‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 2 (volume 2)Chapitre 47 sur 56 · AU CAFÉ DE CHARTRES · texte numérisé non relu

AU CAFÉ DE CHARTRES

Je protctic contre tout chagrin , toute plainte, toute maligne interprétation, toute faus*c application et toute censure , contre les froids plaisants et les lecteurs tnalintentiouués.

La Bruyère, Caract . , chap. 1.

il m’est arrivé plus d’une fois de me promener au Salon , pour le seul plaisir de suivre et d’entendre certaines gens plus avides de voir que d’apprendre, et qui, par cette raison , parcourent les galeries sans avoir fait l’emplette du Livret. Rien de plus amusant et presque toujours rien de plus ridicule que les conjectures qu'ils forment ou que les jugements qu’ils portent sur les divers tableaux devant lesquels ils s’arrêtent. Chaque groupe de cette espèce de curieux a, pour l’ordinaire, son connaisseur en chef, qui répond sans hésiter à toutes les questions qu’on lui fait , et dont les décisions sont des oracles pour

l’ermite

la compagnie. S’agit-il d’un portrait, il en connaît l’original, il l'a vu poser dans l’atelier du peintre dont il est l’ami; il peut vous dire ce qu’il a coûté, la place qu’il doit occuper dans la maison de la personne qui l’a fait faire.

Ceux qui n’ont pas l’habitude de ce commérage sont aisément dupes de l'air d’assurance de ces orateurs du Salon; mais il est permis de rire à leurs dépens, lorsque, le livret à la main, on s’aperçoit de leurs bévues. L’un prend le portrait de Ninon pour celui de la belle limonadière ; l’autre , le portrait de Jean-Jacques pour celui d’un procureur de la rue Tirechappe.

u Qu’il est ressemblant! dit le troisième, appuyé sur sa canne et regardant un portrait de Corneille. Vous ne le reconnaissez pas? c’est notre ami M. Ber- 1 nard , le chantre de Saint-Gervais »

Immédiatement à la suite de ces beaux diseurs, ne pourrait-on pas ranger ces faiseurs de clefs c.rplicatives des ouvrages de critique? Je me fais une idée de la surprise qu’éprouverait La Bruyère ’, si quelqu’un lui montrait dans l’autre monde la clef de ses Caractères, composée dans celui-ci par ces fu-

1 On ne doute pas que plusieurs portraits de La bruyère n’aient été faits d’après nature. Mais, selon toutes les probabilités, ce nest pas à un seul original, c’est à plusieurs traits observés tlans la nature, et réunis habilement, qu’ils doivent leur parfaite ressemblance.

Page 1