiques, si vous ne voulez passer aux yeux de l’auteur et de ses amis pour un pédant insupportable, ou pour un homme envieux et jaloux de tout mérite.
Il faut pourtant convenir que l’on rencontre quelquefois des auteurs modestes, dociles, plus avides de conseils que d’éloges ; mais, par une fatalité assez singulière, ces auteurs timides ont pies-
LECTURES
que toujours affaire à des auditoires malévoles.
Tout récemment encore, Destival m’a fourni l’occasion de confirmer cette remarque. J’aime sa personne , son caractère et son talent. Il me fit inviter, la semaine dernière, à passer la soirée chez une de ses parentes, où il devait lire une comédie qu’il destine au Théâtre-Français. Je m’y rendis : la société, assez nombreuse, n'était composée , en très grande partie, que de gens de lettres. Dès lors je vis qu'il s’agissait moins d’une consultation que d’une sentence , et je commençai à craindre que l’accusé ne perdit son procès ; car lorsque vos rivaux ne sont pas vos amis (ce qui arrive quelquefois), il est rare que yous trouviez en eux des juges indulgents.
Je faisais cette réflexion, en écoutant deux membres de ce jury littéraire, lesquels , après avoir félicité tout haut leur confrère Destival d’avoir choisi pour sujet de sa pièce un caractère neuf, cherchaient à se prouver mutuellement tout bas que son talent était fort au-dessous d’une pareille entreprise.
Le silence que l’on garda pendant les entr’actes ne fut interrompu que par quelques mots obligeants de la maîtresse de la maison ; et par un chuchotement dont le pauvre lecteur paraissait fort embarrassé.
La pièce finie, je m’expliquai très hautement et