LES II ESTA U R AT ECU S
là! Autaut de chapitres que de phrases; autant de choses que de mots. En moins d un quart d’heure, il lut question d’une partie de chasse de la veille, d’un concert du soir, d’une bonne fortune de trois jours, d'une aventure au dernier bal de l’Opéra: on passa en revue plusieurs salons; ou compromit à haute voix une douzaine de femmes, et l’ou fit l’éloge ou la critique de toutes les nouveautés du jour. Les deux interlocuteurs parlaient l’un après l’autre, sans jamais se répondre. Celui-ci débitait mille contes sur la retraite d’Elleviou , sur la succession de Vestris, sur la disgrâce de quelques gens en place. L’autre ripostait par je ne sais combien d anecdotes tout aussi vraies sur le procès de Al. Murville, sur la rentrée de madame l’esta, sur les mariages de M. W’illaume, et terminait par une sortie contre les pastiches , à propos du Laboureur Chinois ' .
Celui de nos deux étourdis qui tenait le dé s’interrompit tout-à-coup à la vue d’un petit homme maigre et pâle, décoré d’un ordre étranger, qui entrait dans le salon en promenant sur toutes les personnes qui s’y trouvaient le binocle en nacre dont ses yeux étaient armés.
Le jeune homme, après avoir dit un mot à l’oreille de son ami, qui courut au-devant «le l’étranger,
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LES RESTAURATEURS
.s’approcha de la dame mystérieuse dont j'ai parlé plus haut , et lui dit sans s’arrêter : u C’est lui; sauve qui peut! » A ces mots, dont un coup d’œil acheva de lui donner l’explication , la petite dame étouffa un cri de frayeur, jeta précipitamment son schall sur scs épaules, et serait sortie sans être aperçue du chevalier, que les deux jeunes gens occupaient de leur mieux, si le maudit lorgnon, braqué sur un cachemire d'un dessin très rare, et probablement très connu du lorgneur, n'eût éveillé dans son esprit un soupçon qu’il s’empressa d’éclaircir. Je ne pus résister au désir de savoir comment se passerait la reconnaissance, et je suivis mon jaloux de très près. La dame n’avait que quelques pas devant lui ; il était impossible qu’il ne la rencontrât pas sur l’escalier ; par quel miracle de rase et d’adresse échappa-
t-elle à sa poursuite? Il descendait un étage pour
l’attraper; elle l’attrapait en montant l’autre.
LA MAISON DES FOUS
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LA MAISON DES FOUS
Chacun suit dan* le monde une route incertaine, Selon «jue son erreur le joue et le promène;
Kt tel y fait l'Iiuhilc et nous traite de fous ,
Qui . sous le nom de sage , est le plus fou de tous.
Boileau, sat. IV.
S'il est vrai, comme le dit Éraste, que dans chacun des systèmes planétaires il y ait un Monde exclusivement réservé pour les fous , je serais assez porté à croire que nous habitons les Petites Maisons de notre univers :
Tous les hommes sont fous, et, malgré tous leurs soins, Ne diffèrent entre eux que du plus ou du moins.
Mais puisqu’on est convenu de ne donner ce nom qu’à ceux dont la folie ne s’accorde pas avec celle des autres hommes, et ne peut entrer dans le commerce de la vie, je me conformerai à l’usage, et il ne sera question dans ce discours que des fous de cette dernière espèce : c’est dans l’histoire et dans la société qu’il faut étudier les autres.
LA MAISON DES FOUS
Certains physiologistes ont prétendu que la folie était un des privilèges de la nature humaine; que l’instinct des animaux, plus sùr que notre raison, était aussi plus solide, et que leur cerveau n’était point sujet à se détraquer. A cela, je réponds par l’anecdote du perroquet de M. de Bougainville, qui fut atteint et convaincu de folie , ni plus ni moins qu’un habitant de Dédiant ou de Charenton. Cet oiseau, moins remarquable par son plumage que par son babil, était, depuis deux ans, à bord du vaisseau de ce célèbre navigateur, élevé plus cavalièrement, mais non moins gâté par l’état-major et par l’équipage, que sou compatriote Verl-Ferl ne l’avait été par les Visitandines de Nevers. Après un engagement assez vif avec un vaisseau ennemi, pendant lequel le bruit du canon s’était fait entendre de très près, on chercha Kokoly (c était le nom du perroquet marin ) , il avait disparu ; ou le crut mort au champ d’honneur, du vent, sinon du coup de quelque boulet; mais, à la grande surprise de tout l’équipage, on le voit sortir, au bout de deux jours, d’un rouleau de câbles où il s’était blotti : on s’empresse, on le fête, ou lui prodigue les amandes et les carresses ; Kokoly se montre insensible â toutes ces prévenances; et, promenant autour de lui des regards hébétés, il ne répond à toutes les questions qu’on lui fait que par une imitation du Bruit qui l'a tant effrayé: Poum! poum !..... poum!