I.ES RESTAURATEURS
contrez les avant-postes des écaillères, qui vous offrent, d’un ton qui lenr est tout particulier, les coquillages de Cancale et d'Etretat.
En traversant le premier corridor, vous pouvez jeter un coup d'œil sur la cuisine, où vingt marmitons, haletant de fatigue, s’agitent, la casserole en main , dans un tourbillon de fumée, et semblent se multiplier pour répondre aux demandes réitérées des garçons. L'homme qui connaît la carte du pays n’entre jamais dans le premier salon à droite, où s’arrêtent les provinciaux, et que les premiers garçons font servir par leurs doubles ; il laisse à sa gauche un second salon d’un aspect assez triste, traverse le troisième, qui n’est guère qu’un endroit de passage, et parvient enfin dans le sanctuaire de ce temple du goût.
Je m’y trouvais un joui - de la semaine dernière • assis près de la cheminée, les pieds sur les chenets; après m’être bien orienté, je fis mettre mon couvert à la table qui me parut la mieux placée et la plus commode pour un homme qui aime à savoir ce qui se dit et ce qui se passe autour de lui.
La scène est disposée de la manière suivante : j'ai à ma droite une table de quatre militaires, dont l’un arrive d’Espagne et les trois autres de la Grande- Armée; ils mangent peu, boivent beaucoup, rient aux éclats, et jouissent bien franchement du plaisir inespéré de se retrouver ensemble.
UiS BESTAÜBATEUHS.
A ma gauche, dans l'angle d'une croisée, j’aperçois une jeune femme d’une figure charmante (nom saurons bientôt par quel motif elle cherche à dérober ses traits à l’ombre d’une vaste capote qu elle abaisse à tout moment sur ses yeux); en face delle est un jeune homme passablement ridicule , qui fait tout son possible pour trahir 1 incognito que sa dame parait avoir intérêt a conserver.
Je ne sais pas encore bien positivement quelles sont les personnes dont la table est derrière la mienne; mais les mots d 'apurement de compte de l’an 5 , de débet, de quittance finale , qui reviennent sans cesse dans leur conversation , me mettent du moins sur la voie.
Tout vis-à-vis de moi se trouvent trois hommes de moyen âge, auxquels je ne suppose pas d état bien décidé : si mon premier coup d’œil ne me trompe pas, ils appartiennent à cette classe de gens qui n'ont d'autres revenus que leurs dettes, d’autre recommandation que leur impudence, et d’autre ressource que leur industrie. A la même table qu’eux , sans être cependant au même écot , je remarque deux joueurs du N” fii, qui mettent à profit legaiu du jour pour se refaire de la diète que leur a sans doute imposée la perte de la veille.
Bieu établi au centre de mes communications, l'oeil et I oreille aux aguets, je m'arrange, tout en mangeant le potage « la Julienne et le quart de cita-
LES RESTAURATEURS
jiuii au riz (dont sc composerait mon dîner, si, par l'effet d’une vanité puérile, je ne me croyais pas obligé de demander deux plats de plus, auxquels je ne touche jamais , pour donner une plus haute idée de moi au garçon qui me sert); je m’arrange, dis-je, pour ne rien perdre de ce qui se dit autour de moi , persuadé, connue Fi/jaro, qu’il n’y a rien de mieux, pour bien entendre, que de bien écouter.
La conversation de nos militaires roulait sur quelques aventures du quartier-général ; il était aisé de voir qu’ils comptaient plus de victoires que de bonnes fortunes; car ils s’exprimaient sur les affaires les plus brillantes où ils s’étaient trouvés avec l’indifférence de gens accoutumés à vaincre, et ne tarissaient pas sur leurs conquêtes galantes. L’un d’eux parlait avec enthousiasme de la veuve d’un gardemagasin qu’il avait connue à Grodno, et l’autre s’extasiait sur les charmes de la femme de l’alcade de Lérida , qui paraissait l'avoir traité plus en allié qu’en vainqueur. Le vin de Pomard échauffait l’entretien , et il n’est pas aisé de prévoir où sc fussent arrêtées les confidences que ces compagnons d’armes étaient en train de se faire, si l’arrivée d’un nouveau convive qui vint s’asseoir à leur table n’eùt fait prendre un tour plus sérieux à la conversation : on parla de promotions, de changements d’arines ; on passa en revue les officiers de plusieurs régiments; on disputa sur le mérite d'un commandant
LES H ES TA U R AT EL' lt S.
de dépôt, sur les abus qui se plissent dans les conseils d’administratiou : ces objets lie sont plus de ma compétence; je dirigeai ailleurs mon attention.
« Garçon ce vin est détestable ; je vous ai
demandé du Clos-Vougeot. — le vous assure, monsieur, qu’il n’y en a pas de meilleur à Paris. — Vous verrez que ce drôle-là s’y connaît mieux que moi? — Parlez donc plus bas, tout le monde nous regarde; en vérité, mon cher Gustave, je me repens bien de l’imprudence que vous m’avez fait commettre. — Eh! quelle imprudence, madame? — Comment ! avec les ménagements que j’ai à garder, me montrer avec vous dans un salon de restaurateur ! S'il venait à le savoir?.... (J’ai été long-temps à deviner à qui pouvait se rapporter ce pronom personnel; et comme je ti’ai pas encore la certitude d’avoir rencontré juste, j abandonne cette question à la sagacité de mes lecteurs. ) — Comment voulezvous qu’on vous reconnaisse, enterrée comme vous l êtes sous un grand chapeau qui ne vous embellit pas, je vous en préviens? — Je conçois que votre vanité s’accommoderait mieux de me voir ici à figure découverte, au risque d’entendre dire demain au café Tortoni : Savez-vous que Gustave était hier eu partie fine avec.... ' — Allons, vous allez prendre de l’humeur? — On en aurait à moins: nous pouvons disposer, par hasard, de quelques heures peudant son absence; je vous laisse le soin d'arranger notre