CO R R KS PO N DAN CE
belle ville de l’empire français, dont les habitants sont très civilisés, où les femmes sont charmantes, où la société est d’autant plus aimable qu'elle n’est pas tout-à-fait exempte de cette pointe de médisance, de ces petites tracasseries qui rendent la vie plus animée et la conversation plus piquante.
Elle n’en démordpas, c’est un parti pris ; et comme elle ne voit personne dans sa terre, où elle vit retirée , ma tante reste convaincue quelle ne me reverra jamais, et manifeste, à ce qu’on m’écrit, l'intention de disposer de sa fortune , par un nouveau testament, en faveur d’un cousin gascon, qui n’est pas homme à redresser une erreur géographique en pareille circonstance.
Depuis que vous avez fait l’éloge des vieilles femmes, ma tante lit votre Bulletin, monsieur l’Ermite; et je ne vois que vous qui puissiez lui faire entendre que le Zuyderzée n’est pas la baie d'Hudson, que la Frise n’est pas aussi voisine quelle croit du Labrador, et qu’il ne faut pas confondre les Hollandais avec les Esquimaux. Si vous pouvez lui faire saisir ces grandes vérités, dont dépend ma fortune, comptez, monsieur, sur ma reconnaissance • égale à l’estime avec laquelle, etc.
• Paris, le 20 avril 181 3 .
Depuis quelque temps, monsieur l’Ermite, il se fait enfrela ville et la campagne un échange d’abus.
CORRESPONDANCE
où je pense qu’il y a tout à perdre pour la société: vous en avez déjà signalé plusieurs; celui que je viens vous dénoncer est de peu d’importance: mais il fait nombre et sc lie à d’autres tout aussi faibles, dont l’assemblage fait la force: c’est de fils réunis que se composent les câbles.
Je conçois très bien qu’à la campagne, dans les châteaux, et même dans les maisons bourgeoises, où la société, plus ou moins nombreuse, se trouve le plus souvent disséminée sur une grande étendue de terrain, où les domestiques ont des occupations diverses qui les tiennent habituellement éloignés les uns des autres; je conçois, dis-je, qu’à la campagne, maîtres et gens aient besoin d'un bruyant signal pour se réunir aux heures des i%pas ; que l’usage d’une cloche y soit à peu près indispensable. Mais ce même usage, transporté à Paris, de quelle utilité peut- il être, sinon d’instruire tous les habitants du quartier que M. le comte de ***, ou M. le banquier N***, va prendre son repas, comme je ne sais plus quel petit roi d’Afrique qui fait prévenir, à son de trompe, tous les monarques de la terre qu’il va se mettre à table? Cette nouvelle fantaisie, lorsqu’elle n’est pas indispensable ( comme dans quelques grandes maisons), est au moins ridicule: on peut même y trouver un coin d’inhumanité.
Je loge sur un boulevard , dans un hôtel très profond, à l’extrémité et au haut duquel j’occupe
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une petite chambre. Un vieux célibataire, qui voudrait, avec quatre ou cinq mille livres de rente, se donner des airs de grand seigneur, habite le rez-dechausséc d’une des ailes du bâtiment. Le son d’une cloche suspendue tout auprès de ma fenêtre annonce à trois heures son dîner, et à quatre celui de ses gens: mais il est seul de maître, et sa cuisinière compose tout son domestique ; en sorte qu’il fait sonner pour s'avertir lui-même : voilà le ridicule.
Cela me rappelle ttn mot plaisant d’un de mes amis, M. M t, homme d’esprit et joyeux con-
vive: il avait été invité huit jours d’avance dans une maison où on lui fit faire un repas très mince, annoncé au son d’une grosse cloche. « Pourquoi diable, s’écria M avec une colère tout-à-fait risi-
ble, se croit-on obligé de sonner un pareil dîner avec une cloche? C’est bien assez d’un grelot. »
Le grand premier est occupé par un homme très opulent, à en juger par le nombre de laquais que je vois défiler lorsque la cloche les appelle dans la salle à manger. Je ne sais pas au juste combien cet homme et ses domestiques font de repas ; mais je sais que le tintamarre de la cloche se renouvelle six fois par jour, et qu’il doit retentir bien douloureusement aux oreilles d’une pauvre dame logée dans les combles, que j’ai connue jadis au sein de l’opulence, et qui trempe aujourd’hui de larmes le
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pain que son travail et celui de sa fille peuvent à peine leur procurer.
« Cette cloche, me disait hier avec un triste sourire ma malheureuse voisine, me rappelle celle de l'hospice du Mont-Cénis, où nous nous sommes rencontrés ensemble, il y a quinze ou vingt ans. — Elles n’ont pourtant pas le même objet, lui répondis-je ; celle-ci n’avertit pas les indigents qu'ils peuvent se présenter pour recevoir, dans leur écuelle de bois, l’aliment que la charité leur prépare. »
Fâchez-vous un peu, je vous eu prie, monsieur l'Ermite, contre ce nouvel usage, dont le moindre inconvénient, s’il arrivait qu’il devînt général, serait de nous étourdir d’un carillon plus insoutenable encore que celui dont les cloches paroissiales nous assourdissaient autrefois.
Je vous salue, etc.
Gaspard l’Humoriste.
Paris, "le a a avril 1 8 1 3.
Je ne vous dirai pas mon nom, monsieur l’Ermite ; il est d’ailleurs si peu connu, qu’il n’ajouterait rien à l’intérêt que je desire vous inspirer.
Je suis musicien ; et , comme je ne suis pas obligé d’être modeste pour consoler l’envie, je ne vous cacherai pas que j’ai beaucoup de talent. Je ne connais à Paris, et conséquemment en Europe, qu’une
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ou deux personnes de ma force sur le piano ; je possède une excellente méthode de chant, et j’ai approfondi la science déjà composition, de manière à pouvoir la professer dans les écoles les plus célèbres. 4
Riche autrefois, j’ai visité, pour mon amusement et pour mon instruction musicale, toutes les chapelles et tous les conservatoires d’Italie; et je suis nourri des partitions de manière à pouvoir composer vingt opéras-comiques presqu’aussi bons que ceux de M. tel ou tel , et sans y mettre une seule idée à moi. J'ai trouvé le secret de me ruiner; c’est lé secret qu’on trouve le plus aisément, pourvu qu’on le cherche. Dans ma situation actuelle, je voudrais me faire une ressource de mes talents : mais qu’il est difficile de se faire connaître! J’ai mis en musique toutes les romances de Monerif et de Florian; aucun marchand de musique n’a voulu les acheter, et je n’ai pas le moyeu de les faire graver à mes frais.
J’ai demandé un voeme à tout ce qu’il y a d auteurs dramatico-lyriques dans la capitale ; je n’ai pas même pu obtenir l’honneur de mettre en musique une pantomime équestre du théâtre de Franconi. J’ai voulu courir le cachet; je suis encore à trouver un écolier. Cependant, monsieur l’Ermite, j’ai la conscience de ce que je vaux ; je suis sûr qu’il ne me manque... vous le dirai-je?... qu’un habit pour me faire un nom.
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Oui, monsieur, c’est une vérité dont jacquiers chaque jour la triste preuve. En France, il ne tombera jamais dans la tête de personne qu'un homme puisse avoir quelque mérite avec un pantalon percé, un reste de redingote, des débris de bottes, et un simulacre de chapeau.
En fait de réputation , ce qu’il y a pour moi de plus difficile à obtenir, c’est un habit complet. Si vous connaissiez quelque honnête tailleur qui voulût m’en faire l’avance, MM. Choron et Fayolle auraient, avant six mois, un célèbre musicien de plus à mettre dans leur dictionnaire. Vous l’avez dit quelque part, monsieur l’Ermite: Si l’ange Ituricl visitait tous les galetas de Paris, peut-être y trouverait-il des Voltaire, des Névvton, des Montesquieu, des Mozart, auxquels il ne manque qu’un habit pour être mis à leur place.
Georges Reiuiaxs,
Faubourg Saint-Martin, n" 187, maison du cordonnier, au sixième au-dessus de l’entresol.
m Paris, le 24 avril 181 3 .
Monsieur l’Ermite, vous peignez si bien les mœurs de notre temps, que vous ne pouvez manquer de vous intéresser aux recherches que j’ai faites pour en suivre les traces et les variations chronologiques.
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I.cs uns ont cru découvrir les cléments de ce tableau dans les modifications du caractère national aux différentes époques de la monarchie; d'autres, dans l’histoire des troubles civils, des révolutions politiques; ceux-ci ont étudié l’histoire des mœurs dans celle des arts; ceux-là, dans les progrès des sciences et des lettres, et jusque daus les fastes du théâtre; il en est qui l'ont vue tout entière dans les variations des modes: moi , je l’ai trouvée dans l’histoire des chiens, à partir de ceux du roi Dagobert jusqu’à la petite chienne que vient de perdre madame de S"*, et pour laquelle cette dame offre cinquante napoléons de récompense.
J’ai déjà rassemblé tous mes matériaux: le plan de mon ouvrage est fait; et, lorsqu’il paraîtra, j’ose croire que l’hypothèse sur laquelle il est fondé ne paraîtra pas plus ridicule que beaucoup d’autres.
* Ou y verra figurer successivement ( pour ne parler que des deux dernires siècles) ces chiens-bingos, qui , sous Louis XIV, faisaient les délices de la cour • et de la ville ; ces chiens-loups, que le régent aimait avec passion , et dont la faveur publique ne se soutint pas après la chute du système; ces petits chienslions, si chers à madame de Poinpadour, et dont quelques douairières de Saint-Germain out conservé l’espèce; ces gredins, que madame Du Barry avait mis à la mode, et qui disparurent avec elle. Vinrent ensuite ces énormes danois, qui couraient devant
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les voitures tout exprès pour culbuter les piétons, comme J. J. Rousseau en fit l’expérience.
A ceux-ci succédèrent les danois-mouchetés du comte de L*”, qu’une convention tacite semblait si bien avoir réservés à la noblesse, qu’un bourgeois se serait peut-être donné un ridicule, en paraissant en public avec un chien de cette espèce. Les premiers symptômes delà révolution ont paru cnFrance avec les terriers anglais, lesquels ont fait place aux dogues de g3, auxquels ont succédé les carlins de l’an 7 , les griffons de 1 8 o 4 , et , finalement , les chienscouchants de l’époque actuelle.
Voilà, comme vous voyez, une succession bien établie; j’ai lieu de croire que vous serez étonné du parti que j’en tire pour assigner à chaque siècle de notre histoire la nature et l’état de ses mœurs. Je suis fâché, monsieur l’Ermite, que les bornes de votre feuille ne me permettent pas de vous développer avec plus de détails une idée féconde en résultats et en observations utiles; mais, du moins, j ’en ai dit assez pour préparer à mon livre l’accueil que ne peut manquer de recevoir un ouvrage original, dans un temps où l’on n’est point blasé sur ce genre de mérite.
Je vous salue de tout mon cœur.
Césah-Castuh-Tm.vu r .
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