‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 2 (volume 2)Chapitre 34 sur 56 · ET SUCCÈS DES SALONS · texte numérisé non relu

ET SUCCÈS DES SALONS

très franchement sur le plaisir quelle m'avait fait, sur le beau talent dont elle était la preuve ; mais le suffrage d’un vieil ami est toujours un peu suspect. Destival s’empressa de recueillir des opinions plus désintéressées: Melcourt, vieil oracle de l’Opéra- Comique, décida que l’exposition était beaucoup trop longue, et voulait qu’on la mît en action. Le rocailleux Mélis releva des négligences de style, et disserta, en assez mauvais français, sur les avantages et la nécessité de la correction J’admirai dans Serval une vivacité d’imagination qui le dispense de tous égards, de toute politesse: avant de dire son avis sur l’ouvrage qu’il venait d’entendre, il commença par en refaire le plan d’un bout à l’autre , ce qui l’obligea d’indiquer à l’auteur de nouvelles combinaison*, et de supposer de nouveaux caractères. A cela près, tous nos aristarques se réunirent pour louer avec exagération telle ou telle tirade, tel ou tel vers, sur lesquels il ne pouvait pas y avoir deux avis. « Applaudir plus vivement que personne aux choses d’une beauté indisputable , est un des secrets de l’envie. »

Mon pauvre ami Destival, très peu satisfait de sa lecture, sortit convaincu qu’il avait fait une très mauvaise comédie , et j’eus besoin , pour empêcher de jeter au feu le produit de quatre ans de travail, d’étude, et de méditation, de lui prouver, en les résumant l’une après l’autre , que les opinions qu'il

222 LECTUHES ET SUCCÈS DES SALONS, venait de recueillir étaient presque toutes contradictoires; qu elles se détruisaient mutuellement, et qu’il y avait aussi par trop de naïveté à consulter exclusivement des potiers sur la forme et la beauté d’un vase.

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»" lxiii. [ io juis i8u.]

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Je u'aurais pas de peine à prouver que le respect des vaines considérations est la source la plus fé« ronde des maux qui inondent la société.

Duclos , Confess. du comte de ***.

Je voudrais bien ne pas me brouiller avec tant de faiseurs de poétiques, de dissertations didactiques, de critiques de journaux, qui ne jurent que par le saint nom d’Aristote ; mais je voudrais pourtant qu'il me fût permis d’avouer que j’ai ri ou pleuré à la lecture, à la représentation de tel ou tel ouvrage , sans encourir l'indignation des inquisiteurs pour la saine doctrine : car enfin j’ai beau faire, j’ai beau meubler mon esprit de toutes les belles choses que ces messieurs débitent , j’ai beau lire et relire les quatre poétiques de Le Batteux , je me surprends toujours à éprouver des sensations avant de m’en être rendu compte, et je suis tout prêt à entrer en accommodement sur certaines ré-

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gles avec l’écrivain qui m’a procuré quelque plaisir; c’est ainsique, bien informé des défauts nom breux de cette mauvaise comédie du Mariage de Figaro, je l'ai vue tomber quinze ou vingt fois pour ma part. A travers le verbiage, le mauvais goût dont le monologue du cinquième acte est infecté, j’ai cru remarquer dans cette scène plus de calcul , plus de naturel, plus de choses observées que dans telle comédie nouvelle, que dans tel roman moderne en cinq ou six volumes. Qu'il a quelquefois d’esprit et de bon sens , ce maraud de barbier ! Je sollicite un emploi (dit-il); j'avais tout ce qu'il fallait pour réussir: il fallait un calculateur , ce fut un danseur qui l'obtint.

Cet abus, presque toujours la suite du chapitre des considérations , est un de ceux qui m’ont le plus frappé dans le cours de ma vie, et sur lequel j’ai rassemblé le plus d’exemples et d’observations. Destiné dès l’enfance à la profession des armes , toutes mes études, tous mes exercices avaient été dirigés vers cet objet ; mon goût ou plutôt ma passion pour les chevaux , mes succès à l’école d équitation , indiquaient en moi une vocation toute particulière pour l’arme de la cavalerie ; malheureusement un ami de ma famille , major dans un régiment d’infanterie, lequel se croyait le plus grand tacticien de l’Europe pareequ’il savait faire l’exercice à la prussienne , détermina mon père à me faire entrer cadet

dans son corps, où j’appris, comme secret du métier, à faire manœuvrer un bataillon à l'homme ifaile, et à tirer cinq coups de fusil à la minute.

Je fis mes premières armes sous le maréchal de Richelieu, en 1756. En relisant mon journal, qui date de cette époque de ma vie, j’y trouve les notes suivantes A la suite d’une brillante affaire d’avantgarde qui précéda la journée de Closter-Scbevcn, le roi envoya au maréchal trois croix de Saint- Louis, pour être distribuées à ceux des jeunes officiers du régiment de Picardie qui s’étaient plus particulièrement distingués dans cette action. ITn de mes amis , le chevalier de Constantin , était du nombre , et son nom avait d’abord été porté sur cette liste honorable ; mais le secrétaire du maréchal lui ayant fait observer que monsieur d’Argenson avait, dans le régiment, un neveu resté au dépôt pour cause de maladie, le général, qui sollicitait alors un régiment pour son fils , se vit contraint d’effacer le nom du pauvre chevalier pour y substituer celui du neveu du ministre. »

Quand je rentrai en France, une de mes tantes venait de mourir, et m’avait laissé par testament un legs considérable , en me chargeant d’une fondation de cinquante messes par an pour le repos de son ame; le légataire universel plaida contre l'exécution de cette clause. Je devais croire le gain de mon procès infaillible, Gerbier s’était chargé

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de ma cause, et j’avais pour moi la coutume et le droit romain : malheureusement , ni Gerbicr, ni la coutume, ni le droit romain n'avaient prévu que monsieur le président de la chambre des vacations aurait une maîtresse dont le cousin se trouverait précisément dans le cas contraire; que sa cause serait jugée quelques jours avant la mienne, et que l’arrêt porté en sa faveur serait invoqué pontre moi.

Privé de mon legs, je n’en fondai pas moins les messes , et je m’embarquai sur un des vaisseaux de l’escadre destinée à parcourir les iners du Nord, sous le commandement de Thurot, qui passait pour une créature du maréchal de Belle-Isle. Monsieur de Flobert, qui commandait les troupes de débarquement, et qui croyait avoir à se plaindre du maréchal , fit de son mieux pour faire manquer l'expédition. Thurot et son conseil avaient décidé qu’il fallait opérer une descente à Belfast (en Irlande) ; mais Flobert, qui avait demeuré deux ans à Carrick-Fergus, chez une jeune veuve anglaise dont il avait conservé un tendre souvenir, voulut à toute force effectuer le débarquement sur ce point, et cette considération fut cause, en grande partie, des désastres de cette campagne.

Quelques années après, pendant un assez long séjour que je fis à Paris, je me liai avec plusieurs gens de lettres ; nous nous réunissions presque tous

les soirs chez madame Doublet, femme d’un payeur de rentes, dont la maison était, si je puis m’exprimer ainsi, l’entrepôt général des nouvelles politiques , littéraires et scandaleuses de la capitale. Ou ne s’y contentait pas du fait matériel , on voulait en connaître les circonstances, en démêler la cause, et presque toujours on la trouvait au chapitre des considérations.

Je me rappelle avoir entendu lire dans cette maison, il n’y a pas moins de quarante-cinq ans, une comédie sur ce sujet, d’un auteur provençal, nommé Duteil : depuis, je n’ai plus entendu parler ni de la pièce ni de l’auteur; mais je me souviens que, dans un séjour de quelques mois qu’il fit à Paris, on ne le laissa pas manquer de matériaux pour ajouter à sa comédie de nouvelles scènes.

Entre plusieurs autres ouvrages que ce jeune homme avait en portefeuille, et dont il nous fit lecture, se trouvait une tragédie étincelante de beautés, et que, d'une commune voix, nous jugeâmes digne de la scène française. Il en fit lecture aux comédiens, qui n’en jugèrent pas moins favorablement ; mais Colardeau les avait fait prévenir qu’il traitait le même sujet : sa pièce était attendue, et cette considération ne leur permettait pas d’en recevoir une autre.

Pour ne pas perdre entièrement le fruit de ses travaux, notre auteur dénatura son plan, plaça

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l’action en Égypte, perdit quelques belles situations, relut son ouvrage et le fit recevoir ; mais dans l’intervalle de temps qui s’écoula jusqu'au moment où il fut question de la mise en scène de sa tragédie, mademoiselle Clairon avait joué un rôle égyptien, et s’était aperçue que ce costume ne lui était pas favorable; en conséquence , elle exigea que l’auteur transportât la scène aux Indes : nous lui conseillâmes de n’en rien faire ; mais une autre distribution des rôles était impossible; de dépit, il brisa scs alexandrins, chevilla des rimes à la césure, et, de sa tragédie, fit un opéra qu’il avait l’intention de confier, pour la musique, à un compositeur italien de grande réputation.

Le poème fut reçu avec acclamations ; mais le directeur Francoeur venait d’être parrain du dernier enfant de Mondonville, et cette considération, présentée dans toute sa force à l’élève de Quinault, fut cause qu’il se décida par compère et par commère; que son opéra, mis en musique par Mondonville, après avoir fait bâiller Paris pendant quelques mois, céda la place aux fragments que le mauvais goût du temps avait mis à la mode: notre poète provençal, dégoûté, dès les premiers pas, de la carrière des lettres, qu’il eût sans doute honorée par ses talents, retourna dans sa province, et fit à son repos le sacrifice de sa gloire.

Si quelqu’un entreprend jamais de faire un livre

sur le chapitre des considérations , quelle moisson d’anecdotes le champ de l’histoire ne lui fournirat-il pas? A quelle autre cause attribuer les malheurs des dernières années du régne de Louis XIV , quand on voit ce prince s’obstiner à maintenir Villeroi au commandement de farinée, malgré son incapacité reconnue, sa présomption , et ses revers?

N’est-ce pas encore au chapitre des considérations qu’il faut inscrire le mariage de Louis XV avec la fille d’un roi détrôné, à une époque où la France avait le besoin et le pouvoir de former une alliance infiniment plus avantageuse? 11 e3t fâcheux que l’intérêt de l’état ne se soit pas accordé avec celui de la marquise de Prie, maîtresse du premier ministre, qui voulait s’assurer la reconnaissance d’une reine qu’elle aurait placée sur le trône.

On sait à quelles considérations M. de Marigny fut redevable de la surintendance des bâtiments; c 'était un homme sans naissance , sans instruction , sans goût.... ; mais il était frère de mademoiselle Poisson-Pompadour.

Voltaire n’avait pas moins de cinquante-deux ans lorsqu’il fut reçu à l’Académie française; à trente il avait fait Œdipe , Bmtus et ta Hcnriade. On pourrait croire qu’il fallut du moins de bien fortes considérations pour éloigner si long-temps du fauteuil académique le plus beau génie dont s’honore l’espece humaine ; presque toutes ces considérations

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étaient de la nature de la dernière, qui retarda de cinq ans son élection. Il était protégé par madame de Cbâteauroux; la favorite, à cette époque, était mal avec M. de Maurepas; et ce ministre, qui avait de plus une petite vengeance à exercer contre lès philosophes, dont Voltaire était regardé comme le chef, trouva plaisant d’écarter le grand homme du fauteuil, pour y placer un cardiual.

C’est sur-tout au bureau d’un journal qu’il faut aller étudier le chapitre des considérations. Tel livre vient detre publié; il est composé tout entier sur le plan d’un autre ouvrage justement célèbre; le peu d’idées neuves qu’il renferme se réduisent à quelques paradoxes; l’esprit y brille quelquefois, mais toujours aux dépens du bon sens et du bon goût: on rend compte de ce livre dans un journal accrédité; l’auteur de l’article est un homme d'honneur, plein de talent et d'instruction; nul doute que justice ne soit faite. Je lis, et, à ma grande surprise , au lieu d'une critique bien saine, bien raisonnée, à laquelle je devais m’attendre, je trouve un éloge qui n’échappe au ridicule qu’à force d’exagération. Je veux connaître le motif secret d’un jugement aussi étrange : l'auteur du livre est sur les rangs pour l’Institut, et le journaliste prévoit qu’un jour il pourrait bien s’y mettre.

J’étais, il y a quelques jours, chez madame Dormeuil, où se rassemble, sinon la meilleure, du moins

la plus brillante société de Paris. On annonce M. de Saint-Alphonse. Ce nom me fait faire un mouvement de surprise qui n’écbappe pas à la maîtresse de cette maison, avec laquelle je m’entretenais de la tragédie nouvelle. « Je conçois votre étonnement, me dit-elle en faisant une légère inclination à la personne qu’on venait d’annoncer, et qui se perdit au même instant dans la foule; je connais la réputation de cet homme, je le reçois à regret; mais vous savez bien qu’il n’y a que les ridicules, l’ennui ou la sottise qui soient maintenant à Paris des titres d’exclusion. Cet homme est spirituel et méchant : il ne ménage que les gens chez lesquels il dîne ; vous sentez bien qu’il a son couvert mis chez moi. — V os amis mangent donc à l’office? » lui répondis-je avec beaucoup d'humeur.

Je continuais à m’élever de toutes mes forces contre ces hautes considérations; madame Dormeuil se leva pour aller au-devant d’un grand homme sec et chauve qui venait d’entrer dans le salon; et, revenant ensuite auprès de moi : « Vous allez encore me gronder, dit-elle ; mais en attendant , je viens de terminer une affaire que j’avais à cœur, et qui intéresse notre ami Berville. Vous savez qu’il s’occupe depuis cinq ans d’un poème de Suzanne: son ouvrage est au moment de paraître; mais un auteur plus diligent a publié depuis trois semaines un poème sur le même sujet; je viens de m’assurer

2 3a LE CHAPITRE DES CONSIDÉRATIONS, qu'aucun journal n’en parlerait, même pour l'annoncer, jusqu’à ce que celui de Berville ait été mis au jour. »

Je me récriai de nouveau contre de pareilles menées, que je qualifiai de tous les noms quelles méritent. «Tenez, mon vieil ermite, continua-t-elle, prêchez tant qu’il vous plaira; je ne connais ni raison ni justice quand il est question de mes amis; malheur à qui se trouve sur leur chemin ! »

Je ne fais qu’indiquer aujourd’hui un sujet fécond, sur lequel je me propose de revenir, mais que je n 'épuiserai pas, car le chapitre des considérations tient une bien qrande place dans le livre de la vie.

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Happiness , though often crossed by mitfartunr , is more frequcnily destroycd by miicondui t .

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