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Le bonheur, quoique a»*c* souvent détruit par la mauvaise fortune , l’est plus souvent encore par la mauvaise conduite.
L'emprisonnement pour dettes est une suite nécessaire des progrès et peut-être des abus de la civilisation. En France, sous les deux premières races, et même au commencement de la troisième, les créanciers n’avaient de prise que sur les biens immeubles. Le président Hénault cite en preuve Bouchard de Montmorency, lequel devait une somme considérable à Adam, abbé de Saint-Denis, u On ne l’arrêta pas, dit l’abbé Suger, parce que ce n 'était pas l’usage alors; mais on alla, par l’ordre du roi, ravager ses terres jusqu’à ce qu’il eût payé. »
Dans ces temps de barbarie, la loi frappait de ridicule celui qui contractait des dettes qu’il ne pouvait pas payer ( les choses ont bien changé de-
234 la prison pour dettes.
puis!). La cession des biens à laquelle il se voyait contraint était accompagnée d’une singulière cérémonie. Le débiteur, gentilhomme ou roturier, était obligé de frapper trois fois sur la terre avec son derrière ( nudis clunilms), en criant : Je cède mes biens! Saint-Foix ajoute que l’on voit encore à Padoue la pierre du blâme ( lapis vituperii ) où s’infligeait cette punition. Je ne serais pas éloigné de croire que c’est là l'origine d’une pénitence toute semblable que l’on impose, au petit jeu des gages touchés, à celui qui ne peut payer autrement sa dette.
Je ne sais pas s’il faut, sur la seule autorité de l’auteur des Essais sur Paris , admettre , comme prouvé, qu’antérieurement au régne de Louis-lc- Jeune ou pouvait se dispenser de payer ses dettes en se battant avec ses créanciers; en pareil cas, Saint-Foix était homme à confondre son histoire particulière avec celle des mœurs de nos ancêtres : comme il payait fort mal et se battait souvent, il était intéressé à faire croire que l'un pouvait aller pour l'autre.
Quoi qu il en soit, je me souviens d’un temps ( si voisin de nous que rien n’empêche de supposer que nous y sommes encore) où il était du bon ton d’avoir des dettes; où des créanciers dans une antichambre étaient plus honorables que des laquais. Ce travers de quelques jeunes gens de la cour avait insensiblement gagné toutes les classes ; mais il était
réservé à l'anglais Bielfeld d’en faire un principe du droit politique , de faire un livre tout exprès pour prouver que les dettes nationales sont une preuve certaine de la prospérité des états, et d'en conclure, sans contestation, que l’Angleterre est infiniment plus riche que la France.
Je n’ai jamais senti le sel et encore moins la morale des plaisanteries sur les dettes. Il me semble que ce sont des engagements comme les autres, et qu’il n’y a pas plus d’esprit que d’honneur à y manquer. Je sais bien que, par une des circonstances dont il serait facile de trouver dans nos mœurs beaucoup d’autres exemples, la loi condamne, sur ce point, ce que la société permet; je sais que, pendant que les tribunaux frappent les débiteurs, les théâtres se moquent des créanciers, et qu’on est convenu, dans le monde et sur la scène , de rire des tours qu’on leur joue. Mais ceux-ci, fatigués de courses inutiles, ennuyés de remises éternelles, finissent enfin, à force de persévérance, par obtenir un arreté de compte que le débiteur, pour obtenir un crédit nouveau , solde au moins en partie, avec le secours des usuriers. Ces messieurs, toujours au fait des besoins et des ressources des jeunes gens, connaissent mieux que personne la valeur d’une acceptation sur papier timbré. L’étourdi qui tombe entre leurs mains a beau répéter :
Des billets tant qu’on veut; point de lettres de change!
ce n’est qu’à ce prix qu'il obtient l’argent qu’il emprunte à gros intérêts, et qu’on lui compte en écus rognés. Les jours s’écoulent, l’échéance arrive, la lettre de change est protestée, la sentence obtenue, et dès le lendemain, à son retour du bois, en entrant au café Tortoni, un de nos élégants, sans respect pour la mode, est invité, par sentence du tribunal de commerce, à se rendre rue de la Clef, pour y séjourner entre quatre murailles jusqu’à ce qu’un père complaisant, une maîtresse compatissante ou un ami généreux le rende à ses douces habitudes, et lui donne, en payant ses dettes, le moyen d’en contracter de nouvelles.
Il faut convenir cependant qu’il devient chaque jour plus difficile à Paris de se faire, comme autrefois, un revenu de ses dettes; les marchands sont moins crédules, les ouvriers moins patients, les usuriers moins nombreux, les tribunaux plus sévères.
Je n’ai jamais fait un billet de ma vie; la seulë vue d’un papier timbré me donne le frisson , et je ne me fais pas d’idée plus effrayante que celle d’un huissier ou d’un procureur, bien que je les tienne pour les plus honnêtes gens du monde ( et je prends acte de cette déclaration ) ; je n’ai donc ( révolution à part) jamais eu l’occasion de voir des prisons et des prisonniers, ce qui ne m’a pas empêché de lire avec un vif intérêt l’ouvrage du philanthrope Howards. Arrivé à mon âge sans avoir franchi le seuil
d’un guichet, je me flattais de notre jamais dans le cas de visiter ces tristes demeures. Je n’avais pas encore reçu la lettre suivante :
De la prison de Sainte-Pélagie, le
u Je ne vous écrirais pas, monsieur, si ma déten- . tion avait une cause dont je dusse rougir ; un créancier de mauvaise humeur a jugé à propos d’abuser d’une lettre de change que je lui avais faite de confiance, et que je n’ai pas pu payer, pour obtenir et mettre à exécution une contrainte par corps en vertu de laquelle je suis confiné, jusqu’à ce qu'il plaise à mon père de faire honneur à ma signature. Je compte sur votre amitié pour obtenir de lui qu’il abrège la leçon qu’il pourra bien être tenté de me donner, et dont je vous promets de profiter comme si elle avait été plus longue ; venez me voir, je vous en prie.
Eucèüe de M***. >
Cette lettre m’affligea plus qu elle ne me surprit. Eugène est fils d'un de mes parents éloignés; son père, passionné pour l’agriculture, ne quitte plus sa terre, et laisse à son fils la liberté de vivre à Paris avec une pension de 5oo francs par mois, qu’il lui paie régulièrement, mais qui ne suffit pas, comme on peut croire, à un jeune homme qui a la manie
des chevaux, et quelque autre plus dispendieuse
encore .T’ai hasardé quelques réprimandes; elles
ont été mal reçues: on m’a boudé; et, depuis six mois, cette missive est la première nouvelle que j'aie reçue de mon petit parent. Je ne balançai pas à lui porter moi-même ma réponse; je fis venir un fiacre, et dis au cocher de me conduire à Sainte-Pélagie. a Peut-être que monsieur y va voir quelqu’un?
— Oui, mon ami. Tu sais où est cette prison? — Je le crois bien, j’ai été employé pendant un an, et presque tous les jours, par un garde du commerce.
— Et que fait-il, ce garde du commerce? — Not’ maître , il conduit les gens en prison. — J’entends : c’est une espèce d’huissier chargé des arrestations?
— C’est ça: j'en ai vu de toutes les couleurs et
si je vous contais — Ce sera pour une autre
fois, mon ami, car je suis pressé. — C’est dit, not’ bourgeois; je vas vous mener bon train : vous avez votre permission? — La voici. — Ça ne suffit pas; il faut que vous alliez la changer à la préfecture de police. — Allons à la préfecture. •>
Me voilà en route : ma permission est en règle ; nous arrivons. Le cocher s’arrête devant un bâtiment dont l'architecture sévère , les murailles élevées, les portes basses et le grand nombre de factionnaires annoncent suffisamment la destination. La sentinelle m’indique, comme entrée principale, une porte de quatre pieds de haut; je frappe:
LA PRISON POUR DETTES. 23g
le bruit des verrous et d’une triple serrure se fait entendre; on ouvre: j’entre, et cinq ou six guichetiers, qui buvaient et fumaient, me demandent, de ce ton aimable qu’on leur connaît, ce quit y a pour mon service. J’exhibe ma permission, et aussitôt je suis introduit.
Je traverse plusieurs cours, et j’arrive, à travers des couloirs obscurs dont les portes, toujours plus basses, s’ouvrent et se referment avec fracas, dans le greffe, où je dépose mon signalement, et où l’on me donne l’adresse de mon prisonnier. Sous la conduite d’un porte-clef, je monte un escalier rapide, où viennent aboutir de longs corridors, aux deux côtés desquels sont pratiquées de nombreuses cellules qui donnent à ce lieu l’aspect d’un cloître immense.
La chambre d’Eugène était au troisième ; les meubles n’en étaient point fastueux ; mais , avec un grand fonds de mépris pour le superflu, on pouvait se van-, ter d’avoir le nécessaire. Le lit excepté, que le concierge est tenu de fournir à prix fixe , tout le mobilier (lequel consistait en deux chaises, un poêle, une table, une cruche, et quelques petits ustensiles) appartenait au cochambriste de mon jeune étourdi, u qui avait trouvé, nous dit-il, plus commode et sur-tout plus économique, depuis vingt-un mois qu’il était là , de se mettre dans ses meubles que de rester en garni. »
Les deux prisonniers déjeunaient au moment où
li4o LA PRISON POUR DETTES,
j arrivai; ils exigèrent que je me misse à table avec eux ; comme je leur témoignai ma surprise sur la recherche d’un plat qu’on nous servit, ils m’apprirent qu’un excellent cuisinier, qui s’etait ruiné dans son établissement de la rue de Cléry, n’avait trouvé d’autre moyeu de rétablir ses affaires que de se faire mettre en prison, où il exerce son état à l'abri des crédits et des mauvaises pratiques, sans payer ni loyer ni patente, et certain de gagner, en quelques années, assez d’argent pour aller de nouveau se ruiner au Palais-Royal.
Nous étions encore à table, lorsqu’une très jolie dame vint rendre visite au compagnon d’Eugène; bien qu elle me parût plus habituée aux boudoirs qu'aux prisons, elle n’avait pas l’air très dépaysée dans celle-ci. Ce fut elle qui m’apprit qu’une cloche qui se faisait entendre annonçait l’heure où les prisonniers peuvent descendre au jardin : peut-être la jeune dame avait-elle quelque confidence à faire à son ami; j’avais moi-même à parler en particulier au mien : je profitai de cette circonstance pour sortir avec lui. Nous avions déjà fait quelques tours dans un jardin assez spacieux, et nous étions convenus des moyens à employer pour tirer mon jeune homme de prison , lorsqu'un petit jockey l’aborda et lui remit une lettre.... Cetait une invitation à dîner pour ce jour-là même; je crus d'abord qu’on se moquait de lui , mais il me mit au fait en peu de
mots. Celui dont il venait d’accepter l’invitation était un receveur de deniers publics, qu'un arriéré de quelques millions avait conduit dans ce lieu de sûreté, jusqu’à ce qu’un inspecteur du trésor eût apuré ses comptes. En attendant, notre philosophe trouvait le moyen, en y dépensant une partie de ses revenus, de charmer et même de peupler délicieusement sa solitude. Eugène, qui s’aperçut que je n’ajoutais pas une foi entière à ses discours, proposa de me présenter à cet Aristippc des prisons ; je le pris au mot, et nous allâmes faire une visite
11 occupe, au premier étage, un logement composé de deux pièces: des meubles du meilleur goût ornent ce petit réduit, et des draperies, jetées avec beaucoup de grâce et d’adresse autour des fenêtres, dissimulent ces vilains barreaux qui pourraient seuls réveiller l’idée d’une prison. Nous trouvâmes, dans la première chambre, quelques artistes connus par les talents les plus aimables, deux femmes charmantes, et plusieurs de ces vrais amis qui ne vous abandonnent pas, même dans le malheur, quand vous conservez une bonne table.
Le dîner ( auquel je fus invité avec instance et politesse) est un des plus agréables que je me souvienne d’avoir faits. Au nombre des convives se trouvaient des prisonniers de très bonne eompàgnie, presque tous gens d’esprit, dont les créan-
a4a LA PRISON POUR DETTES,
ciers sont probablement des sots (ce qui doit réconcilier beaucoup de monde avec la sottise).
Je suis fàcbé que l’espace nie manque pour esquisser plusieurs caractères originaux dont j’ai eu le temps de saisir quelques traits, et parmi lesquels j’ai particulièrement remarqué un débiteur prisonnier par prévoyance, qui venait passer un lustre en prison pour s’assurer la jouissance paisible de vingt mille livres de rente que sas créanciers, aux termes de la loi, ne pourront plus lui disputer à sa sortie.
Ap rès le dîner, on fit de la musique jusqu’au moment où la cloclie donna aux étrangers le signal de la retraite.
Eugène vint me conduire jusqu’au guichet , où se renouvellent chaque soir les scènes d’adieux dont je fus témoin. La femme qui était venue passer la journée avec son mari, la maîtresse qui était venue consacrer une heure à son amant; le procureur qui était venu dîner avec son client pour aviser avec lui au moyen de faire capituler ses créanciers, tout le monde parlait à-la-fois, et l’on n’entendait distinctement que ces mots répétés en chœur : A demain! Je vous attends! Fous reviendrez! Comptez sur moi!
Tout en écoutant les dernières observations que me faisait mon jeune homme , j’observais un malheureux vieillard qui venait chercher les vingt-un sous, montant de la pension alimentaire que son créancier était obligé de lui faire pour le tenir en
prison. Ce pauvre ouvrier, dont Eugène me raconta l’histoire, était détenu pour une somme de 24° fr. dont il avait répondu pour un de scs amis, maintenant en état de faillite. Après avoir vendu ses meubles, il se voyait privé de toute autre ressource par le ridicule entêtement d’un avide et sot créancier, qui aimait mieux payer pour le retenir en prison que de lui fournir les moyens de s’acquitter par son travail.
Enfin les verrous s’ouvrirent ; chacun des étrangers, son signalement en main, vint se faire reconnaître; les prisonniers rentrèrent; nous sortîmes, et les portes se fermèrent avec bruit sur eux et sur
nous.
n° lxv. [a5 joui 181a.]
Si qui* nunc qucrrat Quà res htee pertincl? il lue :
Dû m t ritant stulti vitia, in contraria currunt.
Hor» Ml. Il, liv. I.
A quoi tend ce discours? le voici : Quand les /
sois veulent éviter un travers ou un défaut, ih tombent dan* on autre.
Madame de Chat. . . disait à son fils, qui partait pour faire son tour de l’Europe après avoir achevé ses études: ■* Défiez-vous de l’inquisition à Madrid, de la canaille à Londres, et du ridicule à Paris. » Elle avait raison, principalement sur le dernier point. Le ridicule en France est une tache presque indélébile; les plus grandes vertus, les plus brillantes actions ne parviennent pas toujours à l’effacer. Voltaire, l’homme du monde qui s’entendait le mieux à découvrir, à donner, à éviter le ridicule, a dit avec autant de concision que de vérité :
Ridicule une fois, on vous le croit toujours.
Rien de plus affligeant pour la morale, mais en
QUELQUES RIDICULES. a4^
même temps rien de mieux prouvé dans nos mœurs que cette assertion du lord Chesterfield : A Paris, un ridicule est plus à craindre qu'un vice.
Si l’on cherche une excuse à cette déviation de principes , on la trouve dans une sorte de mépris dont le ridicule est toujours accompagné , et que repousse , avant tout , le caractère national. Je consens qu’on me haïsse , disait Chamfort , mais je suis bien décidé à demander raison à qui me méprisera.
Cette distinction d'une ame élevée, la nation entière l’a faite en plusieurs circonstances. L’ancien parlement était , depuis quelque temps , l’objet de la haine publique ; il fut exilé par le roi : le parlement Maupeou lui succéda ; le ridicule l’atteignit à sa naissance, et toute la France se souleva contre lui: Beaumarchais, en le livrant à la risée publique, fit en quelques mois ce qu’un siècle n’aurait peutêtre pas achevé.
Un ministre dont l’histoire et la postérité accroissent chaque jour la réputation , M. de Choiseul , avait pour maxime de ne point admettre aux emplois supérieurs des hommes ridicules (répugnance mieux fondée , pour le dire en passant , que celle du cardinal Mazarin , qui ne voulait pas employer les gens malheureux ; car le malheur ajoute quelquefois à la considération , et presque toujours le ridicule la fait perdre). On sait que M. de L**‘ manqua le contrôle -général pareequ’il disait son
a 46 QUELQUES RIDICULES,
bénédicité en se mettant à table; ce n’était pourtant là qu’un défaut de convenance; et ce qui l’empécba, sous Louis XV, d’arriver au ministère, aurait fort bien pu le lui faire obtenir sous Louis XIV.
Le ridicule, selon Duclos, consiste à choquer la mode et l'opinion: cette définition suffit pour en faire sentir l’importance. Choquer ici la mode et l’opinion ! mieux vaut cent fois offenser les lois et les mœurs. Tous les vices sont odieux; il n'y en a qu’un de ridicule, c’est Yauarice, par la raison qu’il exclut toute idée de gloire : il y a d’illustres scélérats ; il ne peut y avoir d’illustres avares.
Certains esprits peuvent être regardés comme les fléaux du ridicule; ils le découvrent sous quelque forme qu’il se cache, et l’immolent impitoyablement avec l’arme de l’ironie. Cicéron, à cet égard, parait avoir été le Voltaire de Rome ancienne; il excellait dans ce genre d’escrime, où Marc Antoine, son rival d’éloquence , ne trouva d'autre moyen de le vaincre que de le faire assassiner. Un fanfaron se vantait devant Cicéron d’avoir été blessé au visage daus la dernière bataille où il s’était trouvé : ■* Voilà ce que c’est, lui répondit l’orateur romain, que de regarder derrière soi en fuyant. » — « Mon ami, disait-il à un très petit homme qui portait une longue épée, pourquoi vous a-t-on attaché à une épée de cette longueur ? » Ces mots piquants sont tout-à-fait dans le genre français.
J’ai connu dans ma jeunesse un brave officier qu’un habit de bouracan a forcé de mettre l’épée à la main quatre ou cinq fois dans sa vie. Fils d'un bon gentilhomme du Perche , qui n’avait jamais perdu de vue les tourelles de son château, sa garderobe , lorsqu’il vint à Paris pour y achever scs études, se composait des débris de celle de sou père. Je le vois encore arrivant au collège des Grassins, vers la fin du mois de novembre, avec un malheureux habit de bouracan vert-pistache, dont la forme ne nous égaya pas moins que l’étoffe et la couleur. L'écolier manceau n’était pas endurant; chaque jour il donnait ou recevait maints horions à la suite des plaisanteries dont l’habit vert-pistache devint bientôt la source intarissable. Plusieurs prix remportés dans ses classes ne lui firent pas perdre le surnom de Bouracan, que ses camarades lui avaient donné, et qui le suivit dans le régiment où il entra en sortant du college. L’humeur que lui donnait ce sobriquet était telle, qu’il ne pouvait plus entendre prononcer ce mot sans le prendre pour une injure, et sans en demander raison : les affaires qu’il se fit ne servirent qu’à donner plus d’importance et d’éclat à un ridicule dont l’influence se fit sentir dans tout le cours de sa vie.
Je racontais , il y a quelques jours , cette anecdote à M. de Vallière, mon voisin de campagne, qui vient se fixer à Paris avec une fortune considérable,
et qui me consultait sur les moyens d’y réussir. Je résumai nies conseils dans ce peu de mots: «A l’époque actuelle, pour réussir promptement dans ce pays, faites votre cour aux femmes de quarante ans, écoute/, les vieillards de quatre-vingts, et ne donnez point de prise au ridicule. » Sur ce dernier article, mon jeune voisin me soutenait, avec plus de bon sens que de connaissance du moude, » qu’on n’a de ridicules que ceux qu’on accepte ; qu’avec un peu d’esprit ou peut les éviter; qu’on les transforme eu qualités avec de l’argent, et qu’on les repousse avec du courage. » Les exemples persuadent mieux et plus vite que les raisonnements. Nous étions l’un et l’autre invités à diner chez madame de Morville , où je comptais bien trouver l'occasion d’appuyer ma théorie de toute la force de l’expérience.
La baronne, avec une grande fortune et quelques titres littéraires, s’est crue appelée à faire revivre la société des bêles de madame de Tencin, et du moins, au choix qu’elle a fait, ne peut-on pas lui contester la justesse de cette dénomination. Cette dame a fondé un diner d’artistes, de littérateurs, de savants émérites; leur exactitude à s’y rendre fait du moins l’éloge de leur sobriété. Dans cette maison, l’ostentation et l’avarice se livrent un combat perpétuel. On y fait trop d’esprit et pas assez de feu ; on y court apres les bons mots , et l’on y boit de très mauvais vins. Rien de plus amusant à
observer que ces trois grands laquais galonnés sur toutes les coutures , ce valet de chambre, ce chasseur, ce maître -d’hôtel en habit habillé, autour d’une table couverte d’un brillant surtout, mais où l’on sert, pour tout mets, à de nombreux convives, une épaule de mouton, un civet de lapin de clapier, et deux ou trois plats de légumes. Ce mélange de luxe et de parcimonie constitue un véritable ridicule, et tout l’esprit de madame de Morville (car elle en a beaucoup) n’a pas suffi pour l’en garantir: un coup d’œil de M. de Vallière, qui se trouvait placé à table à quelque distance de moi , m’avertit qu’il avait déjà fait la même observation.
.l’avais remarqué à l’autre bout de la table un certain M. Desfossés , sur lequel je comptais beaucoup pour donner à mon provincial la preuve que la fortune la plus considérable ne met pas à l’abri du ridicule. Cet épais Crésus est , sans aucune espèce de comparaison, l’homme le plus étranger aux convenances et le plus malheureux en à-propos; il ne lui était encore échappé aucune impertinence; mais j’espérais toujours, car il n’avait encore rien dit.
Vers la fin du dîner, madame de Morville cherchait à rendre la conversation générale , et à interrompre im fatigant monologue du chevalier d’Arcis , en donnant l’exemple de ne pas l’écouter. On fait taire les grands parleurs en ne les écoutant pas , comme un violon arrête les danseurs en ces-
a5o QUELQUES IUD1CULES.
sant de jouer. On vint à parler de l’esprit, de ses avantages, de ses inconvénients, et plusieurs convives en firent un éloge lout-à-fait désintéressé. Mons Desfossés ne perdit pas une si belle occasion de faire briller le sien , et , sans se douter de la modestie dont il faisait preuve en soutenant une pareille thèse, il se mit à déclamer contre l'esprit en présence de gens dont la plupart ne pouvaient pas avoir d’autres prétentions : il soutint qu’il est presque impossible que ce don du ciel s'allie avec un bon cœur; qu'il est la source de tous les vices qui inondent la société, de tous les maux politiques qui affligent les états; eufin, que l’esprit a tout perdu en France. «Ah ! monsieur, s’il est ainsi, lui répondit madame Lcg***, que ne sauvez-vous la chose publique! » L’éclat de rire général qu’excita cette saillie, loin de déconcerter un athlète qui combattait sur son terrain, lui donna le courage de mettre en évidence les ridicules dont il est abondamment pourvu.
En sortant de table, M. de Vallière se rapprocha de moi, et nous nous communiquâmes mutuellement nos observations. Le hasard l’avait placé à table auprès d’un homme qui l’avait ennuyé le plus spirituellement du monde; il m’en demandait la raison: « Vous étiez, lui dis-je, à côté d’un bel esprit, auprès de qui Marivaux n’est rien en fait de jargon et de subtilités; on l’a surnommé le Matha-
QUELQUES RIDICULES. a5l
uasius du sentiment: c'est un homme qui passe ses idées au laminoir, si j’ose m’exprimer ainsi, et qui dévide en vingt pages une pensée qui pourrait s’exprimer en quelques mots. Cet académicien de province a le ridicule de l’observation ; il ne regarde pas les objets avec des lunettes, mais avec un microscope: aussi la jolie comtesse S.-J. D. A. qu’il regardait un jour avec beaucoup d’attention, lui ditelle en riant : « Je parie , monsieur, que vous voyez des écailles sur ma peau. »
« Je pourrais, continuai-je , vous montrer ici des modèles de presque tous les genres de ridicules; mais je me contente de vous en indiquer quelques uns , et je vous laisse le soin d’en faire l’application. Avec un peu d’attention , vous remarquerez, bientôt une petite dame qui a le ridicule de s’occuper d’elle exclusivement, et de ne pas concevoir qu’on puisse s’entretenir d’autre chose que de sa personne , de ses talents , de ses chagrins, et de ses plaisirs.
«Un ridicule plus intolérable, puisqu’il n’est racheté par aucun agrément , est celui de ce ci-devant jeune homme que vous trouverez ici , par la raison qu’on le trouve par-tout. Ce vétéran de la fatuité va de boudoir en boudoir promener d’insipides hommages que plusieurs jeunes femmes écouteut encore par respect pour la mémoire de leurs grand’mères, qui les ont jadis accueillis. Si vous voulez avoir une idée du rôle le plus ridicule qu’un homme, après
a5a QUELQUES RIDICULES,
cinquante ans, puisse jouer auprès des femmes, vous l’observerez folâtrant autour d’elles avec toute la grâce d’une chenille qui se traîne sur des roses, et vous écouterez toutes les vieilles impertinences qu’il débite à ces dames en passant ses doigts dans les cheveux d’emprunt qui couvrent sa tête chauve. Au ridicule d'une galanterie surannée, vous ne tarderez pas à vous apercevoir qu’il joint celui de la méchanceté sans esprit ; vous l’entendrez dénigrer tous les talents, contester tous les succès, affaiblir tous les
éloges, et renchérir sur toutes les critiques »
Comme je parlais, on annonça M. d’Épilly; mon voisin le reconnut au premier coup d’œil pour celui dont je venais de lui esquisser le portrait.
LES RESTAURATEURS
x° lxvi. [a8 juih 181a.]
LES RESTAURATEURS
Nullos fus maüem ludos spectasse.,..
Hor. , sat. vin, üt. II.
Je ne connais pas de comédie qui vaille un tel repas.
Je me souviens que dans ma première jeunesse je dînais assez habituellement à la Croix de Malte , dans la rue des Boucheries, chez un de ces traiteurs-rôtisseurs qui tenaient alors ce qu’on appelait improprement une table d’hôte (puisque l’hôte ne mangeait point à cette table). La Croix de Malte n était pas citée pour la magnificence de ses salons, pour la profusion de la vaisselle plate, pour la grâce et l’élégance de la dame du comptoir; mais on y faisait, à bon marché, une chère saine et abondante. Trois tables de bois de noyer, recouvertes d’une nappe en toile d’Alençon, formaient un fer à cheval dans une vaste salle dont la voûte en ogives supportait, au lieu de lustres de Thomire ou de Ravrio , deux énormes lampes en cuivre jaune , dout
LES RESTAURATEURS
les trois becs éclairaient assez mal ceux qui venaient souper dans cette maison (car on soupait alors).
De midi à trois heures, la salle ne désemplissait pas, et l’on y trouvait, pour l’ordinaire, assez bonne compagnie. Le vieux Boindin, avec son fausset aigre, venait y disputer contre Marmontel, en faveur de J.-B. Rousseau , et sortait de là pour aller prêcher l’athéisme dans un coin du café Procope. Piron et Crébilloii fils s’y donnaient rendez-vous tous les samedis , et y faisaient assaut de plaisanterie et depigrammes. Saint-Foix était de la partie, quand par hasard il n’avait pas reçu quelque coup d’épée dans la semaine : enfin Patu et Portellance s’y étaient liés d'uue amitié très étroite, et formaient là, trois fois par semaine , le noyau des habitués du parterre de lu Comédie-Française, composé à cette époque tout différemment de ce qu’il est aujourd’hui.
Un bon dîner, dans un temps où la science gastronomique était encore au berceau, ne supposait guère que de bons vins et d’aimables convives. Les uns et les autres se trouvaient à la Croix de Malle. Ou y était servi, je ne l'ai point oublié, par une belle fille , bourguignonne , nommée Catherine ; je n'ai vu de ma vie un exemple aussi extraordinaire d’activité , de mémoire et de présence d’esprit : elle trouvait le moyen de servir et de contenter à-la-fois trente personnes, différentes de volonté, de goût
LES REST* URATEURS.
et d'humeur , aussi M. Mercier, qui a eu ses moments lucides , disait-il , quelques années après , qu’il n’avait connu eu France que deux têtes fortement organisées : la servante de la rue des Boucheries et M. Turgot.
On n’arrive à la perfection en tout genre qu’à force d’essais et de tâtonnements. Vers l’année 1 772 aux tables d’hôtes régulières, servie^ à des heures fixes, succédèrent, chez différ. nts traiteurs, des tables de douze et de six couverts, qui se renouvelaient autant de fois qu’il se trouvait un nombre suffisant de convives. L’hotei d’York, rue Jacob, où l'on payait cent sous par tête , était le rendez-vous des personnes les plus opulentes : venait ensuite [ hôtel Bourbon , rue Croix-des-l’etits-Champs ; les négociants s’y rassemblaient de préférence, et le prix était de moitié moindre qu’à l’hôtel d’York. On dînait au même prix à l’hôtel du Nom de Jésus, dans le cloître Saint-Jacques-de-l’Hôpital : cet hôtel , particulièrement renommé pour le poisson, ne suffisait pas à la foule des consommateurs qui s’y portaient les jours maigres et pendant toute la durée du carême.
Ce fut à la fin de l’année 1774 que s’établirent les premiers restaurateurs. Je suis fâché de ne pouvoir rappeler à la mémoire des modernes gastro nomes le nom du fondateur des dîners à la carte; je me souviens néanmoins que les bases de cette
LES RESTAURATEURS
grande institution furent posées dans la rue des Prêcheurs, et qu’on lisait sur l’enseigne de ce père du restaurant cette inscription en latin de cuisine :
O vos qui stomacho l aboratis , accurrile ;
Et ego vos rcstaurabo.
Sous Louis XIV, les gens de qualité diuaicnt assez souvent au cabaret; dans la première moitié du dixhuitième siècle, les gens de lettres mirent en vogue les dîners chez le traiteur; depuis lors, c’est chez le restaurateur que dînent les hommes de toutes les classes qui n’ont point de maison montée. Si l’on y trouve quelquefois mauvaise compagnie, c’est du moins dans de beaux appartements : n’en peut-on pas dire autant de quelques salons dorés qui ne sont pas tout-à-fait publics?
La vie du restaurateur est ennuyeuse pour qui s'en fait un besoin ; elle n’est pas sans agrément pour celui qui n’en a pas l’habitude : l’aisance qu’on y trouve délasse de l’étiquette des invitations , et le diner qu’on fait chez le restaurateur n’est jamais perdu pour un observateur attentif.
Allez-vous à la Galiote ou au Cadran-Bleu ? les garçons, étonnés de vous voir arriver seul, vous demanderont d’abord si vous attendez quelqu’un. Sur votre réponse négative, l’un deux vous indiquera, sans vous y conduire, une salle de cent couverts, où vous trouverez deux ou trois personnes.
LES RESTAURATEURS. 267
Vous y serez mal chauffé, mal éclairé, mal servi; croyez-moi, demandez un cabinet.
Quelle activité ! toutes les sonnettes sont en mouvement; les garçons parcourent les corridors vingt fois dans une minute, chargés des mets les plus recherchés, des vins les plus exquis; mais ce qui n’est pas sur la carte est encore ce qu’on paie le plus cher. A la seide inspection de ces petits appartements, on devine qu’il n’est pas d’usage d’aller dîner seul chez les restaurateurs du houlevard du Temple.
S'agit-il d’un dîner d’étrangers ou de provinciaux à qui l’on veut donner une haute idée de la capitale , dont 011 se croit obligé de leur faire les honneurs: c’est aux Tuileries, chez Véry, qu’il faut les conduire. Comme on jouit de leur étonnement à la vue de ces brillants salons où tout semble arrangé pour le plaisir des yeux! Ces tables de granit, ces candélabres en bronze doré, ces vases de fleurs que jnultiplieut en les réfléchissant les panneaux de glace dont les murs sont couverts, commencent un enchantement que l’art du cuisinier soutient pendant tout le repas, mais que détruit, pour l’ordinaire, le moment ou l’on apporte ta carte payante ' .
Veut-on se faire une idée de la manière dont vi-
1 Ou est quelquefois obligé de se servir d’une locution barbare quand elle est consacrée par l’usage.
LES II ESTAI' Il AT F. U K S.
vent, à Paris, avec moins de douze cents francs par an, cette foule de rentiers modestes, de jeunes étudiantsdanslart des Gallien, des Bcaumé, des Àlciat? c’est chez un restaurateur de la rue de la Harpe ou de la place Saint-Michel qn il faut se rendre avant cinq heures. Vous ne trouverez sur la carte ni potages à la Camerani , ni suprêmes au coulis de perdreaux, ni karis à F indienne; mais une soupe abondante, toutes les combinaisons possibles de boeuf rôti , bouilli, fricassé ; l’inépuisable haricot de mouton, et l’éternel fricandeau. La Bourgogne, le Mcdoc, n’ont jamais versé le produit de leurs riches vendanges dans les caves des restaurateurs du Pays- Latin; mais, en revanche, la Brie et l'Orléanais y font pleuvoir les Ilots d’un petit vin léger dont la santé et la raison n'ont jamais A se plaindre: à tout prendre, il y a beaucoup moins de différence entre la qualité des mets et des vins, chez le plus célèbre ou chez le plus modeste restaurateur, qu’entre les prix portés sur la carte tic l’un et de l’autre. ^
Les salles des différents restaurateurs dont j’ai parlé jusqu’ici , fréquentées chacune par une classe particulière de la société, n’offrent par cela meme que des observations partielles. Pour en faire de générales, c’est au l’alais-Hoyal, et particulièrement chez les Frères- Provençaux , que je vais de temps en temps braquer en diuant ma lunette.
Il n'est point d étranger, de femme galante, pas
LES RESTAURATEURS. a5ÿ
même de bourgeois de la Place-Royale, qui ne connaisse ces trois enfants de la Durance, arrivés à Paris sans autre ressource que le secret des brandades de morue, dont ils ont fini par rendre tributaire toute l’Europe civilisée, de l’embouchure du Tage aux bords de la Newa. Il est plus d’un étranger, plus d’un Parisien même, qui serait plus embarrassé de dire à quel ordre d’architecture appartient la colonnade du Louvre, que de décrire, dans les moindres détails, les salons des Frères-Provençaux.
Quoi qu’il en soit , c’est là que l’on peut à loisir observer la physionomie mobile de cette grande capitale, et qu’avec un peu d’attention, une oreille fine, et quelques jours d’assiduité, on parvient à se mettre au fait des anecdotes du jour, des aventures galantes de la bonne compagnie , des querelles de coulisses, du tarif de la roulette et des mouvements de la Bourse. Le pauvre, assis depuis quinze ans sur la première marche de l’escalier de cette maison, indique à tout venant le chemin des salons où il n’est jamais entré; une remarque que j'ai faite, et dont je n’ai pas encore cherché à me rendre compte, c’est que ce mendiant ne reçoit du secours que de ceux qui montent, et presque jamais de ceux qui descendent; ce qui semble prouver que les hommes, contre l’habitude des autres animaux carnassiers, sont moins généreux quand ils sont repus que lorsqu’ils sont à jeun. Sur le repos de l’escalier, vous ren-
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