I.ES HESTAUHATKURS
soirée, et vous ne trouvez rien de mieux que de m'emmeuer dîner chez un restaurateur, au milieu de deux cents personnes ! Je vous ai chargé de louer une loge à Feydeau, mais, pour plus de mystère, vous êtes homme à me conduire au balcon ! car , Dieu merci »
La dame continuait à parler, mais en baissant toujours la voix. Il y aurait eu de l'indiscrétion à l’écouter plus long-temps; et, d'ailleurs, quelques mots d’une conversation très animée entre les trois hommes qui se trouvaient vis-à-vis de moi m’avaient déjà fait pencher l'oreille de leur côté. « V ous aurez beau dire, mademoiselle Mars ne peut pas cumuler deux emplois. — Pourquoi pas, si le public, qui l’adore dans les ingénuités, desire aussi la voir dans les coquettes ? — A la place de mademoiselle Kinilic, j'exigerais quelle jouât madame Kvrard du Fieux Célibataire, la tante du Philosophe sans le savoir, et madame de Nozan de la Mère Jalouse. — D'abord, on pourrait vous répondre que ces trois rôles, marques plus particulièrement du souvenir désespérant de mademoiselle Contât, n’appartiennent pas à l’emploi des coquettes; que mademoiselle Mars pourrait, par conséquent, refuser de les jouer, mais, qu’en supposant quelle s’en chargeât, il est probable qu elle y paraîtrait moins déplacée que mademoiselle Levcrd ne le serait daus les rôles de Victorine, de la Pupille, de Betty
LES RESTAU R AT ECUS
et autres semblables. — Mademoiselle Kmilie a pour elle le nouveau réglement, trois ans d’exercice et de succès, et la faveur que certain journaliste accorde à sa rivale. — Mademoiselle Mars a pour elle l’engagement contracté par mademoiselle Leverd avec la comédie, un talent adoré du public; en un mot, des droits tellement incontestables, que son défenseur même ne parviendra pas à les affaiblir. — Pour peu que vous l'aidiez, je réponds du contraire. — A propos de mesdemoiselles Mars et Leverd, dit un des trois interlocuteurs qui n'avait pas encore parlé, que dites-vous de Tipfw- Saèb 1 ? Détestable! n’est-il pas vrai? Point d’action, des incidents sans fin : un vrai mélodrame, tissu d’invraisemblances ! A-t-on jamais rien imaginé de plus absurde que cette conception sur laquelle roule la pièce entière? l?n général en chef qui abandonne son armée, pour venir en ambassade près d’un chef de Marattcs, véritable bête féroce, qu’il a plu à l’auteur de décorer du nom de sullmt , comme si l’on ne savait pas que ce titre n'appartient qu’au Grand- Turc ! Tout cela n a pas le sens commun pour ceux qui, comme moi, ont le malheur de savoir un peu d’histoire. ( .le ne fus pas le maître d’étouffer un éclat de rire qui attira sur moi les yeux de mes voisins. ) — Je parie le prix du dîner ( dit l'admira-
Tragédie «le l'auteur de l’Krinite, et que l’on jouait alors.
LES RESTAURATEURS
tour de mademoiselle Mars à celui que je venais d’interrompre ) que c’est de toi que ee vieux monsieur rit de si bon cœur. N’est-il pas vrai ( continuat-il en m’adressant la parole ) ? — Pas tout-à-fait , monsieur, lui répondis-je; je riais de la source où votre ami a puisé ses connaissances géographiques. J’ai mes raisons pour croire qu'il juge très mal la tragédie nouvelle ; mais j’en ai de bien meilleures pour vous assurer qu’il est à l’abri du malheur dont il se plaint, de connaître trop bien l'histoire. Qu’il se borne à ce mot si commode dont M. Beaufils a le bon esprit de ne sortir jamais : la pièce est iléteslable! cela répond à tout, n’engage «à rien, et vous donne dans le monde une attitude dénigrante qui n'est pas sans avantage ; mais s’il s’avise , en cherchant à motiver son arrêt, de dire, comme il vient de le faire, « que le titre de sultan n’appartient qu’au Grand- Turc ; que Tippô-Saëb était chef des Marattes ( ce qui, par parenthèse, n’est pas moins ridicule que s’il disait que le scliérif de la Mecque est landaminan de Suisse), il est à craindre (pie des bévues de cette nature ne multiplient beaucoup les rieurs saus les mettre de sou côté. »
Le malheureux historien avait quelque envie de se fâcher; mais ses amis l’apaisèrent en lui offrant l’occasion de convenir qu’il achetait ses opinions toutes faites, et qu’il n’était jamais personnellement responsable des sottises qu’il pouvait débiter.
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.l’avais repris mon rôle d’observateur, en me reprochant le mouvement d’impatience et de vanité qui m’en avait fait sortir, et j’écoutais ce qui se disait à ma gauche. « Treize rouges de suite ! Sans toi , je faisais sauter la banque. — .le craignais un refait; songe que tu avais 200 napoléons à rouge. — Si je trouvais quelqu’un qui voulût mettre avec moi’
1 5 .000 francs, nous aurions cent mille écus au bout du mois; cette martingale, est infaillible. — Tu sauterais une fois dans vingt-deux tailles;]' en ai fait l’essai , et Saint-Charles en a fait l’épreuve : il y a perdu
80.000 francs. — Qui? le petit Saint-Charles, le tailleur du n° 27? — Lui-même. Il n'a pas été plutôt ruiné au jeu, que f administration lui a donné une place qui lui vaut douze francs par jour ; elle en agit fort noblement , et se fait un devoir d’employer tous ceux qu’elle ruine : je connais plusieurs de ses membres, et quand ta martingale t aura mis à sec, je me fais fort de te faire avoir un bout de table. — Tu me rassures; car on ne sait pas ce qui peut arriver, et il est bon d’avoir en perspective une ressource honorable. »
Je me lassai bientôt de ce dialogue en termes d’argot; et renonçant à apprendre tous les secrets des maisons de jeu, je suivis des yeux et de l’oreille deux jeunes gens qui sortaient de table et venaient causer au coin du feu en attendant la carte payante
et des cure-dents. Parlez-moi de cette conversation-