L ERMITE
récapitulation sur M. ticlloni, sur M. Degen, il fut question de l’Ermite de la Chaussée-d Antin : ce uotn me rendit plus attentif; sous prétexte de faire place à quelqu'un, je me rapprochai deux, et, tna tasse de chocolat à la main , je ne perdis pas un mot d’un entretien dont j etais l’objet.
La discussion s'ouvrit par un petit débat sur ma personne. Deux ou trois habitués , pour lesquels les autres témoignaient une sorte de déférence , prétendaient me connaître de longue main. « Cet Ermite, disait l'un, est un ancien capitaine au régiment de Savoie-Carignan ; nous avons servi ensemble; et je dîne avec lui deux fois par semaine chez madame d'Essone. Imaginez-vous un grand homme sec de cinq pieds neuf ou dix pouces, les cheveux blancs, coiffé à l’oiseau-royal , la figure blême et le regard pronostiquant les mœurs de son état... »
u Vous n’y êtes pas, mon ami, interrompit un autre ; l’Ermite est un cousin de Chevrier ; on croit même qu’il n’est pas tout-à-fait étranger au Colporteur; il a été long-temps commis à la Ferme générale, où l’avait fait placer M. Grimod de la Reynière, qui n’avait, dit-on, rien à refuser à sa femme. C’est un gros homme , que l’on trouve tous les jours chez Tortoni , entre une heure et deux , et que l’on reconnaît à son binocle en écaille qu’il braque sur tous les passants : j’en parle savamment, puisque je l’ai rencontré encore hier chez Le-
gacque, où on ne l’appelle pas autrement que l’Ermite.
« — Vous nous la donnez bonne, avec votre capitaine et votre commis aux Fermes, reprit un troisième en éclatant de rire; sachez que ce vieil Ermite n'est autre qu'un jeune étudiant en droit, qui prend ses grades dans les calés, et ses licences dans les coulisses : vous pouvez m'en croire, car je tiens ces détails du prote qui corrige sa feuille; il m’a promis de me le montrer vendredi prochain, quand il viendrait corriger ses épreuves. »
Après une assez longue dispute sur un point que d’autres interlocuteurs embrouillèrent encore, les uns en me désignant comme un journaliste livonicn réfugié à Paris, les autres comme un prisonuier anglais qui envoyait ses articles de Verdun, on en vint à parler de mon caractère et de mes écrits.
«C’est un scandale, disait un petit homme en perruque à la conseillère, qui vient régulièrement tous les cinq jours lire, au café de Chartres, le Journal des Arts, c’est un scandale de rire aux dépens des bourgeois du Marais! Eh! que doivent à M. l’Ermite mes deux mille livres de rente, qu’il s’amuse à quadrupler pour en faire ensuite la matière d’un de ses feuilletons? Qu’ont, s’il vous plaît, mes mœurs de blâmable ou de ridicule? et depuis quand un journaliste a-t-il le droit de critiquer mes goûts, de censurer mes habitudes? Dira-t-il qu’il
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in- m’a pas nommé , qn’il a même évité tout ce qui ne pouvait s'appliquer qu’à moi seul? Mais que m’importe, si tout le monde me reconnaît, si je ne puis paraître au café Turc sans entendre dire de tous côtés : Voilà le bourgeois du Marais ? Je trouve très raisonnable la satire qu'il fait des mœurs de la Chaussée-d’Antin : il ne désigne personne, et, après tout , les banquiers sont assez riches pour laisser parler les journalistes ou pour les faire taire quand l’envie leur eu prendra; mais il est, je le répète, contre toute justice, contre toute bienséance, de troubler le repos d’un bon citoyen qui mange en paix son petit revenu, et qui ne fait ni bien ni mal à personne.
« — Où diable avez-vous pris , dit en s’essuyant la bouche un gros homme qui déjeunait avec du thé et des mojfines, qu’il doive y avoir des quartiers privilégiés pour les préjugés, les sottises, et les ridicules? Où est le mal, s’il vous plaît, de faire rirede temps en temps aux dépens de nos bourgeois du Marais, de nos Crésus de la Chaussée-d’Antin et de nos seigneurs du faubourg Saint-Honoré? Mais ce qui passe toute permission, ce qui crie véritablement vengeance , c’est de voir livrer au mépris une classe entière de la société, parce quelle cherche un moyen d’existence dans les produits honnêtes de la roulette ou du biribi; c’est d’entendre un faiseur de chronique signaler ma maison comme un tripot.
pareequ’on y donne à jouer, et me signaler moimême comme un héros de martingale ou d'intermittence.
« — Je ne m'oppose pas à la satire des vices, reprit un grand jeune homme qui prenait une carafe de groseilles et donnait des macarons à son épagneul, mais je n’entends point raison sur les personnalités. .le puis avoir des ridicules, mais ils sont à moi: c’est ma propriété particulière, exclusive; et quand on se permet d'en rire en public, c’est moi personnellement que l’on offense. »
La discussion commençait à prendre un caractère de dispute; chacun abandonnait volontiers son voisin à la férule du censeur, et réclamait des immunités pour lui seul; la ligue formée contre l’Ermite commençait à se dissoudre; les coalisés étaient prêts à tourner leurs armes contre eux-mêmes, lorsqu’un vieux militaire, qui n’avait encore rien dit , prit la parole à voix basse, et parvint cependant à se faire écouter :
« Je ne suis ici de l’avis de personne, dit-il, et j’ai de bonnes raisons pour cela. Je connais beaucoup l’Ermite; je lis tous les samedis ses discours, et je n'y vois que des peintures générales, que des tableaux d’espece, et jamais de portraits d’individus. Est-ce sa faute s'il y a des gens qui croient entendre leur nom chaque fois qu’on parle d’uu vice ou d’un ridicule? s’il y en a d'autres qui sont dupes d’un ma-
nége que je vois depuis quelque temps pratiquer avec assez de succès, et qu’une femme de ma connaissance a mis en jeu la première? Peut-être avaitelle quelque raison de croire que l'Ermite avait pensé à clic en traçant le portrait d’une femme indiscrète et frivole; cette idée pouvait venir à d’autres; et, pour donner le change aux applications quelle redoutait, elle s’avisa d’une ruse qui lui réussit à merveille : ce fut de commenter l’article à sa manière, et de le présenter à ceux dont elle voulait tromper la clairvoyance comme une satire évidemment dirigée contre une autre femme qu’elle eut soin de nommer, en insistant sur tout ce qui pouvait donner quelque vraisemblance à son opiuion.
« — Mais enfin, reprit quelqu’un, si vos amis euxmênies vous reconnaissent ? — Dans ce cas vos amis sont des impertinents, répliqua le militaire avec humeur, et ce sont eux qu’il faut prendre à partie. Savez-vous comment ils s’y prennent, ces gens charitables à qui l’on doit l’invention ou le perfectionnement de ce genre de médisance par ricochet? Ils courent à vous du plus loin qu ils vous voient : « Eh bien? que dites-vous du dernier discours? Vous l’avez lu? N’est-ce pas affreux? — Quoi donc? — Ce portrait du Plaisant r le société : tout le monde a reconnu ce pauvre Menneville. — Mais on se trompe; il n’y a pas le moindre rapport : on parle d’un plat bouffon, d'un homme sans délicatesse, sans aucune