‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 2 (volume 2)Chapitre 42 sur 56 · A LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE · texte numérisé non relu

A LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE

secours ou par l’étude des médailles , depuis plus de deux siècles qu’une classe de savants s’occupe exclusivement de cette branche de l’archéologie.

A nia dernière visite, au moment où j'entrais, deux antiquaires célèbres disputaient sur une médaille de cuivre dont l’empreinte effacée laissait le champ libre aux conjectures. L’un soutenait que cette médaille était de la troisième année du règne de Tibère ; l’autre voulait qu’elle eût été frappée sous le règne de Vespasicn : survient un troisième savant, qui prononça que c’était une médaille spin- Irienne représentant les amours de Pasipbaé. La dispute allait s’échauffant, lorsqu’un bourgeois de Salamanque, qui se trouvait là par hasard, après avoir jeté les yeux sur la médaille, déclara que c’était un maravédi espagnol.

La salle des manuscrits est pour moi l’objet d’une vénération toute particulière : je ne jette pas les yeux sur les nombreux cartons dont elle est tapissée, sans songer qu’ils renferment peut-être la réputation de vingt hommes de génie, qui n’ont besoin que d’un peu de bonheur, d’adresse ou de patience, pour découvrir le carton où repose leur immortalité. Depuis quelque temps cet espoir paraît avoir saisi bien du monde, à en juger par le nombre d’investigateurs que l’on rencontre dans la salle des manuscrits, et qui pâlissent sur de vieux parchemins dont souvent, après six mois de tra-

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vail, ils ne retirent d’autre fruit que de savoir au juste à quelle époque remonte la fondation d’un couvent de capucins, ou les privilèges d’^e confrérie de pénitents.

Ma promenade à la Bibliothèque se termine pour l’ordinaire au cabinet des gravures: j’y trouve, autour d’une grande table couverte d’un tapis vert, de jeunes artistes qui viennent étudier les œuvres des grands maîtres, et puiser des idées pour des compositions nouvelles. Des acteurs chargés de représenter sur la scène quelques personnages, consultent leurs portraits pour se conformer au costume dont il n’est plus permis de s’écarter depuis que Talma a donné à cet égard l’exemple de la fidélité la plus scrupuleuse.

La dernière fois que je visitai la Bibliothèque, je demandais à un étranger que j’y avais conduit ce qu’il y avait trouvé de plus intéressant : « Les conservateurs , me répondit-il : j’ai vu dans les principales villes de l’Europe de vastes collections de livres , de gravures , de médailles , distribuées avec beaucoup d’ordre, rangées avec beaucoup de soin dans des galeries superbes ouvertes au public ; mais ce que je n’ai vu qu’à Paris, ce sont des hommes d’un mérite supérieur, que l’amour des lettres attache à tous ceux qui les cultivent, dont le zèle infatigable accueille avec une bienveillance qui ne se dément jamais, tous ceux qui ont recours à leurs

A LA fllRLlOTHÉQUL ROYALE. 3oi lumières. Je ne sais, ajouta-t-il, si l’on trouverait un autre établissement au monde où les Bignon, les de Thou, les Sellier, les Levin, les Barthélemy, aient eu pour successeurs des Capperonier, des Van Praet, des Dacier, des Langlès, et dont on puisse dire, comme de celui-ci , que les chefs ont constamment hérité des grandes qualités de leurs prédécesseurs. »

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S” LUX. [17 JUILLET l8lj.]

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lion. , ep. 1, lib. I

Combien de gens s’enriebissent sourdement par l'usure?

U n homme qui a la réputation de connaître mieux que personne la valeur et sur-tout l’intérêt de l’argent, m’engageait à faire un article contre les usuriers. Cela me fit souvenir de cet Harpagon de qualité qui alla trouver un prédicateur célèbre pour le prier de faire un sermon contre l’usure. « Que je me réjouis, mon frère, lui dit l’orateur chrétien, de voir que le ciel a touché votre cœur, et que vous voulez renoncer.... — Il n’est pas question de cela, interrompit le vieux pécheur ; si je vous prie de tonner en chaire contre l’usure, c’est qu’il y a dans la ville tant de petites gens qui s’en mêlent, qu’un homme comme moi n’y gagne plus rien, et que si vous pouviez les corriger par vos sermons , je ferais bien mieux mes affaires. » Cet homme-là avait beaucoup trop bonne opinion de ses confrères ; ce n’est pas au

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prône qu'il faut les recommander, c’est aux mœurs et au gouvernement : on ne les corrige pas avec de beaux discours, mais avec de bonnes lois.

Dans une grande ville , les moyens de se procurer de l’argent doivent toujours être en proportion des occasions qu’on a d’en dépenser; ou n’a pas plus tôt vidé sa bourse , qu’il faut songer à la remplir, et l’on trouve toujours des gens tout prêts à vous rendre, à certaines conditions, ce double service. Rien de plus difficile, à l’aris, que de mettre ses besoins ( parmi lesquels il faut compter ses plaisirs ) en rapport avec ses revenus. Dans la foule de ceux qui ne parviennent jamais à établir cet équilibre , le plus grand nombre, faute d’un crédit ouvert dans quelques maisons de banque, sont obligés de recourir à des moyens désavoués par ces négociants intègres, par - ces capitalistes honnêtes, par ces propriétaires exacts qui ne conçoivent pas qu’on puisse prêter ou emprunter de l’argent à un intérêt annuel au-dessus de quatre ou cinq pour cent.

D’un autre côté, cependant, comme ces messieurs, que révolte l’idée d’un emprunt usuraire, ne conçoivent pas non plus que l’on place scs fonds autrement que sur des immeubles en première hypothèque ou sur des effets revêtus de trois bonnes signatures ayant cours à la Banque de France; il a fallu tolérer pendant long-temps des banquiers moins scrupuleux qui vinssent au secours des jeunes gens de famille un peu

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dérangés; des provinciaux qui attendent des fonds de chez eux; des plaideurs vivant de l’espoir du • gain d’un procès ; des joueurs sûrs de réparer leur perte par une chance mieux calculée; de ces collatéraux pressés de manger uu héritage dont il est douteux qu’ils héritent; de ces gens qui comptent leurs dettes pour le plus clair de leurs revenus ; de ces malheureux de toutes les classes à qui une banqueroute, une maladie, uu revers imprévu ne laisse pas le choix des moyens ; enfin de tous ceux qui ont de grands désirs, de nombreux besoins et de petites ressources.

Toutes ces différentes espèces d'emprunteurs ont leurs analogues parmi les prêteurs : la plus rare est celle des amis dont la bourse est toujours ouverte , et qui manquent rarement de perdre avec leur argent l’ami qu’ils obligent; trop heureux s’ils n’en font qu’au ingrat! Après cette noble exception, qui n’a rien de commun avec la règle, vient la classe des prêteurs authentiques , dont il n’y a ni bien ni mal à dire , et finalement celle des usuriers, qui se modifie de mille manières, qui reparaît sous vingt (ormes, sous vingt acceptions différentes, depuis le faiseur ([affaires jusqu’au prêteur à la petite semaine.

En véritable peintre des mœurs, qui n’applique pas i» une époque l’éloge ou le reproche qui appartient à une autre, je dois dire que depuis douze ou quinze ans le fléau de l’usure est prodigieusement

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diminué. Cet heureux résultat est dû au rétablissement du Mont-de-Piété, institution vraiment digne du nom quel reçut du pape Léon X, qui passe pour en être le fondateur. Cette branche de l’administration des hospiees, dirigée aujourd’hui avec autant d'économie que de sagesse , n’est pas le moindre bienfait d’un gouvernement dont la sollicitude embrasse tons les besoins du pauvre. On doit à la nouvelle organisation du Mont-de-Piété d’avoir fait disparaître tant de lombards, de maisons de prêt non reconnues par l’autorité , et qui ne présentaient aucune garantie. C’est une idée bien morale et bien philanthropique que celle d’affecter à l’en tretien des hospices les produits d’un établissement dout les bénéfices se prélèvent sur le malheur et sur l’inconduite.

On m’eût embarrassé beaucoup, il y a quinze jours, si l’on m’eût fait sur le Mont-de-Piété des questions auxquelles je suis prêt à répondre aujourd'hui. Voici l’origine de mon instruction de fraîche date. Le père d’un jeune étudiant en droit, dont j’ai déjà deux fois entretenu mes lecteurs, m’envoya dernièrement une reconnaissance du Mont-de- Piété (la première que je me rappelle avoir jamais vue), avec prière de retirer une montre dont elle portait le signalement. lia lettre de mon vieil ami m'apprenait que cette montre était un bijou de famille , précieux par son ancienneté , et qui , depuis

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cent cinquante ans, avait passé de gousset en gousset, par filiation d’héritage, d’un arrière-bisaïeul jusqu'à son fils , lequel l’avait ent/atjée pour une somme de cent cinquante francs peu de jours avant de quitter Paris.

Je me rendis à l’adresse que portait le bulletin ; une lanterne à transparent, sur laquelle on lisait en grosses lettres : Commissionnaire au Mont-de-Piélé , m'indiqua le bureau où j’avais affaire; l’entrée u’eu était pas fastueuse : une alléeobscure conduisait à un escalier étroit, où plusieurs personnes, qui se coudoyaient en montant ou en descendant, cherchaient à éviter les regards, et paraissaient embarrassées de leur contenance. Je monte lentement, en sorte que j’eus le temps de me demander quelles peuveut être les raisons qui impriment une sorte de honte à l’action, très innocente en elle-même, d’aller, sur des effets qui nous appartiennent, emprunter un secours commandé par un moment de gêne ; et de me répondre que cela tenait à l’espèce d’aveu tacite qu’on semble faire de sa pauvreté par une semblable démarche.

J’entrai dans le bureau, où plusieurs personnes attendaient leur tour ; je pris mon parti comme les autres : je m’assis dans un coin, et, mes lunettes sur le nez, le menton appuyé sur ma canne, je commençai mon cours d’observations. La première dont je pris note fut celle d’une différence bien distincte

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qni partageait en deux classes les gens avec qui je me trouvais. Les uns (c'était le plus petit nombre) avaient l’air riant, parlaient liant, s’impatientaient de la lenteur des commis, et regardaient les autres avec une expression où la pitié empruntait quelque chose du mépris. Ceux-ci, l’air embarrassé, la contenance modeste, attendaient sans murmurer que le buraliste les appelât; ils s’expliquaient à voix basse, signaient leur nom avec inquiétude , et donnaient leur adresse avec précaution. Il ne fallait pas une bien grande pénétration pour deviner que les uns venaient retirer, et les autres engager leurs effets.

Nous étions encore dans les jours gras : l’affluence dans cette maison était considérable, et le buraliste , qui avait pris un commis de plus, pouvait à peine suffire à la foule des emprunteurs. À quelques réflexions qui lui échappèrent, je jugeai que les veilles de fêtes et de tirages de loterie étaient pour lui et pour ses confrères des jours de travail extraordinaires, et que le désir d’avoir de l’argent pour s’amuser est plus commun et plus pressant dans une grande ville , que la nécessité de s’en procurer pour les premiers besoins de la vie.

Je remarquai d’abord une jeune femme de chambre qui venait, au nom de sa maîtresse, mettre en gage douze chemises de batiste dont l’extrême finesse donnait moins l’idée d’un tissu que d’un nuage de lin : l’art des plus habiles lingères s’était épuisé

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