A LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE
Non dcsunt crus. ti quidam qui studios os à Itbris
deterreant.
Elus MUS.
Nous oc manquons pas d’ignorants qui cher»
chent à détourner les savants de l'étude.
Le caractère des peuples a cela de commun avec celui des individus, qu’il se compose le plus souvent des qualités ou des défauts qui semblent s’exclure. C’est ainsi, par exemple, qu’on reproche aux Parisiens d’être tout à-la-fois badauds et apathiques. Tel bourgeois de la rue Saint-Denis, qui ne croit jamais arriver assez vite au parapet d’un quai pour voir im train de bois qui descend la rivière, passe depuis quarante ans deux ou trois fois par jour sous le bel arc triomphal de Blondel, sans y faire plus d’attention qu’à l’arcade de Colbert. Cet bonuête homme atteindra , comme un autre, sa soixantième année, sans savoir autre chose, sinon qu’il y a dans
A LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE. 2(jl le quartier Saint-Gcrmain-l’Auxerrois un grand bâtiment carré qu’on appelle le Louvre., dont la cour sert de passade et abrège une bonne partie du chemin à ceux qui vont du Palais-Royal à la rue Dauphine; que les Tuileries sont un grand jardin où l’on se promène gratis, ce qui fait qu'il le préfère à l ivoli ; que les Invalides se distinguent entre tous les bâtiments de Paris par un grand dôme couvert de lames de cuivre doré : mais si vous ajoutez en sa présence que la colonnade du Louvre est un monument immortel du géuie de Perrault; que le jardin des Tuileries a fondé la réputation de Le Nôtre; que l’intérieur du dôme des Invalides sert de cadre â la superbe fresque de La fosse, et présente le plus bel effet de perspective qui soit connu dans la peinture; si, dis-je, vous faites devant lui quelques observations de cette nature, notre bon bourgeois ouvrira de grandes oreilles, et regardera de temps en temps sa femme pour tâcher de lire dans ses yeux si vous ne vous amusez pas à ses dépens.
De tous les monuments de Paris, le plus curieux, le plus intéressant, et le moins fréquenté par l'immense majorité de sa population, c’est incontestablement la Bibliothèque royale , vaste dépôt des connaissances humaines, véritable tour de Babel où règne la confusion des langues, et qu’ont néanmoins élevée les plus beaux génies de toutes les nations et de tous les siècles. Je ne m’étonnerais point qu’un
PROMENADE
pareil établissement ne fût habituellement fréquenté que par la classe studieuse qui vient puiser à cette source profonde une instruction quelle ne peut trouver ailleurs; mais je suis toujours surpris que le seul attrait de la curiosité 11’y amène pas de temps en temps cette foule de gens désœuvrés pour qui tout est spectacle dans la capitale.
L’origine de la Bibliothèque royale, la plus riche et la plus magnifique qui ait jamais existé, ne remonte pas au-delà du quatorzième siècle : le roi Jean passe pour en être le fondateur; elle se composait alors d’une cinquantaine de volumes. Charles V, son successeur, qui joignait un grand amour des lettres à taut d’autres vertus royales, la porta, par un accroissement rapide, à neuf cent dix volumes ; il voulut que tous ses sujets en profitassent , et la fit placer dans une tour du Louvre, qui prit le nom de Tour de la Librairie , et à la voûte de laquelle il ordonna qu’on appendit trente petites lampes d’argent, afiu que l’on pût y travailler à toute heure.
Cette même Bibliothèque est aujourd’hui de trois ou quatre cent raille volumes ; et l’on conviendra que si l'accroissement des connaissances est le moins du monde en proportion avec celui des livres, les lumières doivent avoir mis plus de distance que le temps entre nous et nos aïeux. Il est bien vrai cependant que si l’on réduisait cette immense eollec-
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tion an petit nombre de livres qui contiennent des idées neuves, des vues utiles, des vérités incontestables; que si l’on vendait à la livre, au profit du goût et du bon sens, les compilations indigestes, les assommants commentaires , l’amas des controverses, les contrefaçons des plagiaires, l’énorme fatras des romanciers, la masse épouvantable de tant de poésies soi-disant légères ; il est vrai, dis-je, que si l'on faisait cette réduction, on pourrait loger toute la Bibliotbéque dans une des galeries du palais quelle occupe; mais il y a de 1 exagération à soutenir, comme l’a fait un de mes amis, homme très dénigrant de sa nature, qu’au moyen de cette réduction la Bibliothèque ne se trouverait pas plus volumineuse qu’au temps du roi Jean.
Quoi qu'il en soit de sa composition, où il est tout simple que le mauvais l’emporte de beaucoup sur le bon, et dont il ne faudrait même pas l’exclure si l’on en avait les moyens, cette Bibliothèque est un des monuments dont la France doit s’honorer davantage : dix-huit monarques et les plus grands ministres de ces différents règnes ont mis tous leurs soins à l'augmenter; mais ce ne fut qu’en 1721 quelle prit une véritable consistance, et quelle fut réunie dans im même local , à l’ancien hôtel de Nevers, devenu l’hôtel de la Banque royale.
Ce vaste édifice, d’un assez bon goût d'architecture, dans son extrême simplicité, ne présente à
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l’extérieur, sur la rue de Richelieu, que de hautes murailles percées de loin à loin de quelques fenêtres dénuées, ainsi que la porte principale, de toute espèce d’ornements. Vu de la cour, l’aspect de ce bâtiment, en forme de parallélogramme, ne manque ni de noblesse, ni même de cette sorte d’élégance qui résulte en architecture de la régularité de l’ensemble.
Les gens qui cherchent en toutes choses le mérite des convenances, pourraient fort bien remarquer que le modèle eu bronze de la Diane d'Iloudon n’est point â sa place au milieu de cette cour, où l’on s’attend à trouver quelque groupe allégorique d’un costume plus sévère. Un bel escalier conduit aux galeries supérieures • c’est là que sc trouvent les livres imprimés et le cabinet des médailles. U y a quelque chose de religieux dans l’impression qu’on éprouve en entrant dans cette espèce de Panthéon, où tant d’autels sont élevés à des dieux inconnus. Le silence le plus profond règne sous ces doctes voûtes ; il n’est troublé que par les pas mesurés des desservants du temple, qui parcourent les galeries pour y chercher les livres qu’on leur demande , et par le bruit scientifique des feuilles de l 'in-folio, qui froissent l’air en passant sous les doigts du lecteur.
l/es habitués de la Bibliothèque se partagent en deux classes bien distinctes, les curieux et les tra-
A LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE. 2q5 vaiUeurs. Les premiers sont aisés à reconnaître : ils arrivent à une heure, entrent d’un air timide, et semblent craindre de faire crier sous leurs pas le parquet de ces salles consacrées à l’étude. Leurs regards incertains glissent sans s’arrêter sur ces rayons chargés de livres, dont plusieurs jours ne leur suffiraient pas pour lire seulement les titres : ils se hâtent d’arriver dans la galerie de l’est, pour y voir ces trop fameux globes de Coronelii, objet de la curiosité de tous les provinciaux, et dont le plus grand mérite (qui n’est encore qu’un grand inconvénient) est d’avoir environ trente-cinq pieds de circonférence.
Tout le monde sait que ces globes sont un monument de l’admiration du cardinal d’Estrées pour Louis XIV. L’inscription du globe céleste porte que toutes les étoiles du firmament y sont placées au lieu même où elles étaient à la naissance de ce fameux monarque. L’inscriptiou du globe terrestre nous apprend qu’il a été construit pour montrer les pays où tant de grandes actions ont été exécutées, à l’étonnement des nations que Louis eût pu soumettre, si sa modération n’cùl prescrit des bornes à sa valeur 1 .
Le Parnasse français de Titon du T'illet partage avec les globes de Coronelii les hommages et les vi-
1 Détestables flatteurs! présent le plus funeste i^uc puisse faire aux rois la colère céleste!
Rucnii.
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sites des amateurs provinciaux. Ce monument, dont l’invention me paraît médiocre et l’exécution faible, est du moins placé très convenablement dans une des galeries de ce temple des Muses.
L'allure de l’homnie studieux qui fait habituellement de la Bibliothèque son cabinet de travail, est tout-à-fait différente; économe du temps qu’il peut y passer, on le voit attendre dans la cour le moment où l’horloge sonne dix heures : les portes s’ouvrent, il monte rapidement l'escalier, traverse les salles en liotnme qui connaît le local, et va prendre sa place accoutumée dans la galerie où siègent les bibliothécaires. Le plan de son travail est fait; il n’hésite pas sur le livre qu’il doit demander, et qu’il va souvent prendre lui-même sur le rayon où il l’a déposé la veille. Assis près d’une table sur laquelle il range ses papiers , sa tabatière ouverte près de lui , il lit , prend ses notes, et quatre heures s’écoulent sans qu’il ait seulement jeté les yeux sur ceux qui travaillent à la même table, et sans qu’il se soit aperçu que la température est à six degrés au-dessous de zéro, dans ce lieu Où jamais une étincelle de feu n’a brillé.
Il y a ici, comme ailleurs, et plus qu’ailleurs peut-être, des originaux à voir et des ridicules à observer. Que fait là tout seul à cette table, au milieu de vingt volumes sillonnés de petites bandes de papier écrites, cet homme en babit vert tendre,
qui s’essuie le front comme s’il travaillait à creuser
A LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE. 297 la terre ou à scier du marbre? Il compile, mais plus franchement que l’abbé Tmblet : celui-ci ajoutait le peu d’esprit qu'il avait à celui qu'il empruntait aux autres ; l’homme à l’habit vert ne fait aucune mise de fonds, et ne trafique que du bien d’autrui. On ne prend pas avec plus d’impudence, et c’est de lui qu’on peut dire qu'il fait du dégât dans les bons livres. 11 a publié vingt volumes, ce qui veut dire qu’il en a dépecé deux on trois cents: aussi prend-il fièrement la qualité d’homme de lettres et de membre de plusieurs sociétés savantes.
Si je fais peu de cas de ce manœuvre littéraire, je n’estime guère plus ce poudreux commentateur, dont les recherches critiques ont [tour but de soutenir quelques paradoxes bien absurdes, à l’aide d’une foule de citations que personne n’ira vérifier. 11 achève en ce moment, pour la plus grande gloire des lettres, un ouvrage en 4 volumes in*4°, où il prouve que Montaigne n’est pas l’auteur des Essais, et que la traduction d’Amyot est l’ouvrage de Jean de Mcaumont.
Entre ces deux harpies littéraires, je remarque un auteur du Vaudeville qui vient chercher des traits de couplets dans les énigmes des anciens Mercure,
Plus loin, c’est une dame, ouvrière eu romans, qui tâche de se faire un fonds des idées, des situations, des caractères qu elle emprunte aux Durfé,
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aux Scudéri , et dont elle compose des romans historiques.
A l’autre bout de la table, je reconnais deux garçons journalistes, occupés, par ordre de leur bourgeois, à faire des extraits de Fréron, de Linguet, de Desfontaines; ce qui pourrait peut-être expliquer comment on voit périodiquement reparaître, à propos de telle tragédie, de telle comédie nouvelle, certains traits de critique qui ont été lancés contre Mérope, la Métromanie, etc. •
Je vais rarement à la Bibliothèque sans entrer * dans le cabinet des médailles; cette magnifique collection, enrichie par la victoire, est aujourd’hui la plus complète de l’Europe. L’esprit d’ordre, les recherches savantes de l’abbé Barthélemy, continuées par ses laborieux successeurs, ne laissent plus à désirer, dans l’arrangement méthodique de tant de médailles et de pierres gravées, qu’une preuve de l’utilité réelle, ou même de l’existence de cette science numismatique, dont j'ai bien peur qu’on ne connaisse encore que le nom. J’attends, pour changer d’avis , que quelqu’un veuille bien m’&ssurer qu’un seul point d’histoire 1 ait été éclairci par le
1 II est incontestable (quoi qu’en dise l’Ermite) que les médailles et les inscriptions ont éclairci une foule de points historiques. L’histoire des rois deThracc n’est établie que sur leurs médailles. Les médailles ont déterminé beaucoup de détails chronologiques du règne de Ptolcméc, etc., etc. (Note de M. de fl**'.)