‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 2 (volume 2)Chapitre 39 sur 56 · I.A MAISON OKS FOUS · texte numérisé non relu

I.A MAISON OKS FOUS

sont les seuls mots qu’il fusse entendre et qu’il puisse désormais proférer. J’ai vu ce perroquet, vingt ans après son combat naval, perché sur son bâton, dans une antichambre: il y répétait sa canonnade éternelle, en l’accompagnant d’un tremblement des ailes et de la tète, où se peignait encore sa frayeur.

Je pourrais, en parlant de ce fait avéré, entamer une discussion plus ou moins orthodoxe, et plaider contre Descartes en faveur de l’aine des bêtes; mais je doute que mes lecteurs soient bien curieux de savoir ce que je pense à cet égard, et je ne veux pas m’exposer à m’entendre dire de la part de Phèdre:

Sibi non cavere ri aliis con.siliuin darr Stultum est.

(C’est être fou que de donner des conseils aux autres et de ne savoir pas les preudre pour soi). Je résiste donc à l’envie que j’aurais d’approfondir cette question métaphysique de l’aine des bêtes, à laquelle tant d’humaius sont intéressés, et je pars pour faire une visite à des fous renfermés, sans m’arrêter en route avec ceux qui mériteraient de l’être.

On témoigne, en général, beaucoup de répuguance^jjour un genre de maladie dont il ne faudrait pourtant pas confondre les différentes espèces : je conçois qu’à l’aspect d’un maniaque cnchainc

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sur la dalle de pierre qui lui sert de lit, à moitié couvert de haillons qu il déchire, en proie aux accès d’une rage frénétique qui ne trouve tle relâche que dans l’épuisement de ses forces; je conçois, disje, qu’on détourne en gémissant ses yeux d’un pareil spectacle; mais, avec un cœur aussi sensible quun autre, je ne vois pas, je dois l’avouer, un grand motif de tristesse daus l’image de cette folie commune qui n’atteste, sans aucune apparence de douleur physique, qu’un dérangement dans l’organisation morale. Ou ne s’apitoie pas sur le malheur d’un sot: pourquoi gémirait-on sur le malheur d’un fou?

Cet homme qui se croit le Père Étemel est-il plus malade que tel autre qui se croit un Voltaire? Le premier occupe uîie loge aux Petites-Maisons, et amuse quelquefois ceux qui l’écoutent disserter sur ses visions mystiques; l’autre pérore dans un salon, dans une académie, où il ennuie son monde avec impunité, par cela seul qtiil na pas encore été juridiquement interdit : j'aperçois bien une différence essentielle dans la manière dont la société les traite et les envisage ; mais je ne m’explique pas sur quoi cette différence se fonde. Si je montre pour les fous un peu moins de pitié, en revanche j’ai pour eux plus de respect qu on ue leur en accorde. La folie n est pas à 1 usage de tout le monde ; car elle suppose l’existence antérieure de la faculté qu’on a

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perdue. Il est beaucoup de gens dont on pourrait, avec un peu de soin , faire des imbéciles ; très peu sont d’étoffe à faire des fous.

Ces réflexions que je faisais, il y a quelques jours, sur la route de Cbarenton, où j’allais visiter la maison des insensés, et qui paraîtront peut-être à mes lecteurs très dignes de ceux qui l'habitent, me remirent en mémoire l’aventure d’un fakir, rapportée dans le Malomàal , ou recueil d 'Échantillons du philosophe Saadi.

Un fakir, nommé Mélick, se présente à la cour de NouschirvanScha, où il avait été précédé par la réputation qu'il s’était acquise de reconnaître au premier coup d’œil et de guérir les insensés. Le monarque voulut que la première expérience se fit sous scs yeux, et donna ordre que le lendemain 011 amenât au palais un certain nombre de fous choisis parmi ceux dont l’état était le plus désespéré. Mélick se rendit au divan à l’heure indiquée, et fut introduit, en attendant l'audience du prince, dans une salle spacieuse où plusieurs personnes étaient déjà rassemblées : il les examina l’une après l’antre avec beaucoup d’attention, les questionna, prit note de leurs réponses ; et lorsque le sultan panit, il s’approcha de son trône, frappa trois fois la terre de son front, et parla en ces termes : « Soleil d’équité, le peu de moments que je viens de passer avec les fous qui m’ont été amenés par ton ordre m’a suffi-

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samment éclairé sur la nature et la cause de leur mal, et je suis prêt à faire sur ces gens-là (continuat-il en montrant ceux avec lesquels il s’était entretenu ) 1 expérience d un traitement dont leur guérison doit être l'infaillible résultat. »

Nouschirvan ne put se défendre d’un mouvement de colère dont le fakir faillit être victime, en voyant que celui-ci prenait pour des fous plusieurs de ses courtisans, de ses ministres, et des principaux officiers de sou palais; mais le pieux solitaire, sans paraître plus étonné de sa méprise que de la fureur du monarque , répondit en s’inclinant avec respect :

« Prince, souviens-toi de ce précepte de Zoroastre : L'homme qui aqit sans discernement est comparable à la brute, et n’aura jamais place au champ de lumière. Daigne m’écouter, et vois si je suis cet homme que Zoroastre condamne.

>< Je suis mandé dans ton palais pour examiner et guérir des insensés: la première personne qui se présente est ce vieux seigneur qui occupe en ce moment une place derrière ton trône ; brisé par l’âge et les infirmités, sa main tremblante soutient avec peine le glaive dont elle est armée pour ta défense : il y a vingt ans que l’heure de la retraite a sonné pour lui; possesseur d’une fortune immense, d’un palais délicieux sur les bords de l’Euphrate, il pourrait y trouver le repos, seul bonheur de. la vieillesse , et laisser à son fils l’honorable emploi qu il

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occupe sans le remplir; mais, de son propre aveu, il sacrifie scs (joiits, ses besoins, l’intérêt de son prince, et l'estime publique, à de misérables considérations dictées paruuc vanité puérile, à de vaincs apparences d’un crédit qu’il n’a pas. Cet homme est fou, et je ne crains pas de confirmer mon premier jugement.

h Cet antre (continua le fakir en désignant un personnage dont le teint pâle et la vue débile annonçaient un homme fatigué par l’étude); cet autre, je le sais, est un des savants les plus rcuommés de tes états ; des connaissances immenses dans les sciences physiques sont pour lui le résultat de trente ans de travaux assidus; il reçoit de ta munificence mille bourses par an pour appliquer le fruit de ses études à des expériences utiles : peut-être supposestu, magnifique sultan, qu’il cherche, dans l’application de nouveaux procédés chimiques, des moyens pour faire prospérer tes manufactures; dans l’étude de l’anatomie, de la botanique, dis découvertes applicables à l’art de guérir, qui n’est pas la même chose que la médecine; dans l’astronomie, des méthodes pour régulariser les calculs nautiques, pour assurer la navigation et perfectionner la marine? Non; ses travaux ont un but tout différent: il te dira dans quel ordre sont rangées les couches de terre dont se composent les montagnes du Caucase; de quel métal était revêtu le fourreau du sabre du

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conquérant Scander (Alexandre); quels étaient les animaux qui peuplaient 1 île de Taprobane avant le déluge universel ; combien l'Océan contient de tonnes d’eau salée ; et beaucoup d’autres vérités de cette importance : maintenant, seigneur, e’est à toi de juger si j’ai eu tort de mettre au rang des fous un homme qui fait un pareil usage de son temps, de son génie, et de tes bienfaits.

« Que voulais-tu, grand roi, que je pensasse de cet Houka-Berdar ', qui se croit dans letat un personnage delà plus liante importance, pareeque sa famille jouit, depuis quatre siècles, du privilège honorable d’allumer des pipes ; qui ne m’a parlé que de la requête qu’il doit te présenter incessamment, à l’effet de prendre rang au dorbar 1 et dans les fêtes publiques avant les généraux qui commandent tes années, "fct avant les premiers magistrats, organes de ta justice?

« N’aurait-il pas fallu que j’eusse renoncé à ma raison, pour ne pas voir combien a souffert celle de ce gros homme imberbe à qui ta sublimité confie la garde de sou harem, et qui se ruine à s’en composer un pour lui-même? Dans son état, tout autre qu’un fou m’aurait-il parlé de ses femmes, de scs eunuques, de ce pavillon mystérieux qu'il fait construire au milieu de ses jardins?

1 Porteur de la pipe que l’on nomme houka.

3 La cour des monarques persans et indiens.

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« Quant an chef des mages, qui m’a entretenu si cavalièrement de ses courses, de sa table, de ses chevaux, et des intrigues de cour au milieu desquelles il se soutient à force de souplesse et d’impudence, c’est uniquement par respect pour le caractère dont il est revêtu que je le range dans la classe des insensés ; et c’est aussi le seul dont je ne me charge pas d’entreprendre la guérison : le siège du mal est dans le cœur, et je n’y connais point de remède »

Nouschirvan ne jugea pas à propos de pousser plus loin la justification du fakir , il l’avait écouté avec beaucoup d’attention; et, loin de s’offenser d’une satire ingénieuse dont il reconnaissait la vérité, il voulut le retenir près de lui, et l’élcvcr aux honneurs dont il paraissait digne. Le médecin des fous, plein de reconnaissance, mlis exempt d’ambition, n’accepta pas les bienfaits d’un monarque qu’il proclama, en le quittant, le plus sage des hommes et le plus grand roi de son siècle. L’histoire a confirmé ce jugement, à l’appui duquel on peut citer le testament authentique de ce prince , que l’abbé Fourmont a traduit d’un manuscrit turc. En voici les dernières lignes , que Nouschirvan adresse à son fils Ilormizdas :

« Mon fils, vous allez régner. Voulez-vous être

1 L’auteur aurait-il voulu parler du cardinal M*“?

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di{;ne du trône ([ue je vous laisse? faites justice, réprimez l'insolence, soulagez le pauvre, aimez les lettres', protégez les sciences, écoutez les vieillards, employez les jeunes gens, et n’eu croyez que vos yeux pour chercher le mérite. Si vous observez exactement cette régie, le ciel vous exaucera, vos ennemis vous craindront , vos amis vous seront fidèles, vous ferez le bonheur de vos sujets; ils feront votre félicité. »

Tout en devisant avec mes lecteurs, et de digression en digression, j’ai fait, sans m’eu apercevoir, la route de Paris à Charenton, et me voila arrivé à la porte en même temps que le docteur Montégrc ', ami particulier du directeur de la maison, et l’un des hommes qui honorent le plus une profession dont il ne fait pas un métier, comme la plupart de ses confrères. Après une reconnaissance égayée par quelques plaisanteries locales, le docteur m’a présenté, sous mon nom d 'Ermite, à M, C*", dont la taille pourrait être mieux prise, mais dont l’esprit ne saurait être mieux fait.

Avant de commencer notre visite, et tout en déjeunant, le docteur a entamé une petite dissertation sur la folie, dont il ne croit pas, contre toute raison, selon moi, que le siège soit dans le cerveau,

1 Cet habile médecin , cet excellent homme, mourut l’année suivante à Saint-Domingue, où le conduisit le seul désir d’étre utile à l'humanité.

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