HISTOIRE d'un JOCKEY
plusieurs conditions de la vie civile, où, sans sortir du même état, on change d emploi à mesure que l’on avance en âge.
Tel petit garçon que j’ai vu jockey dans mon enfance, après avoir été successivement palefrenier, laquais et valet de chambre, est aujourd'hui portier dans le même hôtel : il a commencé sa vie dans les combles , il la finit dans la loge ; jusque-là tout est dans l’ordre. Mais si par hasard il était né sous un pavillon brillant du premier étage, sur un de ces lits antiques façonnés delà main de Jacob, et que l’on prendrait pour la barque de Cléopâtre, ne pourrait-on s’étonner de le trouver dans cette même maison , vêtu de la petite veste bleue à épaulettes rouges et coiffé de la toque anglaise? Cette surprise est du nombre de celles que j’ai éprouvées dans le cours de ma vie.
Il y a dix ou douze ans qu’à la suite d une partie de chasse je fus conduit au château de... chez une très jeune dame que personne ne reconnaîtra , et qui peut-être ne se reconnaîtra pas elle-même sous le nom de Mérange que je lui donne , et qui n’a rien de commun avec le sien. Il est difficile d’être plus jolie que ne l’était alors et que ne l’est encore aujourd hui cette dame. Le charme que la grâce et la beauté répandaient autour d’elle ne permettait guère qu’à un homme de mon âge et de ma profession d'observateur de s’apercevoir qu’avec beau-
HISTOIRE D’UN JOCKEY
coup d’adresse elle manquait absolument d’esprit , et que, sous un maintien réserve jusqu’à la pruderie , elle cachait un cœur sec , des goûts très vifs et une conduite au moins équivoque.
Parmi les domestiques de cette maison opulente se trouvait un jockey âgé de dix ou onze ans tout au plus , d’une figure plus distinguée que jolie , pour lequel M. de Mérange , excellent maître d’ailleurs , montrait une espèce d’antipathie d’autant plus extraordinaire, que ce petit garçon paraissait avoir des qualités au-dessus de sa condition et de son âge. 11 était attaché au service personnel d’une vieille dame de compagnie qui l’avait, disait-elle, amené d’Angleterre, et qui en donnait pour toute preuve le nom de James que cet enfant portait.
Je ne sais dans quelle intention, ou par quelle distraction, un matin, à déjeuner, mes yeux se portèrent alternativement sur madame de Mérange et sur le jockey; elle surprit mon regard au passage, et je crus m’apercevoir, malgré le soin quelle eut de se couvrir un moment la- figure avec sa main , qu’une vive rougeur se répandait sur son joli visage. La veille, j’avais questionné fort innocemment une des femmes de chambre sur les parents du petit James, un souris malin avait été sa réponse. Toutes ces remarques élevaient dans mon esprit des soup- . cons qui s’en effacèrent d'autant plus promptement que je n'avais aucun intérêt à les vérifier.
3l6 IIISTOIUE d'un jockey.
Un des jours du mois dernier, en sortant des bains de Tivoli, je vois venir à moi un jeune homme de seize ou dix-sept ans , qui me prie de lui faire trouver une place. J'eus besoin qu’il nommât madame de Mérange pour reconnaître en lui ce petit jockey que j'avais vu huit ans auparavant au château de ***. J’étais tout dispose à lui être utile; mais je desirais savoir auparavant par quelle raison il avait quitté le service de sa première maîtresse, et ce qu'il était devenu depuis ce temps-là; je lui donnai mou adresse, et l’engageai à venir me trouver le lendemain. 11 fut exact au reudez-vous que je lui avais assigné. Plusieurs certificats dont il était porteur, et dont il desira que je prisse connaissance, rendaient témoignage de ses bonnes qualités ; mais aucun n’expliquait le motif qui l’avait forcé à changer si souveut de condition'. Je voulus savoir tout-à-fait à quoi m'en tenir sur son compte , et comme il s’explique en bons termes et très facilement, j’exigeai qu’il me racontât son histoire : les aventures d’un jockey pouvaient d’ailleurs me fournir quelques unes de ces observations de mœurs pour lesquelles on est souvent forcé d’avoir recours aux yeux des autres. Je le laisse parler lui-même :
* Quelques semaines après que vous eûtes quitte le château , madame Dohson ( la vieille dame de compagnie dont j’ai parlé) me fit appeler un matin, et me signifia, de la part de Monsieur, qu'il fallait
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que je cherchasse fortune ailleurs : ce compliment ne m’étonna pas ; j’y étais préparé depuis longtemps, et l'aversion que mon maître me témoignait me rendit ce coup moins sensible. Je dcinnudai à voir Madame; je ne pus obtenir cette faveur; mais on me remit de sa part un petit porte-manteau assez bien {puni, une bourse de cuir renfermant quinze louis eu or, et l’on accompagna le tout d’une défense expresse de me représenter devant les maîtres que je quittais.
« Je sortis de cette maison, où j’étais entré dés ma première enfance, sans y rMrettcr personne: je ne crois cependant pas avoir nn mauvais cœur. J’avais pour toute amie, pour toute connaissance sur la terre, une femme de campagne qui venait me voir deux ou trois fois par an au château , et qui m’appelait par amitié son fils: j’aurais été la joindre; mais j’ifpiorais sa demeure, et l’on refusa de m’en instruire.
“ Je partis pour Paris ; le hasard voulut que je rencontrasse, dans la voiture que j’avais prise, un officier qui uie proposa de le suivre en Espagne. Dès le lendemain, j étais avec lui et sa femme sur la roule de Madrid : il la laissa dans cette ville avec un vieux domestique de confiance , et se hâta de rejoindre avec moi l’armée, qui s’avançait du côté de Tolède. Sa mauvaise étoile, ou plutôt la mienne, voulut que ce brave homme, qui avait déjà pris
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pour moi beaucoup d'ami tic, fût tué à Val-de-Penas. Je revins à Madrid porter cette triste nouvelle à sa femme, qui repartit aussitôt pour la France, et me garda à son service. J y serais probablement encore, si ma maîtresse, inconsolable, n’eftt rencontré à Bordeaux un capitaine de vaisseau américain, qui trouva le moyen de lui persuader que les voyages sont le meilleur remède à la douleur: elle le suivit à New-York, et comme le capitaine s’aperçut que ma présence rappelait sans cesse à l’aimable veuve la perte qu’elle avait faite, il prit le parti de mettre à la voile sans iim|.
■> Je fus assez neureux pour trouver, quelques jours après, un jeune héritier, Bordelais, qui se rendait à Paris pour y recueillir une riche succession : il jugea qu’un jockey, Parisien , donnerait un certain relief à son entrée dans la capitale : nous partons. A peine arrivé, mon jeune maître est mis en possession des immeubles héréditaires , qu’il transforma très promptement en un capital disponible de 23 o,ooo fr., dont, avec le secours de quelques amis et de quelques amies, des restaurateurs, des tailleurs, des maisons de jeu, et des marchands de chevaux , il vit la fin en moins de trois ans. Sa première réforme porta sur son écurie : je jugeai dèslors que c’était un homme perdu , et je pensai à faire une retraite honorable. Scs chevaux faisaient la plus grande partie de sa considération : on ne le vit pas
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plus tôt à pied, qu’on eut des doutes sur l’état de ses affaires ; l’alarme se mit dans le camp des créanciers, et tel qui n’aurait jamais osé l’arrêter en voiture, ne se fit point scrupule de faire exécuter contre un piéton la sentence de prise de corps dont il était porteur.
« J’étais passé au service d’un loueur de carrosses avec le cabriolet et le dernier cheval de M. de Flavignac , qui m’avait laissé sa livrée pour le paiement de mes gages ; ma petite veste bleu-de-ciel à collet . ponceau galonné d’argent , et ma culotte de peau , inc donnaient l’air d’un jockey de bonne maison. J’eus beaucoup de succès dans ma nouvelle condition : s'agissait-il d’une partie au Ranclagb , à Mouceaux, au Raincy, c’était toujours le petit James que l’on voulait avoir. Si jamais j’écris mes Mémoires, cette partie n’en sera ni la moins scandaleuse ni la moins amusante.
«Je m’ennuyai néanmoins de cette vie tumultueuse, et je me mis aux gages d’un célébré agioteur qui montait sa maison sur im plus grand pied. Mes occupations changèrent de nature : mon maître passait sa matinée au café Tortoni , où il traitait les affaires en mangeant des coquilles aux champignons, en spéculant sur la hausse et la baisse, et en* jouant au billard. Depuis deux heures jusqu’à cinq, j’allais, par son ordre, m’établir avec son cabriolet dans la cour du Palais-Royal, pour faire croire qu’il
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sc trouvait régulièrement à la Bourse; La conséquence de cette manière d’opérer fut qu’un beau jour il fit venir une chaise de poste à la porte du café où il tenait son bureau, me chargea de traiter avec ses créanciers, et de les prévenir qu’ils pouvaient s’instalcr dans son logement , qu’il leur abandonnait tout meublé.
« Un des syndics nommé pour recevoir mes comptes, qui ne furent pas longs à rendre, comme vous pouvez croire, s’arrangea du cabriolet, à la prière de sa femme, qui voulut que je fisse partie du marché. Je quittai la petite veste pour endosser la redingote à grand collet, et je ne fis, pendant plusieurs mois, d’autre métier que de conduire madame, de sa maison, me Neuve-des-Petits-Chainps, à l'École Militaire, où elle avait un cousin, lieutenant de hussards, qui avait été blessé, et dont la santé l'intéressait vivement. Son mari, beaucoup moins sensible, trouva mauvais des soins si naturels, et, pour supprimer les visites, n’imagina rien de mieux que de supprimer le cabriolet.
« En sortant de cette maison , je suis entré chez un homme qui s’est fait un état auquel on n’a point encore donné de nom , mais qui n’en est pas moins *très utile et très lucratif. Ce maître (que je voudrais quitter avant de mourir de faim , ce qui ne peut être long à la manière dont il me nourrit) est l’intendant mystérieux, l’avocat-consultant de toutes
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les femmes comme il faut de la capitale qui ont à traiter des affaires secrétes, de quelque nature quelles soient.
■■ Son cabriolet, derrière lequel je suis, pour ainsi dire, à poste fixe, n’arrête pas deux heures par jour ; nous courons sans cesse du faubourg Saint-Germain à la Cbaussée-d'Antiu, de la Chaussée-d’Antiu au faubourg Saiut-llonoré ; je ne crois pas qu’il y ait de chirurgien-accoucheur dont le réveil soit plus souvent troublé que le nôtre. Telle est, monsieur, ma condition actuelle, de laquelle je désirerais que vous m’aidassiez à sortir. »
En écoutant ce jeune homme, dont la figure et le son de voix réveillaient d’ancieus soupçons dans mon esprit, je me mis en tête de les approfondir ; je pris son adresse en lui promettant de lui donner bientôt de mes nouvelles. Ma première démarche eut pour but de découvrir la demeure de cette femme de campagne dont James m'avait parlé, et qui venait le voir quelquefois au château de.... J’appris quelle demeurait à Brévane: je m’y rendis, et j’acquis près de cette femme la preuve incontestable que le pauvre James, quelle avait nourri, était fils de madame de Mérange, et qu’il avait eu le tort de naître pendant une absence de deux ans que l’époux de sa mère avait faite.
Bien muni de tous les renseignements que la nourrice put me procurer, et dont le plus impor-
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tant fut de m’apprendre le nom du père de James, que j’avais connu autrefois, et qui mourut un an après la naissance de cet enfant, je me présentai chez madame de Mérange en l’absence de son mari ; je m'expliquai sur l’objet de ma visite, et je tâchai de la rappeler aux seutimeuts de la nature en lui faisant entendre qu’il était possible de les concilier avec ses devoirs d’épouse et les soins de sa réputation. Mc croyant moins bien instruit, elle voulut d’abord prendre le ton de la vertu outragée; mais lorsque je lui nommai la nourrice et le père de. lames, en la prévenant que j’avais en tnain des preuves écrites dont son fils, par mon conseil, s’armerait un jour contre elle, la dame termina cct entretien, plus pénible pour son amour-propre que pour sa sensibilité, en me demandant la permission de m’envoyer un homme de confiance quelle autoriserait à terminer celle affaire désagréable.
Dès le lendemain, je vis arriver chez moi un homme à la voix aiguë, d’un esprit très fin, très délié, qui me parut avoir une grande habitude des affaires' de ce genre. «Je ne me inèle d’intrigues galantes, me dit-il, que lorsqu’il s’agit de les dénouer, et, grâce au ciel, je ne traite jamais avec l’amour que lorsqu’il commence à entendre raison. Madame de Mérange, continua-t-il, est du petit nombre des femmes quiènt sur cet article les idées les plus arrêtées, et dont les passions altèrent moins
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le jugement. Elle s’est aperçue de bonne heure qu’une femme, pour être heureuse dans le cours de sa vie, a besoin de considération; qu’on l’obtient plus sûrement par une conduite habile que par une conduite sans reproche, et qu’il n’y a pas la moindre différence entre le mystère et la modestie. *
Je jugeai, d’après ces principes, qu’il fallait s’en tenir à traiter le point de fait avec des gens armés d’une pareille morale, et, après de longs débats, j’obtins pour mon protégéwc pension de 2,000 fr. de rente sur l’état ; il ne s’agissait plus que d’aller chez le notaire en faire passer l’acte ; mais il fallait que le jeune homme fût présent; mon domestique était absent ; l’agent des dames , dont le cabriolet était dans ma cour, proposa d’envoyer son jockey chercher celui dont nous avions besoin : on l'appelle, il monte; qu’on juge de notre surprise! ce jockey n’était autre que James lui-même, qui ne fut pas le moins étonné en apprenant le changement qui venait de s’opérer dans sa situation. Sans connaître la source de sa petite fortune, il s’en montre déjà digne par l’usage qu’il en fait, et par le désir qu’il a de se mettre bientôt à même de se distinguer dans une profession honorable.
LE MARCHÉ AUX FLEURS
»* 1.XXI. [a 3 JC1LLLT 1813 ]
LE MARCHÉ AUX FLEURS
Animant picturà posât i nani.
f §1 Viao.,Æ».,lih.I, v. 468.
• Us sc roulement d’un vain simulacre.
Les femmes ont bien raison d’en faire à leur tête dans le pays où nous vivons, car elles ne savent point et n’ont jamais su à qui entendre. Sensibles aux éternels reproches qu’on leur faisait sur la frivolité de leurs goûts, ont-elles voulu, sous la minorité de Louis XIV, prendre un essor plus élevé, se * livrer à l’étude des sciences, des lettres, Molière s'est mis à crier : Aux Femmes Savantes! aux Précieuses! à Chàtelde Rambouillet !
Pour éviter ce ridicule, ont-elles essayé de se mêler d’affaires, de transformer leurs boudoirs en cabinets, de se montrer aux audiences des ministres, leurs soins ont été qualifiés de menées, et les noms d’intrigantes, de séditieuses, ont retenti de toutes parts.
A l’époque où je suis entré dans le monde , les
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femmes avaient pris un parti mixte qui établissait du moins une sorte de balance entre leurs censeurs et leurs panégyristes. Elles mêlaient ensemble les chiffons et les instruments de physique ; elles fréquentaient le Cours-la-Reinc et le Jardin-du-Roi ; elles assistaient le matin à une leçon de Le Sage, et le soir à un bal masqué; elles briguaient une place à une séance académique avec le meme empressement qn’une loge à une première représentation chez ÏSicoIet.
À une époque plus rapprochée de celle où j'écris, c’est aux cours de l’Athénée et du Collège de France que nos dames donnaient leurs rendez-vous. Je les ai vues se passionner pour la physique expérimentale, et se rassembler chez Mitouard pour y faire des expériences sur les gaz : des savants recommandables se sont empressés de faire des traités de chimie à leur usage; les phénomènes de l’électricité et du magnétisme animal, au moyen desquels ces dames trouvèrent le moyen d’expliquer à leurs maris la cause de leurs vapeurs, attirèrent ensuite leur attention , et firent place à la passion de la botanique, que J. -J. Rousseau eut l’avantage de développer en elles. Un chapitre d'Emile mit en vogue la pervenche; point de femme qui u’eût sur la cheminée de sa chambre à coucher uuc plante de cette espèce, dans un vase de Sèvres, d’une forme particulière, où se trouvait le portrait du philosophe genevois. Cette
3?.6 LE MARCHÉ AUX FLEURS
manie fut poussée au point qu’un pépiniériste de Montreuil y trouva la source de cette fortune brillante dont il scandalisa Paris, il y a une quarantaine d’années.
Puisque l’esprit, comme le cœur des femmes, a besoin d’un goût exclusif, à tout prendre, la manie des plantes et des fleurs est encore celle qui leur convient davantage. La botanique des boudoirs est une science inoffensive , et le luxe des fleurs est plus agréable et moins ruineux que celui des bronzes et des porcelaines. J’aime mieux voir sur une cheminée des vases de jacinthes et de roses , dont la vue charme les yeux, dont le parfum satisfait l’odorat, que des urnes d’albâtre sans destination et sans utilité: des jardinières décorent mieux un salon que des tables de jeu; et des caisses d’orangers, de lauriers et de myrtes, rangées sur un balcon, forment un rideau de verdure qui masque plus agréablement qu’une persienne la muraille noire ou l’établi de boucher que les plus beaux salons ont quelquefois en perspective.
Le goût des fleurs n’appartient plus exclusivement à un sexe, à une classe particulière : c’est maintenant un besoin général : les salons dorés de la Chausséc-d’Antin sont autant de serres où sont rassemblées les plantes, les arbustes du plus grand prix : les boutiques des marchands de la Cité sont décorées de caisses de grenadiers et de myrtes; l'a-
LE MARCHÉ AUX FLEURS
telier de l’artisan des faubourgs ne peut se passer de quelques pots de romarin ou de basilic, et la culture des capucines est la plus importante occupation du petit rentier du Marais. 11 ne s’en rapporte qu’à lui seul du soin d’établir sur sa fenêtre le treillage et les fils d’archal courbés en arceaux , autour desquels va grimper et s’étendre d’une manière si pittoresque la plante dont la verdure embellira sa demeure, et dont les corolles de pourpre nuanceront avec tant d’éclat la salade qu’il ajoute tous les dimanches au dîner de famille.
Chez les Français, il est assez rare qu’un goût qui se prolonge ne devienne pas une folie : c’en est uncquecet engouement pour les plantes étrangères dont il serait à souhaiter que le ridicule pût faire justice. 11 n'est pas de petit propriétaire de la plus petite maison de campagne qui ne veuille avoir sa serre, sa collection d’exotiques, et qui ne dispose, à cet effet, une salle basse échauffée par le tuyau du poêle de la salle à manger, pour y rassembler à grands frais quelques végétaux qu’il n’élévera pas, et dont il a bien de la peine à retenir les noms. Son bassin , de dix pieds de diamètre , est rempli de joncs, qu'il appelle ses plantes aquatiques; deux plates-bandes sont réservées pour les liliacées; une allée au nord, dont une muraille forme un des côtés, renferme les hépatiques, et, pour compléter la caricature, des étiquettes de fer-blanc, fichées en terres,
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indiquent dans le potager la ciboule et le persil, sous les noms de ce/mla et de petroselinum.
Cette fureur de botanique a multiplié dans les faubourgs de Paris ces jardins-pépinières, où d'habiles cidtivateurs rassemblent et élèvent dans vingt arpents de terrain les arbustes et les plantes de tous les climats. Ces vastes magasins de végétaux alimentent le marché aux Fleurs.
Ce marché, le moins utile et le plus agréable de tous , jouit seul , à ce double titre, du privilège d’être fréquenté par la classe opulente. Toutes les femmes, sans en excepter celles du haut rang, viennent ellesmêmes y faire les emplettes. Cette foire végétale se tenait autrefois sur le quai delà Ferraille, où le bon ordre ne gémissait pas moins que le bon goût de voir étalés ensemble de vieilles ferrures et des vases de fleurs, et de rencontrer des recruteurs où l’on venait chercher des bouquetières.
Au nombre des améliorations, des embellissements de toutes espèces, qui se sont opérés depuis douze ans , le marché aux Fleurs n’a point été oublié. Le prolongement du quai de l’Horloge a été pendant long-temps borné par un amas de maisons dont la plus moderne remontait peut-être au douzième siècle. Ces ignobles bicoques et celles du pont Saint-Michel étaient les seuls restes de barbarie que l’on remarquait encore dans cette capitale, qui fait l’admiration de l’Europe par la splen-
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deur de ses édifices; quelques mois ont suffi pour les faire disparaître. Ces masures out fait place à un quai superbe, couronné par’ le nom d’un béros: * c’est là, sur le quai Desaix, au milieu d’une place spacieuse, bordée d’arbres et décorée de deux fontaines, qu’est maintenant établi le marché aux Fleurs, dont on aurait une idée très imparfaite, si on le visitait uu autre jour que le samedi. De grand matin , les charrettes des pépiniéristes y arrivent à la file, et s’acheminent vers la partie méridionale du Pontau-Change ; ils y déposent ces vases remplis de terre de bruyère et de chaux, où les végétaux les plus frêles retrouvent une apparence de vigueur trèspropre à séduire l’acheteur, qui ne sait pas qu’avant huit jours la plante qu’il admire , épuisée par un accroissement hâtif, se desséchera sur sa tige. Là, comme par-tout ailleurs, il y a des rangs et des distinctions qui ne sont pas toujours en raison de l’utilité et du mérite : les fleurs nobles, séparées des fleurs roturières, figurent sur les étalages à part, et ne s’y font guère remarquer que par leur nom scientifique inscrit sur le vase qui les reuferme.
Chaque année ôte à une fleur Ja vogue, quelle donne à une autre. Toutes out alternativement le sort de ï hortensia , réduite aujourd’hui , après avoir fait les délices des boudoirs et des salons, à parer les comptoirs des charcutiers ou la fenêtre de la lingère. La disgrâce du superbe dalura arborea n’est
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pas moins éclatante : nous l’avons vu, pendant quelque temps, décorer les péristyles des palais, les vestibules et les escaliers des hôtels; exilé de ces lieux par la mode, et privé par ses qualités mêmes de l’asile' qu'avec une taille moins haute et un parfum moins fort il aurait dû trouver dans les maisons bourgeoises, il se voit condamné à végéter au fond de l’orangerie ou dans un coin de la cour : il y aurait une moralité à tirer de cette observation.
I.a première partie de la matinée est consacrée . à la vente des fleurs communes; les bottes des commissionnaires ne sont remplies que de lilas, de rosiers, de pots de réséda et de giroflée, qui vont * remplacer, sur la cheminée et sur les consoles des bourgeois de Paris, les carafes de verre bleu où s’élevaient, à force d’eau et de temps, quelques tiges de narcisses ou de jacinthes , aussi chétives de formes que de couleurs.
C'est à midi que le marché aux Fleurs brille de tout son éclat ; ou y voit arriver les femmes les plus élégantes dans un négligé charmant, où la recherche se cache sous la simplicité. Un chapeau de paille d’Italie, orné d’un bouquet de violette, une robe de perkale à guimpe , des brodequius de prunelle de couleur feuille-morte, un cachemire jaune ou bleu jeté sur le bras gauche ; tel est l’espèce d’uniforme que les femmes comme il faut paraissent avoir adopté dans leur course au marché aux Fleurs.
LE MARCHÉ AUX FLEURS
A midi les chevaux sont mis à la calèche ; le cocher et le laquais, en simple redingote, donnent à 1 équipage un air de négligé que le bon ton commande. Madame monte en voiture , accompagnée de son amie la plus intime : on traverse Paris en admiraut les travaux du Louvre, des quais, de l'obélisque du Pont-Neuf, et en s'étonnant de ne pas connaître un quartier que l’on parcourt de nuit une ou deux fois par semaine en allant aux Bouffons 1 . La voiture s’arrête à l’extrémité du Pont-au-Change , où elle stationne à la file de celles qui s’y trouvent déjà ; on entre dans le marché , et la première personne que l’on y rencontre avec l’apparence d’une extrême surprise , est presque toujours celle que l’on aurait été bien plus surpris de ne pas y trouver.
Je vais d’étalage en étalage, et je cherche, en observant les personnes et les fleurs quelles achètent, à deviner l’usage que l’on veut en faire. Ici une très jolie personne, conduite par sa gouvernante, marchande deux petits orangers; elle mesure avec un ruban la largeur de la caisse : je parierais qu’il s’agit de la fête d’un grand-papa, et qu’on veut s’assurer si les caisses ne sont pas trop grandes pour la fenêtre de la chambre où l’on veut les placer.
* Les comédiens italiens jouaient alors trois fois par semaine sur le théâtre de l’Odéon.
LE MARCHÉ AUX FLEURS
Là c’est une dame qui achète un énorme laurier-rose, dont elle fait garnir le pied avec des immortelles : il m'est démontré que ce cadeau est destiné à quelque poète dramatique , qui ne manquera pas d’y voir un triple emblème de son immortalité, de sa gloire , et de son amour.
Plus loin, je remarquai un petit homme pâle, sec et maigre, dont le corps est porté sur les deux jambes les plus grêles dont un mortel ait jamais été pourvu; il a dépeuplé le marché des plus belles fleurs. Pour savoir à qui il les destine, je nai pas besoin d écouler l’adresse qu’il donne aux trois commissionnaires chargés de ces trésors du printemps; mais j’ai bien cuvie de lui rappeler que s’il est des fleurs de toutes les saisons, il est des folies qui ne sont pas de tous les âges.
Je ris encore de la surprise d’un bon bourgeois qui marchandait un rosier blanc qu’il voulait, disaitil, donner à sa femme pour sa fête, et dont on lui demandait dix-huit francs; il se récriait sur le prix. » Et celui-là? dit-il en indiquant du doigt une autre plante. — Deux mille six cents livres, » lui répond le fleuriste. Le bourgeois , qui croit qu’on se moque de lui, se fâche, traite le marchand d’insolent; celui-ci riposte en l’appelant imbécile; la querelle s’échauffait, et je ne sais pas comment elle eût fini, si je ne me fusse trouvé là pour expliquer à cet honnête Parisien que ce qu’il prenait pour des roses
LE MARCHÉ AUX FLEURS
blanches était un camélia japonica à Heurs doubles, dont l’espèce a produit un individu qui s’est vendu quatre mille guinées en Angleterre, il y a deux ans. Pour achever de le convaincre, .une dame, que je crus reconnaître à son port de reine, à ses gestes, et à sa voix, acheta le précieux végétal au prix que le jardinier y avait mis, et le fit porter en triomphe, dans sa voiture, par un laquais qui se faisait jour avec peine au milieu de la foule empressée d’admirer une plante aussi chère.
Avant de quitter le marché aux Fleurs, je voulus y compléter une collection d’oguons de tulipes, dont je m’occupe par commission ; mais le pépiniériste auquel je m’adressai me renvoya au célèbre Tripet, à ce prince des liliacées, dout le jardin, dans la grande allée Chaillot , est en ce moment le rendez-vous de tous les vrais amateurs, qui peuvent s’y pourvoir de trois mille sept cent trente-sept espèces d’ognons et de caïeux de ces brillants liliacées.
VENTE APRÈS DÉCÈS
• p>" lxxii. [a5 juillet 1812.]
VENTE APRÈS DÉCÈS
iVunc auctionem facrre decrrtum est mi ht.
Foras necessum est quicquid habeo vendert.
Adeste sultis ; prœdœ erit prœsentium.
Plaute.
Je suis obligé de faire une vente publique et de mettre mon mobilier à l’encan. Acheteurs , accourci: il y a de bons marches à faire.
«Et vite, et vite, habillez-vous! nous n’arriverons pas à temps. » C’est avec cette brusquerie , en ouvrant et fermant les portes avec fracas , que monvoisin Dubrcuil entra lundi matin dans ma chambre. Je le regardais d’un air surpris, et je ne devinais pas ce qu’il me voulait : le mot de vente qu’il prononça me mit aussitôt sur la voie. Je me rappelai la petite discussion que nous avions eue dernièrement ensemble , et l’engagement qui s’ensuivit.
M. Dubreuil, il est bon d’en prévenir, est un homme dont la connaissance dispense ceux qui le voient habituellement d’acheter l Royal et
de s’abonner aux P eûtes- Affiches : point de gens en
VENTE APRÈS DÉCÈS
place, point de commerçants, de gens de loi, de gens de lettres, d'artistes, d’artisans même un peu connus, dont il ne sache l’adresse. 11 n’y a pas dans Paris et dans la banlieue une maison à louer , un cheval à vendre, un domestique à placer, qu’il n’en soit instruit; et ce qu’il y a de plus extraordinaire c’est qu’il ne fait aucun usage, pour son propre compte, des trésors dont il meuble sa mémoire : c’est par goût, en qulaité d’amateur, qu’il se livre à ces intéressantes études, où son esprit et son cœur trouvent également leur profit.
Tout en mangeant des gaufres et en buvant du porter, il y a quelques jours, au Palais-Iloyal, nous causions de plusieurs usages que les gens du monde ne connaissent guère que de nom , et desquels il serait pourtant bon qu'ils eussent une idée plus positive. « Vous qui parlez, me dit- il, savez-vous ce que signifie ce morceau de serge verte que vous avez souvent dû remarquer à la porte de quelques maisons? » Je fus obligé de convenir que j’ignorais ce que pouvait indiquer cette enseigne. « Je vous apprends donc (continua-t-il avec un air de supériorité dont mon amour-propre eut un peu à souffrir) que ce morceau de serge annonce une vente après décès dans la maison à la porte de laquelle il est placé ; » et mon homme partit de là pour m’apprendre qu’il suivait toutes les ventes un peu considérables qui se faisaient dans la capitale , sans autre intérêt que de
VENTE APRÈS DÉCÈS
jouir du spectacle très curieux cjuc préseutent ces assemblées. Ce qu’il m’en raconta me donna l’envie den faire le sujet d’un examen particulier, et nous convînmes qu’il viendrait me prendre à la première occasion : elle se présentait; mon voisin Dubreuil, qui n’était pas homme à la perdre, desirait que j eu profitasse : tel était l'objet de sa visite matinale.
La vente à laquelle nous allions assister était celle d’un M. Ilornet ', qui avait trouvé, sans être procureur, le secret de faire fortune en barbouillant du papier à tant la ligne. Long-temps avant sa mort on avait été informé, par les papiers publics, que la maison de ce vieux bachelier était remplie des meubles les plus ebers, des bijoux les plus rares , des effets les plus précieux : aussi tons les amateurs s’étaient-ils rendus à l’invitation qui leur avait été faite par les Pelitcs-siJJiches. Cette vente après décès était une espèce de fête publique.
Nous nous acheminâmes vers la rue des Quatre- Vents, et l’étendard de serge nous indiqua la maison. On aurait pu croire qu’elle était prise d’assaut par tous les brocanteurs, les courtiers, les revendeurs et revendeuses de Paris que uous y trouvâmes rassemblés dans la cour, complotant à voix
' Nous pourrions croire que l'Ermite, dans ce discours, a voulu ' . r parler de l'abbé Geoffroy, si la mort de ce critiqnc si honteusement célèbre n otait pas postérieure de plusieurs mois à cette y ente après décès.
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basse les moyens de se procurer les effets au meilleur marché possible , et de les faire payer deux fois leur valeur à tout étranger assez maladroit pour enchérir lui-méme. Dubreuil fut accueilli par eux comme une vieille connaissance; quelques uns le consultèrent sur les opérations qu'ils méditaient, et je vis que son influence s’étendait jusque sur les huissiers-priseurs, qui venaient prendre son avis pour la mise sur table et pour les estimations.
Au premier étage, les domestiques affairés parcouraient les appartements, dont ils amoucclaient les meubles dans les pièces destinées à servir d’entrepôt à la vente. La salle à manger était disposée pour les enchères , et la table , sans nappe , veuve de son fidèle propriétaire, était recouverte, en signededeuil, d’unvieux tapis taché d’encre. Avocats, procureurs, notaires, huissiers-priseurs, audienciers, exploitants et instrumentants, chacun sa liasse de papiers sous le bras , collationnaient des inventaires et réglaient des mémoires de frais et de vacations, lesquels devaient être acquittés sur les premiers fonds provenant de la vente.
Les héritiers, en habit noir, surveillaient tout avec une distraction attentive , avec une tristesse à travers laquelle la gaieté perçait en dépit des efforts qu’ils faisaient pour la contenir.
Les vacations avaient été disposées de manière à mettre aux criées, dans un même jour, une partie
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des objets de différents genres dont se composait la vente générale; aussi trouvait-on là des brocanteurs qui convoitaient quelques copies de bons maîtres qu’ils se proposaient de revendre comme des originaux ; des bouquinistes qui venaient acheter par lots une bibliothèque composée d'ouvrages que l'on disait chargés de notes curieuses; des fripiers de la cour du Dragon qui se partageaient déjà les vieux meubles , et les courtiers des prix fixes qui avaient commission pour l’achat du linge.
Nous nous amusâmes quelques moments du spectacle que présentaient les salles d’exposition : les uns décrochant les tableaux qu’ils examinaient après avoir passé dessus leurs doigts mouillés; les autres déployant les serviettes , les draps , les chemises , pour en constater l’état au grand jour ; ceuxci ouvrant et refermant les armoires, les secrétaires, les commodes, faisant jouer les serrures et prenant note de leurs observations; les libraires, le catalogue à la main, bouleversant la bibliothèque et croisant les articles qui leur sont demandés par commission.
Mais déjà les plus pressés sont assis autour de la table; l’heure sonne; l’huissier -priseur va prendre gravement place entre son greffier et le crieur public. Les trois coups sont frappés, l’inventaire est ouvert et les criées commencent.
Le premier article mis sur la table composait
VENTE APRÈS DÉCÈS. 33g
une collection de soixante-quatre tabatières de différentes formes ; je n’y voyais que la preuve d'une manie partictdière au défunt; le voisin Dubreuil y découvrit une intention plus profonde; il voulut me prouver que cette série de boites offrait, comme les marbres d’Arundel, une suite d’événements historiques; que chacune appartenait à une époque signalée par le nom qu’avait porté la tabatière correspondante, comme l’attestent les Turgotines , les Platitudes, les Necker, les Fédérations ; ce qui lui fournit l’occasion de m’exposer sérieusement un système passablement bouffon sur l’histoire des mœurs expliquée par les tabatières. Pendant qu’il dissertait , la savante collection avait été adjugée en bloc à un homme de lettres, qui s’est fait un médaillcr de toutes les boîtes qu’il a reçues en présent dans le cours de sa vie *.
On mit ensuite en vente une centaine de petits ballots contenant des pains de sucre et du café Moka, sur chacun desquels on lisait le nom de quelque héros ou de quelque héroïne de tragédie ou de comédie. Je n’ai jamais pu m’expliquer cet hiéroglyphe.
L’argenterie vint après : chacun fit la remarque quelle se composait d’une grande quantité de pièces différentes qui n’avaient entre elles aucun rap-
1 ?cu Vigée, moins connu par !' Almanach des Muses que par sa collection de tabatières.
VENTE APRÈS DÉCÈS
port , et ne paraissaient pas avoir été destinées à fi {jurer sur une même table. Le talent de vingt orfèvres se faisait remarquer dans l’exécution de ce service hétérogène , dont la pièce la plus remarquable était une soupière d’une forme et d’un goût exquis, pesant dix-huit marcs; son couvercle était surmonté d'un oiseau de paradis, de la queue duquel on avait arraché une plume. Parmi les morceaux les plus précieux, on remarquait encore une énorme cafetière de vermeil en forme d’urne , dont les anses s'attachaient à des mascarons figurant des masques antiques; et deux corbeilles en argent, où des thyrses, des caducées, des flèches, et de petites branches de bouleau, s’enlaçaient d’une façon très ingénieuse. Une autre observation que j’ai faite, et que j’abandonne à la sagacité de mes lecteurs, c’est que chacune des pièces d’argenterie de cette vaisselle plate était marquée d’un chiffre différent, où la même lettre G était alternativement combinée avec toutes celles de l’alphabet.
A douze cents francs la pendule ! Cette première mise à prix attira mon attention : il s’agissait d’une pendule superbe, qui représentait Apollon éclairant le monde; la figure du dieu avait quelque chose de grotesque , et son char ne ressemblait pas mal à un tombereau ; des bas-reliefs en décoraient le socle : on voyait, d’un côté , Midas prononçant ses arrêts au müieu des Muses , qui rient de ses oreilles
VENTE APRÈS DÉCÈS. 34 I
d'âne; de l’autre , Cerbère hurlant d’une de ses trots gueules , tandis que la Sibylle remplit de gâteaux les deux autres. On avait eu l’intention de graver au dessous du cadran le portrait d’Aristarque ; mais un savant numismate de mes amis prétend y avoir reconnu celui de Zoïle. Cette pendule a été achetée pour le compte et au nom de M. D # *\
On attendait avec impatience des provisions de la cave; celle du défunt passait pour une des meilleures de Paris : on y comptait soixante-quinze espèces de vins de première qualité, tous en bouteilles et dans des paniers, sur chacun desquels ou lisait
ces mots : De la part de monsieur de madame....
de mademoiselle... Je ne divulguerai point les noms, c’est le secret.... de la comédie. Les vins d’une cave de gourmand sont comme les livres d’une bibliothèque d'amateur; on ne croit jamais les payer assez cher ; la cave entière fut adjugée en un instant.
La bibliothèque eut moins de succès: une immense collection d’anciens journaux fut d’abord annoncée par échantillons : on en retira une douzaine d’années du Mercure, deux volumes des Annales de Linguet ,ct\m épicier s’accommoda du reste, ainsi que de l’édition complète et en feuilles d’un Commentaire sur Racine, écrit en style de parade; le tout pesant environ quatre quintaux, qu’on livra sur le pied de cinq sous la livre.
On avait beaucoup parlé , dans la séance , d’u
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très bel exemplaire de Foliaire, édition de Beaumarchais , {jrand papier vélin , reliure en maroquin rouge , dore sur tranche , figures avant la lettre ; vingt personnes se le disputaient avant de l’avoir vu : on l’apporte ; chacun en prend un volume pour le parcourir ; mais les feuillets en sont maculés , les marges salies de renvois, de notes inintelligibles; on l'adjugea pour cent francs à un bouquiniste très habile dans l’art de nettoyer les livres.
La vente de meubles donna lieu à de nouvelles observations : les premiers que l’on mit aux enchères étaient remarquables par la richesse , l’élégance et la nouveauté ; l’art des Adam et des Lignereux s’y faisait par- tout reconnaître. Les lits en nacelle, revêtus de bronze antique, les chiffonnières égyptiennes , les athéniennes , les lampes de Thomire, les lustres de Ravrio, les tentures de Lyon, appelaient tour-à-tour l’admiration des assistants ; mais ce (pii les étonna davantage, ce fut de voir paraître un ameublement d’une toute autre espèce, dont la fabrication ne pouvait pas remonter à moins d’un demi-siècle: les armoires, les commodes, les secrétaires de bois de noyer noircis par le temps, contrastaient trop visiblement avec le mobilier moderne, pour ne pas attester qu’un changement subit de fortune avait produit dans cette maison une brillante tnétainorphose. Une dernière circonstance vient à l’appui de cette supposition.
VENTE APRÈS DÉCÈS
Pour terminer la séance, après avoir vendu la plus belle partie d’une immense garde-robe, riche principalement en redingotes de toute espèce , polonaises, anglaises, douillettes, houppelandes, roupes , pardessus , pelisses et vitchouras , on mit sur la table une cassette de bois blanc renfermant une grande robe noire, un rabat et un bonnet carré; quelques personnes se pressèrent d’en conclure que cette défroque était celle d’un procureur ; mais un exemplaire enfumé d'une tragédie de collège , une thèse sur parchemin , et une férule de cuir, trouvés dans une des poches de la soutane, firent soupçonner à d’autres qu’ils avaient apppartenu à quelque pédagogue du Pays-Latin? *
Un héritier du défunt, qui aspire à lui succéder, a fait l’acquisition de cette robe, et prétend qu’elle serve, comme celle de Rabelais, à tous ceux qui viendront prendre leurs degrés dans l’école dont il aspire à devenir le chef. Je m'étais promis d’acheter à cette vente l’objet qui serait vendu le moins cher : j’ai eu, pour un peu moins que la valeur du cadre, un portrait en pied du défunt, au bas duquel on avait inscrit ces vers de Martial :
Crine ruber, niger ore, b revis pe.de, lumine tesus.
Rem magnam prœstas, Zoite, si bonus es.
La séance était levée : chacun s’en allait plus ou • moins content de l’achat qu’il avait fait; je sortis un
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des derniers. En repassant à travers ces salles désertes qui attendaient un nouveau propriétaire, je faisais d’assez graves réflexions sur cet indispensable déménagement dont je vois approcher le terme, et je tirais cette leçon du spectacle que j'avais sous les yeux: que notre réputation étant le seul bien qui nous appartienne encore après notre mort, il vient un temps où l’on n’a plus à espérer ou à craindre que la mémoire qu’on laisse après soi.
V LIIIII. [l 5 iOET 1813.]
Custom u the principal moderalor nf mari lift, let us by ail means , laie care to ingrafi good cusloms.
Bacon , Essays.
' L'habitude e»i le principal modérateur de» action» humaine» ; fai»on» donc en »orte de contracter et de conaerrer de bonnes habitudes.
La famille est de toutes les sociétés la plus naturelle et la plus ancienne : c’est là qu’on a trouvé le bonheur dans ses jeunes années ; c’est là qu’il faut encore le chercher dans sa vieillesse; et s’il est vrai que les mœurs domestiques soient la base la plus solide de la félicité d’un peuple, on ne saurait examiner de trop près les usages qui servent à en marquer l’altération, la déviation ou les progrès. Telles sont, dans chaque famille, ces réunions annuelles qui ont pour objet la fête des grands parents : c’était autrefois un devoir où l’amitié , la piété filiale trouvaient, sans dépense, une occasion de plaisir: ce n’est le plus souvent, aujourd’hui, qu’un usage où la vanité cherche une occasion de dépense.
Les membres de la famille, et quelques anciens amis, doivent seuls être admis dans ces réunions intimes, d’où l’on aurait tort de conclure quelles sont à-qjeu-près également nombreuses dans les premières et dans les dernières classes de la société.
Au riche les parents pleuvent de toute part;
Sa maison toujours en fourmille;
Et souvent le pauvre est bâtard Au sein même de sa famille.
Ces fêtes, au nombre des convives et au luxe près, sont maintenant calquées sur le même modèle; et le reproche le plus grave quelles me semblent mériter, c’est de s’écarter chaque jour davantage de l’objet et de la simplicité de leur institution primitive.
’ Je trouve plus raisonnable, je dois en convenir, l'usage qui a prévalu chez les Anglais et chez les Allemands, de célébrer l'anniversaire de la naissance au lieu de la fête patronale; mais je n’approuve pas ceux qui cherchent à introduire cette innovation parmi nous : les vieilles habitudes se détruisent , mais il est rare quelles se remplacent; et si la routine est le fléau des arts, l’habitude est le garant des mœurs.
Dans la belle saison, les fêtes, parmi les jeunes gens qu’on est convenu d’appeler comme il faut, se donnent , ou , pour me servir de l’expression con-
sacrée, se souhaitent à la campagne, où l’on réunit à grands frais les plaisirs les plus dispendieux de la ville. L’usage, qui ne se contente plus, comme autrefois, d’une simple fleur, ni même d'un gros bouquet enfermé dans un cornet de papier blanc , veut que l’on arrive muni d’une élégante corbeille ou de quelque plante exotique décorée d’un nom grec ou latin de quinze ou vingt syllabes.
Après un dîner splendide, qui se prolonge sans gaieté jusqu’à la chute du jour, on exécute, entre deux paravents, quelque proverbe de circonstance, où , pour éviter la fadeur, on a soin de ne pas dire un mot de celui à qui la fête s’adresse. Après la comédie, on fait deux ou trois tours dans la grande allée du parc, illuminée en verres de couleurs, jusqu’à ce qu’au signal donné par un pétard tout le monde se rassemble sur la terrasse pour voir tirer un feu d’artifice de Ruggieri, dont il est rare que l’humidité n’ait pas endommagé les pièces principales.
Le passementier de la rue aux Fers, le tapissier de la me aux Ours, n’a point de terre à dix lieues de Paris; mais il a loué, à Ménil- Montant, une grande maison et douze toises de jardin, qu’il appelle sa campagne, et dans laquelle sa femme, le jour de la Saint-Claude, parodie, tous les ans, la fête dont elle a vu les préparatifs au château , en allant y porter des meubles.
Tel est , à peu de chose près , le résumé d’une con-
versation que j’eus, il y a quelque temps, en me promenant au Luxembourg , avec M. d’Auceney, un des notaires les plus considérés de Paris , et dont le père, M. Le Prévost d’Anceney, encore vivant, a exercé pendant quarante ans la même profession , où il s’est concilié l’estime universelle.
Dans le cours de notre entretien , M. d’Anceney, tout en convenant de la justesse de mes remarques, me reprocha d’en trop généraliser l'application , et s’offrit de me prouver, une autre fois , qu’il se trouvait encore en France, au sein de Paris même, de ces familles de bonnes gens où l’on conserve la tradition des mœurs patriarcales. Le lendemain je reçus un billet de son père, qui m’invitait à diner en famille pour le jour de la Saint-Pierre , en me prévenant que, par égard pour de vieilles habitudes de soixante-dix-huit ans , on se mettrait à table à trois heures. Je me rappelai mon entretien avec son fils, et je ne doutai point que cette invitation n’en fût la suite.
Je me rendis à l’heure indiquée chez M. Le Prévost, que j’avais connu, trente ans avant, dans son étude de la rue Dauphine, et dont le tourbillon de Paris m’avait éloigné. 11 habite aujourd'hui, dans la rue du Luxembourg, une maison dont il est propriétaire. Sous la remise , une grande berline à flèche, dont les marche-pieds sont en dehors, deux bons chevaux dans l’écurie, un portier bien vêtu
qui paraît avoir vieilli dans sa loge, un vestibule bien clos , un escalier bien propre , tout annonce , au premier coup d’œil , cette sorte d'opulence qui a pour principes la commodité, l’ordre, et l’économie.
Les dix-huit personnes que je trouvai dans le salon (à l’exception de trois amis, non plus anciens, mais plus habitués que moi) étaient toutes de la famille, qui se trouvait ce jour-là au grand complet. M. Le Prévost m’adressa des reproches très aimables sur ma longue absence, et nous nous retrouvâmes, après quelques moments, aussi liés que nous l’avions été autrefois. La cheminée et les consoles du salon étaient couvertes de bouquets, ce qui me confirma dans l’idée que cette réunion avait pour objet la fête du chef de la famille. Les fils et les filles, les neveux et les nièces, avaient devancé les petits-enfants, qui arrivèrent en troupe pour complimenter le grand papa.
Celui qui marchait à la tête était le plus âgé des fils de madame d’Étieul , fille aînée du maître de la maison. Ce jeune homme, étudiant en droit, venait faire hommage à son grand-père de la thèse de licencié qu’il avait soutenue sur le premier livre du Code Napoléon. 11 était suivi de ses deux jeunes sœurs , dont l’une apportait , avec son bouquet , une paire de manchettes brodées par elle-même, et l’antre une Tête de sainte Catherine, aux deux
crayons, que l’on alla suspendre en cérémonie dans un cabinet tapissé des œuvres de l'aimable élève. Venaient ensuite les enfants de M. d’Anceney; l’aîné des deux garçons, décoré de la croix de mérite de son lycée, débita, tout d’une baleine, un compliment en latin qui ne fit pas moins d’effet sur la famille que n’en fit jadis sur le peuple romain le discours de Cicéron pour le poète Archias; son jeune frère récita plusieurs fables de La Fontaine de manière à faire encore plus d'honneur à sou intelligence qu’à sa mémoire , et la petite Louise , âgée de quatre ans, chanta, sur les genoux du patriarche, un couplet sur l’air: O ma tendre musette! qu’il n'entendit pas sans verser quelques larmes.
Je ne pus retenir les miennes en écoutant les tendres remerciements que ce vénérable octogénaire adressait à ses enfants , et sur-tout à l’une de ses filles qui lui a consacré sa vie , et qu’aucune considération n’a pu décider à se marier. L’adoration qu’il a pour elle rejaillit sur tout son sexe , dont il ne parle jamais qu’avec l’émotion la plus vive. « Sans les femmes, répéte-t-il souvent, le commencement de notre vie serait privé de secours , le milieu de plaisirs , et la fin de consolations. »
L’éloge des enfants, les félicitations mutuelles des pères et mères , nous conduisirent au moment du dîner. La table, bien servie, sans luxe et sans profusion, n’offrait rien d'extraordinaire, pas même
le nombre des convives; car M. Le Prévost est dans l’usage de rassembler chez lui sa famille tous les dimanches , et il est bien rare qu’aucune considération d’affaires ou de plaisirs dispense quelqu’un de s’y trouver.
Cette douce nécessité de se revoir à des époques fixes, de s’asseoir à la même table, sous les yeux du plus respectable des pères , est sans doute une des causes qui contribuent le plus efficacement à la bonne intelligence qui règne dans cette famille. Les devoirs réciproques tendent à resserrer les liens de la parenté.
Quanto parentes sanguinis vincto tenes,
Ratura 1 !
dit quelque part Sénèque. C’est dans l’éloignement, dans la différence des habitudes, qu’il faut chercher la raison de la mésintelligence, ou du moins de la froideur, que l’on remarque trop souvent dans les familles de la classe la plus élevée.
On peut croire qu’aucune espece de gêne ni de contrainte ne se fait sentir à une table où la réputation du cuisinier ne peut attirer personne , où l’indifférent ne trouve jamais sa place , où les seuls amis ont toujours la leur. J’étais placé près de M. d'Étieul
1 Combien est fort cc lien du sang qui unit entre elles les familles !
père, ancien syndic de la communauté des imprimeurs , homme d’un très grand mérite , et auquel on pardonne aisément le petit ridicule de se mettre au rang des voyageurs célèbres, parcequ’en ijS6 il a fait partie de l’expédition de M. de la Galisonnière, en qualité de directeur de l’imprimerie que cet amiral avait établie sur son bord. Il raconte fort bien, et je me résignai de la meilleure grâce du monde à écouter le récit de son combat naval, la justification de l’amiral Bing, et l’anecdote des signaux anglais envoyés par M. de Laurency.
Mon autre voisin était un ancien militaire qui a joué un moins grand rôle dans la guerre des Etats- Unis que dans celle de la musique, et qui, n’osant plus en raconter les détails dans une maison où il dine régulièrement deux fois par semaine avec les mêmes personnes , était ravi de trouver un nouveau convive devant lequel il pût faire parade de son érudition musicale. Il profita fort adroitement du moment où le marin-typographe cherchait la date du combat de Minorque, pour entamer une belle dissertation sur Lulli, Rameau, Gluck et Piccini, et pour m’apprendre ce que j’avais oublié depuis trente ans. 3e trouvai plus amusant de l’interroger sur les querelles de musique dont nous sommes les malheureux témoins ; mais , au lieu de me répondre, il regarda autour de lui d’un air inquiet, ouvrit sa tabatière , pinça ses lèvres et parla d’autre chose.
On servit le dessert; et l’apparition d’un énorme' gâteau de Savoie, décoré du chiffre paternel et couronné de fleurs , rendit la conversation générale , en la ramenant à son véritable objet. L’explosion d’une bouteille de vin de Champagne donna le signal des couplets en l’honneur du vénérable Pierre. Je ne sais pas ce que j’aurais pensé de ces couplets le lendemain, mais je sais qu’ils m’ont paru délicieux, répétés en chœur par trois générations d’enfants groupés autour de cet heureux vieillard.
On se leva de table pour aller prendre le café sur la terrasse: mademoiselle Le I’révost le fait ellemême , et les éloges qu’elle en reçoit sont les seuls dont elle soit avide. Il fallut aussi goûter un brou de noix de sa composition , dont elle a trouvé la recette en recueillant les procédés indiqués par madame de Genlis dans sa Maison rurale, etparmadameGacon- Dufour dans sou Economie domestique.
M. Le Prévost aime la musique avec passion ; il pense , ainsi qu’Addison , que c’est le seul plaisir des sens dont le vice ne puisse pas abuser :
The onty sensual pleasure without vice.
Le vieux mibtaire se mit an piano , et le petit concert de famille commença par le beau chœur d'Écbo et Narcisse, dont le grand-papa raffole, et qui fut exécuté fort agréablement. Le chef d’orchestre chanta ensuite d’une voix mal assurée , mais
1 que le talent et le goût soutiennent encore, un grand air d 'Emelinde, dont il assure qu’il a fourni le motif à Philidor. Pour terminer la séance musicale, le fils de M. d’Anceney et l’aînée de ses cousines chantèrent un nocturne de M. Gustave Dugazon , sur la musique duquel notre jeune licencié avait arrangé des paroles analogues à la circonstance. La soirée se termina par des charades en action , que jouèrent ensemble les jeunes gens, tandis que les grands parents se partagèrent entre le wisk , les échecs, et le trictrac.
11 était onze heures quand je sortis de cette maison, satisfait d’avoir reposé mes yeux sur une famille de gens de bien , au milieu de laquelle j’ai pu me convaincre qu’un bon père est le plus heureux des hommes , et que la nature équitable récompense le plus grand des devoirs par le plus grand des plaisirs.
h® lxxiv. [aoAorr 1813 .)
Düm ces exigitur, diun muta tigatur,
7 ota abit hora.
Hos. , sa t. v, liv. I
Tandis que ion fait payer, que l'on attelle les chevaux , uac heure se patte.
On raille de nouveaux venus :
On observe et l’on t’examine;
Et trente voyageurs, l’un à l’autre inconnus.
Se jugent tour-à-tour sur l'habit, sur la mine. Sans te connaître on se cherche le toir :
Dès le lendemain on s’oublie;
Et l'on se qnitte enfin pour ne plus se revoir; C’est le vrai miroir de la vie.
Michaüd, Pots, fugit.
Mes lecteurs ne sont pas obligés de se souvenir que le premier du mois de février dernier, à propos du Pays Latin, je leur ai parlé d’un jeune bomine nommé Charles d’Essène, que ses parents avaient recommandé à ma surveillance pendant le séjour qu’il a fait à Paris pour y terminer ses études et prendre ses inscriptions à l’École de droit ; mais enfin, comme c’est un excellent sujet, et que la cir-
* constance de son départ a donné lieu aux observations dont je compose aujourd'hui mou Discours, on me pardonnera sans doute d’en faire mention une seconde fois.
Ce jeune licencié, en venant me voir la semaine dernière, m’apporta une lettre de son père, où celui-ci entrait avec moi dans quelques détails sur les affaires de famille qui rendaient nécessaire la présence de son fils, et qu’il terminait en me priant de pourvoir aux frais et aux dispositions de son voyage.
Elles furent bientôt faites. J’allai solder la pension du jeune homme à son hôtel de la rue Saint- Jacques, et retenir sa place à la diligence pour le lundi de la semaine suivante. La voiture devait partir à cinq heures du matin; et, pour être plus sûr que notre écolier ne la manquerait pas, je me chargeai du soin de l’aller éveiller moi-même. J’étais à quatre heures à l’hôtel de Berri ; Charles était prêt , • et Louisou (la servante picarde) achevait de ficeler son porte-manteau. Cette bonne fille, chargée du bagage , nous accompagna jusqu’au bureau des Messageries, rue Notre-Dame-dcs-Victoires, et nous quitta en essuyant ses yeux avec son tablier de siamoise, très affligée du départ de M. Charles, et très reconnaissante de la manière dont j’avais récompensé ses soins.
Nous avions une demi-heure devant nous; je con-
LA coun DES MESSAGERIES. 357 scillai à mon jeune voyageur d’en profiter pour faire un déjeuner succinct dans le café voisin qui venait de s’ouvrir; et, pendant cc temps, je m’amusai du spectacle que j avais sous les yeux. Tout s’y passait en scènes épisodiques , dont quelques unes d’un intérêt si vif et d'une gaieté si bouffonne, qu’elles sont encore présentes à mon esprit dans leurs moindres détails.
On ne s’imagine pas tout ce qu’on peut apprendre dans une cour des Messageries, toutes les observations qu’on y peut faire, toutes les aventures qui s’y passent ou qui s’y préparent, tous les secrets qui s’y découvrent. C’est là que nos moralistes et nos romanciers, au lieu de tourner sans cesse dans le cercle étroit de leur imagination , pourraient venir étudier la nature, la prendre sur le fait, ou du moins chercher des couleurs pour la peindre. Soit qu’à l’exemple de La Bruyère ils voulussent tracer des caractères piquants, ou, comme Duclos, les rapprocher pour en déduire des conséquences générales sur l’état actuel des mœurs; soit qu’à l’imitation de Lesage ils s'occupassent de cette suite de tableaux dont sc compose la galerie de la vie humaine; soit enfin qu’ils se bornassent, ainsi que Sterne, à quelques scènes d’intérieur, dont l’extrême intérêt résulte du naturel et de la vérité des détails, il est certain qu’en aucun lieu du inonde ils ne trouveraient, réunis dans un aussi petit espace, une aussi grande
quantité de matériaux tout prêts à être mis en oeuvre.
Quelle fqjulc de situations et d’originaux ! Le premier que je remarque est le conducteur, moins reconnaissable à son bonnet garni de fourrure et à sa feuille qu'il tient en main, qu’à cet air d'importance et d’autorité qu’il affecte avec les postillons et les portefaix. 11 faut le voir, ce petit despote, passant la revue de sa voiture, criant contre le charron pour une jante, contre le maréchal pour un écrou; faisant placer et déplacer, selon son caprice ou son intérêt, et sans égard pour les réclamations des voyageurs, leurs porte-manteaux et leurs paquets dans le magasin et sur la vache.
Plusieurs voitures étaient au moment de leur départ : au milieu des chevaux que l’on attelait, des voyageurs qui allaient et venaient sans cesse, des commissionnaires chargés de malles, de ceux-ci qui arrivaient en jurant, de ceux-là qui partaient en pleurant, on aurait pu se croire dans une ville prise d’assaut.
La diligence dans laquelle Charles devait partir était ouverte ; une seule personne y était déjà montée: c’était un militaire, qu’à ses longues moustaches, à sa grande redingote verte, à son charivari à boutons blancs bombés, et à sa toque basque, je reconnus pour un officier de chasseurs à cheval. Comme il fermait sur lui la portière, une jeune
LA COUR DES MESSAGERIES. 35y
femme la rouvrit d’un air délibéré, appela l’officier par son nom, et le pria de descendre, d’un ton qui pouvait passer pour un ordre.
L’air de stupéfaction, la prompte obéissance de celui-ci , ne me permirent pas de douter qu’il ne fût en présence d’une belle délaissée qui venait lui demander compte de sa fuite. A en juger par les gestes et l'expression des figures, le petit colloque qui s’établit à l'écart passa par toutes les nuances de la colère, du dépit, de l’attendrissement, et de l’amour ; si bien qu’au bout de cinq minutes ce nouvel Énée donna ordre au conducteur de placer sur la voiture la cassette que Didon avait eu soin d’apporter avec elle ; il lui céda sa place dans la voiture, et prit la seule qui restât dans le cabriolet.
En entrant au bureau pour achever de payer la place de mon pupille, je m’arrêtai un moment à considérer une jeune femme qui tenait embrassé un homme d’un certain âge, que j’aurais pris pour son père , n’eût été l’air de froideur et de sécurité avec lequel il recevait ses caresses. Quelques mots de leur conversation me mirent au fait de leur histoire. C etait un honnête bonnetier de la rue de la Ferronnerie, qui allait à Saint-Malo pour affaires de commerce, et sur lequel sa tendre moitié s’apitoyait d’autant plus, que depuis cinquante-quatre ans il n’avait jamais perdu de vue le clocher de Saint-Méry, sa paroisse, et n’avait fait d’autre voyage
36o LA COUR DES MESSAGERIES, que celui de Versailles et de Saint-Germain. Aussi sa femme lavait-elle muni, dans cette circonstance, contre tous les dangers, mais non pas contre tous les inconvénients de la route. 11 avait dans sa poche j • deux gros pistolets d’arçon (dont il eût été, je crois, 4 bien embarrassé de se servir), une canne à sabre, et un couteau de chasse , un parapluie à canne dans son fourreau de toile verte, une houpelande, et un bonnet de laine à coiffe, au mois de juillet; de plus, un panier avec deux bouteilles de vin et un morceau de veau rôti, afin de pouvoir brûler les dîners d’auberges ; enfin , une bouteille d’osier, pleine de ratafia de cerises, pour se réconforter le matin. Ce respectable citadin alla prendre place dans la diligence, après avoir reçu les derniers embrassements de sa femme, qui s’éloigna en sanglotant. J'aurais craint pour elle les suites d’une pareille douleur, si je ne me fusse assuré par mes yeux que le hasard avait conduit tout exprès, à la porte de l’hôtel des Messageries, un de ses voisins qui s’empressa de lui donner le bras pour la reconduire chez elle.
Je rentrai dans ce même bureau, curieux de savoir quel pouvait être le motif de la fureur concentrée d’un homme que j’avais laissé assis sur des malles, pestant contre le conducteur, et prétendant le rendre responsable de tous les malheurs qui pouvaient résulter pour lui d’un retard de cinq minutes.
J’avais peine à me rendre compte des angoisses
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qu’il paraissait éprouver; mais tout fut éclairci par l’arrivée de quatre recors, lesquels, munis d’une contrainte en bonne forme, le prièrent honnêtement de les suivre. En vain prouva-t-il qu’il avait payé sa place à la diligence : on lui démontra que la sienne était à Sainte-Pélagie, où ses créanciers l’attendaient. 11 fallut bien se rendre à leurs sollicitations; mais ce ne fut pas sans avoir répandu à pleine voix ses malédictions sur la diligence, le conducteur, les voyageurs, le postillon, les cbevaux, et en masse sur toutes les messageries du monde.
De tous les personnages au milieu desquels je me trouvais, le plus grotesque, sans contredit, était un très gros homme à triple menton , assis dans la cour sur le timon d’une voiture, et faisant avec beaucoup d’avidité l’inventaire d’un panier rempli d’excellents comestibles, tandis qu’une jeune gouvernante, qui l’avait accompagné, lui ôtait sa perruque et lui frottait la tète avec un morceau de flanelle. Je m'étais approché pour le voir à mon aise : il me frappa familièrement sur l'épaule en me demandant où l’on déjeunerait, et parut ravi d’apprendre que c était à Meaux : « Pays célèbre ! continua-t-il. — Oui vraiment, ajoutai-je en me méprenant sur le sens de son exclamation; vous passerez devant la maison qu’habitait l 'Aigle de Meaux. — C’est de quoi je m’inquiète fort peu, reprit-il; je fais moins de cas de tous les aigles du monde que d’un bon
362 LA COUB DES MESSAGERIES, poulet gras, et ceux de la Brie sont en grande réputation. a
Cette réflexion spirituelle m’avait suffisamment prouvé que lame et le corps de cet épais Vitellius étaient merveilleusement assortis. Je le quittai pour connaître le sujet de la dispute qui venait de s’élever entre le conducteur et une femme assez élégante, autour de laquelle on s’était rassemblé. 11 était question d’une caisse dont elle avait besoin tous les soirs, et qu’on avait eu la maladresse de placer au fond du magasin. A travers son voile de tulle, et sous la grande calèche verte qui me cachait en grande partie sa jolie figure, je reconnus une de nos plus aimables actrices. Elle avait obtenu de son directeur un congé de deux mois, quelle allait employer à mettre un impôt sur les théâtres de province; et cette fois, n’ayant pas d’auteur à sa suite, elle setait pourvue d’avance de couplets d’annonce et de remerciements, de prologues de début , de scènes de clôture, de vers et de couronnes pour chacune des villes où elle devait passer. La caisse dont il était question renfermait tous ces objets de première nécessité, sans compter cependant un entrepreneur de succès, pour lequel la prêtresse de Thalie avait loué une place dans le panier de la diligence.
L’heure avançait ; j’entrai dans la salle des voyageurs où nous étions convenus avec Charles de nous
retrouver après son déjeuner. C’est le lieu des plus tristes rendez-vous. Plusieurs personnes étaient assises sur un banc de bois qui fait le tour de cette salle. Près de la fenêtre, une jeune fille et un jeune homme, tous deux de la figure la plus intéressante, pleuraient en se pressant les mains et eu levant de temps en temps les yeux l’un sur l’autre, avec l’expression de la plus profonde douleur; un peu plus loin, une mère, au moment de se séparer de son fils, appelé sous les drapeaux du plus puissant des monarques, du plus grand des capitaines *, lui prodiguait les témoignages de la plus vive tendresse : le jeune homme y répondait avec amour; mais, tout fier de ses premières épaulettes, tout entier aux nobles émotions de l’honneur, aux brillantes espérances de la gloire, il avait peine à contenir la joie qui perçait à travers ses larmes.
Ces tableaux touchants, plusieurs autres semblables, avaient singulièrement rembruni mes idées; et je me disais, en m’abandonnant aux sentiments douloureux dont je voyais autour de moi l'image : “ 11 n’y a qu’une légère différence entre un cimetière et la cour des Messageries ; l’un et l’autre sont des lieux de séparation. « L’arrivée de Charles, le signal du départ que vint donner le conducteur,
1 Deux ans plus tard, qu’étaient devenues tant de puissance et tant de gloire?
364 LA COUR DES MESSAGERIES, avaient encore accru cette disposition mélancolique, et je me sentais prêt à pleurer sans en avoir de véritable motif, lorsqu’une circonstance assez frivole en elle-même dissipa tout-à-coup ce nuage de tristesse.
Ceux des voyageurs qui étaient montés les premiers dans la voiture avaient pris les meilleures places, et prétendaient les conserver, quelques réclamations que les autres pussent faire ; jamais on ne serait parvenu à s’entendre si le conducteur, muni de sa feuille, ne fût venu interposer son autorité en assignant à chacun sa véritable place d'après l’ordre des inscriptions. 11 résulta de cet arrangement définitif que Charles se trouva placé sur le devant , entre un vieil ecclésiastique qui marmottait son bréviaire, et la petite comédienne qui fredonnait un couplet ; qu’une des portières était occupée par le marchand bonnetier, et l’autre par un jeune médecin qui venait de soutenir une thèse de circonstance sur Yanévrisme ; que le gros homme amateur de poulets gras et la dame du militaire étaient placés dans le fond de la voiture, qu’ils remplissaient de leur rotondité , et où manquait une troisième personne , sans laquelle ils se flattaient de partir.
Les derniers adieux étaient faits, le conducteur allait fermer la portière; mais voilà qu’une dame, du poids de cent cinquante kilogrammes environ , s’élance dans la voiture avec le secours de trois personnes qui l’accompagnaient, et va tout d’un temps
LA COUR DES MESSAGERIES. 365 s intercaler entre ses deux voisins du fond , qui poussent un long gémissement auquel tous les autres répondent par un grand éclat de rire, l’n surcroît de malheur voulut que la dame, qui a conservé l'usage des poches, eût rempli les siennes d'une quantité de clefs, d'ustensiles dont le gros homme se plaignait de la manière la plus comique. Ce fut hicn pis lorsque le fils de cette dame jeta sur les genoux de sa mère un chien-loup très hargneux, et que son domestique lui remit une cage en sahot, renfermant un gros perroquet gris, qui salua la compagnie d'un Lun jour, Jacot! très distinct.
Pour ne gêner personne, la bonne dame s’empressa de mettre la cage sous ses pieds; mais l'oiseau gris, que l'obscurité contrariait sans doute, s’en prit à la jambe du gros homme, qu’il pinça de manière à lui faire jeter un cri épouvantable; les ris, le vacarme allaient en augmentant : il fallut encore avoir recours au conducteur, qui, sur la requête du plaignant et l'exhibition de sa jambe entamée dans le vif, prononça le renvoi du perroquet malencontreux. L’arrêt exécuté , le conducteur monta dans son cabriolet ; et après que les postillons eurent bu le coup de l’étrier et fait claquer leur fouet en jurant après leurs chevaux, l’énorme voiture se mit en marche, en ébranlant le pavé à vingt toises à la ronde.
UN DUEL
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UN DUEL
Les hommes, dons le fond raisonnables , mettent sons les règles leurs préjuges mêmes.
Montesquieu, Esprit des Lois.
Un M. de Créant, ancien militaire , déclamait habituellement contre la fureur des duels : quelqu’un s’avisa , pour savoir à quoi s’en tenir sur sa philosophie, de lui annoncer un jour que son fils venait de recevoir une insulte grave dont il avait eu le couraije de ne point demander raison. M. de Créant donna sur-le-champ un démenti formel à celui^qui avait fabriqué cette histoire, et l’on eut toutes les peines du monde à l’empêcher de se battre avec lui. Cette inconséquence , dont je pourrais citer desexemples plus récents, est le résultat'nécessaire du peu d’accord qui existe sur ce point entre les mœurs, la morale, et les institutions. De tous les préjugés maintenant en opposition directe avec les lois établies, le point d’honneur est peut-être le plus ancien, et, j’ai peur de le dire, le plus indestructible, pareequ’il s’est, en quelque sorte, identifié avec le
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caractère national. Qu’importe, en effet, chez une nation guerrière, où l’éducation fait un crime de la lâcheté et un supplice affreux du mépris, que la loi défende, sous peine de la vie même, ce que l'honneur commande sous peine de la honte?
A Dieu ne plaise que je veuille m’établir l’apologiste d’une coutume barbare , d'un préjugé féroce qui met toutes les vertus à la pointe de [épée; mais en lui laissant tous les noms odieux dont les moralistes ont essayé de le flétrir, je suis d’avis que, dans l’état actuel de notre civilisation, il est bien plus aisé d'en attaquer le principe que d’en éviter les conséquences: on doit sur ce point penser comme Rousseau, sauf à agir, dans l’occasion, comme M. de Bréant. Avouons encore que, quelque blâmable que soit l’usage du duel , il trouve une sorte d’excuse dans la délicatesse des sentiments qu’il suppose, un prétexte dans la décence et la politesse qu’il maintient dans la société, et un complice puissant dans l'opinion publique, qui le soustrait à l’action des lois.
Sauvai, dans ses Antiquités de Paris, ne fait remonter l’origine de cette coutume sanguinaire qu’à Gondebaud, roi des Bourguignons, lequel, dit- il, en ordonna la pratique par la loi Gombette: d’autres historiens en accordent l'invention aux Francs, nos ancêtres paternels : ce qu’il y a de certain , c’est qu elle était sur-tout propre à cette nation , comme
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on le voit dans la vie de Louis-le-Débonnaire, où il est dit que Bernard demanda à se purger du crime qu’on lui imputait , par la voie des armes , more Francis solito.
Une fois introduit en France, cet usage ne tarda pas à s’y naturaliser ; la chevalerie , qui s’en empara , en fit une régie fondamentale du point d’honneur ; et, depuis, les lois les plus sévères n’ont pu parvenir à le déraciner. Les ordonnances de nos rois n’ont fait qu’ajouter la désobéissance au crime qu’elles cherchaient à prévenir, et le sang le plus illustre a vainement coulé sur les échafauds. 11 est même assez remarquable que les duels n’ont jamais été plus fréquents qu’aux époques où ils étaient le plus rigoureusement défendus. L’édit de Henri II contre le duel , rendu en 1 547 , à la suite du dernier combat autorisé entre Jarnac et la Châtaigneraye, fit en quelque sorte une mode de cette coutume, supprimée comme preuve juridique.
Sous le régne de Henri III , cette frénésie, malgré la rigueur des ordonnances, fut poussée au point que, faisant allusion aux honneurs que le roi avait fait rendre dans l’église de Saint-Paul à Caylus et Maugiron , tués en duel par d’Entragues et Riberac, on se servait de cette expression : Je le ferai tailler en marbre, pour dire : Je le tuerai en duel.
On a reproché à Henri IV d’avoir eu trop d’indulgence pour ce genre de délit , et l’on n’a point
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fait la remarque que de son temps les exemples en avaient été beaucoup moins communs que sous les deux régnes au milieu desquels le sien se trouve placé.
Les duellistes, sous Louis XIII, furent poursuivis suivant toute la rigueur des ordonnances, et l’on peut se faire une idée de leur nombre, eu se rappelant que, d’après le relevé des registres de la chancellerie , il avait été accordé plus de mille lettres de grâce par Louis XIV dans les vingt premières aunées de son régne. La fameuse déclaration de 166g, qui parut uu moment ralentir la fureur des duels, ne fit que déplacer le champ de bataille : ou alla se battre sur les frontières.
Les duels, plus fréquents encore sous le régne de Louis XV, devinrent moins meurtriers ; le point d'honneur eut son code réglementaire, où les injures, partagées en deux classes, n’exigèrent plus la même satisfaction : il fut décidé que l’on continuerait à se battre pour rien, mais (pi on se tuerait du moins pour quelque chose, et l’on imagina ce mezzo termine, de combat au premier sono , où, selon l’expression de Ilousseau , la tjenlillcsse se mêle à la cruauté , et oit I on ne tue les tjens que par hasard. C’est au sujet de ces sortes de combats que Tailleur d'Héloïse s’écrie, «avec cette éloquente indignation qui lui a dicté les plus belles pages qu’on ail peutêtre jamais écrites dans aucune langue : Au premier
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