‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 2 (volume 2)Chapitre 45 sur 56 · CS DIEU · texte numérisé non relu

CS DIEU

sang ! grand Dieu ' et quen veux-tu faire , de ex sang, bête féroce? te boire ?

A cette époque . au moindre mot on se trouvait de mettre l'épée à la main , mais souvent le I suffisait à la réparation d’une legere offense. Le ridicule de cette manie n’a point échappé aux auteurs dramatiques; elle a fourni àFaganunedes meilleures scènes de ses Originaux, et le caractère si comique de Bretenville.

Jusque-là l’épée avait été la seule arme permise dans les duels : l’obligation de la porter habituellement imposait en quelque sorte l’obligation de savoir s'en servir, et la certitude d etre habile à défendre sa vie rendait moins difficile sur les occasions de l’exposer. Le changement qui s'opéra dans la de se vêtir, sous le régne de Ia>uis XVI, contribua peut-être à introduire l’usage des duels au pistolet; combat qui, pour le dire en passant, n’a rien de noble, rien de français, où le courage à l'adresse, et dans lequel on est adversaire sans défense, ou de se laisser tuer soi-même de la même manière. Cet usage anti-chevaleresque commence à passer de

environ deux cents ans, les témoins ont les seconds : c’est du moins un pas de fait la raison et l’équité; car, s’il est inhumain de se battre pour venger sa propre injure, il est ab-

su rdc de se battre pour venger l’injure d’un autre contre quelqu’un qui ne vous avait point offensé. Les témoins aujourd’hui règlent les moyens, les conditions du combat; et, dans aucun cas, ils ne souffriraient que les adversaires combattissent avec des armes inégales. On était moins scrupuleux du temps de Henri III, puisqu’il est bien avéré que, dans le duel entre Caylus et d’Entragues, le premier succomba pareequ’il n’avait qu’une épée, tandis que l’autre se battait avec une dague. Sur l’observation qui en fut faite par Caylus, d’Entragues, qui passait cependant pour un homme d’honneur, lui répondit sèchement: Tu as donc fait une grande faute de ravoir oubliée au logis; car ici sommes-nous pour combattre, et non pour poinlillcr les armes. Il paraît même qu’à cette époque l’offensé avait le singulier privilège d’imposer à son adversaire telle condition qu'il lui plaisait de s’imposer à lui-même; c’est du moins la conséquence que l’on doit tirer d’un trait que rapporte Brantôme. Il parle comme témoin d’un duel entre un gentilhomme de très petite stature et un sergent gascon d’une taille très élevée. Le premier régla le combat de manière à ce qu’ils fussent tenus de se battre tous deux armés d’un collier garni de pointes, qui les obligeait à tenir la tête très haute: Et cette façon, dit Brantôme, avait été inventée assez gentiment par le petit , gui pouvait hausser la tête contre le grand , et le regarder à son

UN DU E !

aise; ce que ne pouvait faire le grand contre le petit sans se baisser et se percer la gorge lui-même: par ainsi, en deux coups d'épée, le petit tua son ennemi fort aisément. De nos jours, le petit passerait pour un assassin s’il trouvait un grand assez sot ou un sot assez grand pour aecepter de pareilles conditions.

Cette dissertation , où je me suis engagé pour ainsi dire à mon insu , u’est que le commentaire, un peu trop long peut-être, de l’aventure qui me reste à rapporter. Un des jours de la semaine dernière, je déjeunais avec une bavaroise dans un café du Boulevart, à côté de quelques jeunes gens qui faisaient un repas plus substantiel. L’un d'eux, que j'entendis nommer Alfred , recevait des compliments de ses amis sur le mariage qu'il était sur le point de contracter avec une jeune personne charmante, et dont il était éperdnment aimé. 11 me serait difficile de dire comment s’engagea, entre ce jeune homme et l’un de ses amis, une querelle à laquelle je ne fis attention que lorsqu’elle était devenue assez sérieuse pour donner de l’inquiétude sur la manière dont elle se terminerait. Je sais seulement qu’il s’agissait, dans le principe, de décider jusqu’à quel point une femme peut aimer un homme qui porte perruque. Alfred avait dit à ce sujet des choses fort plaisantes, dont un de ses camarades avait eu le mauvais esprit de se faire l’application ; les plaisanteries avaient été repoussées par des épigrammes ; l’aigreur s’en

UN DUEL

était mêlée; et, comme il arrive presque toujours, celui qui resta court le premier fut aussi le premier qui se fâcha. L’air moqueur avec lequel Alfred repoussa l’attaque de son adversaire lit perdre à celuici toute mesure, et il lui échappa quelques mots dont il me fut trop aisé de prévoir les conséquences. Je me servis de l’autorité de mon âge et de mon ancien état pour intervenir dans cette dispute en qualité de conciliateur. J’insistai sur l’extrême futilité du motif; j’atténuai, autant qu’il me fut possible, le sens et sur-tout l’intention des termes offensants dont un des adversaires s etait servi , et il est probable que je serais parvenu à étouffer cette querelle, s’il ne se fût trouvé là quelques uns de ces gens qui, sans jamais avoir d’autres affaires que celles dont ils sont témoins, trouvent le moyen de se faire, à peu de frais, une réputation de bravoure. Je connais encore quelques braves de cette espèce : à l’affût de toutes les disputes , messagers de tous les cartels, il ne s’est pas tiré un coup de pistolet, il ne s’est pas donné un coup d’épée dans Paris, depuis vingt ans, dont ils ne puissent rendre compte. Personne n’est mieux instruit qu’eux des lois et des formalités du duel ; ils passent leur vie aux tirs de Le Sage et de Peignet, dans les salles d'armes , sur le chemin et dans les allées des bois de Boulogne et de Vincennes: ils croient fermement s’être battus autant de fois qu’ils ont vu les autres se battre.

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