DUEL
Désespéré de 1 inutilité de mes efforts et du peu de succès de ma médiation, je vis avec un véritable chagrin ces jeunes gens, une heure auparavant amis inséparables, sortir après setre donné rendezvous pour midi à la barrière des Cliamps-Élysécs. Je prenais à l’un d’eux , à celui quej’ai nommé Alfred , qui ne m’était pas moins inconnu que les autres, cet intérêt de sympathie auquel on se livre sans chercher à se l’expliquer: il me paraissait le plus jeune; il aimait, il était aimé, sa vie appartenait, pour ainsi dire, à deux familles... Mais peut-être y avait-il encore quelque moyen de prévenir le malheur dont j’avais le triste pressentiment. Je m’acheminais tout pensif vers le lieu du rendez-vous: le hasard voulut que je rencontrasse, dans la grande allée des Champs-Elysées, un officier des chasseurs de la garde , que je vois habituellement chez madame de B w , sa parente, et qui n’est pas moins distingué par la noblesse de son caractère que par l’éclat de la plus brillante valeur. Comme j’achevais de raconter au capitaine les circonstances du duel projeté, nous vîmes arriver, à la suite l’une de l'autre, les deux voitures où se trouvaient les adversaires et leurs témoins. Le capitaine était à cheval ; il suivit, à ma prière , les voitures qui prenaient le chemin du bois de Boulogne, et me promit de venir me rendre compte de ce qui se serait passé.
Je n’eus pas le temps de faire de bien loDgues ré-
Di
flexions sur la force d'un préjugé tyrannique qui fait taire l’humanité, la justice, et la raison; qui oblige deux amis à s’entre-égorger, et qui permet «à des juges (lorsqu’on a recours à l’autorité des lois) de condamner un coupable qu’ils approuvent, et dont, en pareil cas, ils eussent imité la conduite. Au moment où j’arrivais à la grille du bois de Boulogne, je vis accourir le capitaine S***, et je lus sur sa figure la fatale nouvelle qu’il avait à m’apprendre. Il donna son cheval à garder sur la pelouse; et, me conduisant dans une allée voisine, il me raconta en peu de mots le cruel événement dont il venait d'être témoin.
« Les voitures, me dit-il, s’étant arrêtées près de la Muette, les quatre personnes qui s’y trouvaient s’enfoncèrent précipitamment dans le bois; je les suivis, et, après m’être nommé, je demandai la permission d’intervenir dans un différend dont je connaissais déjà quelques particularités. ■■ Soyez le bienvenu, capitaine (me dit le plus jeune des deux adversaires), mais épargnez-uous des explications humiliantes dans un pareil moment, et qui ne pourraient, dans aucun cas, avoir d’antre résultat que de retarder un combat indispensable. » Désespérant de rien obtenir sur le fond , j’essayai , en ma qualité de témoin, de gagner quelque chose sur les formes. Nous réglâmes qu'il ne serait tiré qu’un seul coup de chaque cùté, que l’on se placerait à vingt pas.
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de distance, et que l’on tirerait ensemble à un signal convenu : je chargeai moi-même le pistolet du jeune Alfred, à qui je fis prendre le bas du terrain ( ce qui n’est pas sans avantage dans le combat au pistolet), et je l’engageai à modérer un emportement qui donnait à son adversaire un grand avantage sur lui. Toutes les dispositions faites, les combattants en place , le pistolet en main et la double détente armée , on donne le signal , le coup part , et le malheureux jeune homme pour lequel vous et moi formions des vœux tombe frappé d’un coup mortel. » La douleur que nie causa cet événement funeste est une des plus vives que j'aie éprouvées depuis long-temps, et je ne pus retenir mes larmes en voyant passer près de moi la voiture qui renfermait le corps de ce malheureux jeune homme, que l’on conduisait chez son père, occupé en ce même moment des préparatifs de son mariage.
l’ermite au café: de Chartres.
l*° LXXVI. [l* f SEPTEMBRE l8l3.j