‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 3 (volume 3)Chapitre 16 sur 56 · ALIX ET KÉ&EXGER. I · texte numérisé non relu

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vaient distraire sa pensée du souvenir de sa disgrâce, de la perte de sa mère, et de l’image adorée d'Alix. Cette profonde mélancolie dans un âge aussi tendre fit desirer au maréchal d’en connaître la cause : ses instances auprès du jeune étranger devinrent si pressantes, si affectueuses, que celui-ci fut obligé d’y céder. Quelque réticence qu’il employât dans son récit pour ne pas compromettre le prieur de Rieux, le maréchal n’en resta pas moins convaincu de son innocence, et s’offrit de le conduire lui- même à la cour pour le justifier au yeux du prince. Bérenger s’y refusa, en déclarant à son illustre protecteur que l’honneur lui faisait une loi du silence, et, le matin du quatrième jour de sou arrivée à Loigny, plein d’impatience de rejoindre à Dijon son fidèle serviteur, il prit congé du maréchal, qui lui donna en le quittant les témoignages de la plus vive affection.

« Il arrive à Dijon : Raymond l’y attendait depuis deux jours : il lui remit une feuille des tablettes d’Alix, sur laquelle l’aimable enfaut avait tracé quelques mots à la hâte :

« L'ire de mon père est toujours grande contre « voua (lui disait-elle); mais nef aillera de s'éprendre « à la gloire que devez gaigner. Adieu, vous ameres « fine qu’à la mort. »

« Que le cœur d’un amant renferme de mystères! Ces deux lignes, qui ne changcaientVien à la des-

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tinée de Bérenger, lui causèrent une joie inexprimable, et lui rendirent tout-à-coup le courage et l'espoir. Il suspendit à la chaîne que lui avait donnée sa mère et qu’il portait au cou, l’amoureux talisman, au bas duquel il écrivit ces vers :

Très douce amie au corps si gent, l’crle du monde qu’aime tant;

Rose de may ue flor de lys N’est tant belle qu’est mon Alix.

« Il combla Raymond de présents, et le renvoya au château de Presles, en le chargeant de trouver l’occasion de remettre un billet où il se contenta d’écrire:

« Plus ne verrez, plus n’entendrez de moi que tien « sois digne. »

« Le lendemain , il se présenta au palais du duc de Bourgogne : l’entrée en était interdite aux simples écuyers; il lui fut impossible de parvenir jusqu’au prince. Au bout de huit jours, plus humilié que fatigué des démarches qu’il avait faites inutilement, comme il se disposait à quitter Dijon, il apprend qu’on lève des troupes pour marcher contre le duc de Gueldres ; et sur-le-champ il prend parti, comme simple volontaire, dans l’armée que le roi commandait en personne. Cette guerre fut moins longue que meurtrière; Bérenger s’y couvrit de gloire, et plusieurs faits d'armes éclatants eussent attiré sur

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lai d'honorables distinctions, si la présence du duc de Berri au camp de roi ne l’eût obligé de cacher son nom.

« Le duc de Gueldres termina la guerre en faisant hommage au roi de France; et Bérenger, que tourmentait le besoin d’une prompte renommée, résolut de paraître aux jeux floraux, dont le prochain concours s'annonçait avec un grand éclat.

■■ Ces jeux, récemment institués sur de nouvelles bases, fixaient alors les yeux de la nation entière, et le nom des vainqueurs était proclamé dans toute la France. Bérenger excellait dans un genre de poème qu’on appelait chant royal; il célébra de cette manière les heureuses prémices du nouveau régne; et sa pièce de vers, envoyée au concours, fut jugée supérieure à‘ celles de Castel et de Jean de Im Fontaine, les plus célèbres poètes du temps: l'amarante d'or lui fut décernée d’une commune voix.

« Ce fut au château de Loigny qu’il apprit ses succès, auxquels le bon maréchal voulut mettre le comble en l’armant lui-même chevalier. Alix et cette dignité ! Bérenger ne croyait pas à d’autre bonheur sur la terre. La chapelle du château fut disposée pour l'auguste cérémonie : plusieurs compagnons d’armes du maréchal y furent invités, et vinrent armés de toutes pièces. Après l’office diviu, le chapelain ayant béni les armes du néophyte, le maréchal lui remit successivement les éperons, le hau

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bert, la cuirasse, les brasselets, et les gantelets; ainsi adoublé, il lui ceignit lepée en lui disant :

« Bérenger, je vous donne cette épée et la remets • entre vos mains, et prie Dieu qu’il vous doint un tel u et bon cœur, que vous soyez aussi bon chevalier « comme fut oneques votie père, de valeureuse niéu moire. « « Puis, après lui avoir donné l'accolade et l’avoir frappé trois fois de son épée sur le cou, il ajouta: « Au nom de Dieu, de saint Michel, et de « saint Georges, je le fais chevalier: sois preux, hardi, et loyal. » » Le reste de la journée ne fut qu’au long festin.

« Le nouveau chevalier était trop fier de sa dignité nouvelle pour ne pas se presser de faire honneur à son illustre parrain : les fêtes qui se préparaient à Saint-Denis en l’honneur de Louis II , roi de Sicile, et cousin du roi Charles, lui en offrirent la brillante occasion : des tournois étaient annoncés ; l’élite de la noblesse française et étrangère y était admise. Bérenger s’y rendit , et ne se fit pas moins remarquer par sa jeunesse et sa grâce, que par l’extrême simplicité de son armure : son écu, sans armoiries, portait un simple chiffre , composé des lettres A et B, qu’entourait une branche de frêne.

« Les tournois devaient s’ouvrir après le service que le roi faisait célébrer en l’honneur du grandconnétable. Bérenger s’était placé dans l’église de manière à pouvoir entendre l’oraison funèbre de

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Bertrand du Guesclin, que devait prononcer l'évêque d’Auxerre (honneur jusqu’alors inconnu en France ). Qu'on juge de sa surprise, de son bonheur, en apercevant Alix, la charmante Alix, au pied du trône de la reine, et les yeux fixés sur son écu ! Placé en face d’elle, il leva sa visière qu’il tenait à demi baissée : Alix le reconnut ; tout ce que le cœur Iiumain renferme d’émotions tendres se peignit à-la-fois sur sa figure angélique.

« Le lendemain, Bérenger, qui s’était fait inscrire au nombre des combattants , se présente le premier à la barrière du tournois, le plus brillant qu'on eût vu depuis un siècle : toute la cour était présente ; et, par un hasard qu’un amant peut seul apprécier, Alix avait été choisie par la reine pour couronner le vainqueur : quel autre que Bérenger pouvait obtenir un pareil prix ! Quatre fois il entre dans la lice, quatre fois il en reste le maitre, quatre fois on proclame son triomphe. Le roi voulut connaître ce jeune preux, et ne fut pas moins étonné que satisfait d’apprendre que c’était ce même troubadour, auteur du chant royal. Bérenger vint recevoir des mains de la tremblante Alix l’écharpe qui lui était destinée; en la lui passant au cou, elle murmura tout bas ces mots : » Dans trois jours, à huit heures « du soir, à la fontaine des Fresnes. »

« Ite duc de Berri, témoin du triomphe de Bérenger, ne put, sans dépit , entendre proclamer un nom

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qui lui rappelait un outrage : sa position auprès du roi , dont il avait encouru la disgrâce , le peu de faveur dont il jouissait dans l’opinion publique, ne lui permettaient pas de poursuivre ouvertement sa vengeance; mais il n’eu cachait pas les projets en présence d’Amaury, sire de la Beaunic, un des seigneurs les plus puissants de la cour, à qui le roi avait, en quelque sorte, promis la main d’Alix.

« Combien ces trois jours d’attente parurent longs à Bérenger ! Enfin , le troisième s’achève ; il est sept heures, le jour tombe, l'amant d'Alix s’avance, palpitant d’amour, de crainte et d’espérance, sur ces bords de l’Oise, où chaque pas réveille en son ame un souvenir. Il s’arrête un moment sous les murs de l’abbaye de Maubuisson , à quelque distance du château de Neuville, pour y attendre le moment précis du rendez-vous: huit heures sonnant à l’horloge de l’abbaye, il court, il se glisse à travers l’épais taillis dont le pied de la colline est couvert; il arrive à la fontaine des Fresnes, il se désaltère dans son eau ; il baise chacun des arbres où il trouve sa lettre gravée par une main chérie; il va, il vient, s’arrête ; il palpite au moindre frémissement du feuillage. Quelqu’un vient....; c’est elle... Bérenger est aux pieds d’Alix... Son émotion épuise ses forces, elle chancelle; il la soutient, il la presse dans ses bras. Quel moment dans la vie, ou plutôt quelle vie dans un pareil moment !

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« Après quelques instants d'un silence dont aucune langue ne saurait exprimer le charme, Alix, en peu de mots, rendit compte à son amant du malheur dont ils étaient menacés depuis un an. « Mon père , lui dit-elle, à qui le roi lui-même en a fait la demande, a promis ma main au sire de la Beaume; mais il ignore encore un secret qui vous honore, qui vous rendra toute son estime, toute son affection ; un secret enfin que le prieur mourant vient de révéler à ma mère. Votre valeur, votre mérite, vous ont fait connaître du roi ; j’avouerai , s’il le faut, devant lui, l’amour que j’ai pour vous, et il ne me condamnera pas «au malheur de lui désobéir; car j’cn fais le serment , Bérenger, ma vie ne sera jamais qu’à vous ou à Dieu. » Une pareille promesse, à la face du ciel , dans un séjour, témoin mystérieux de tant de soupirs et de larmes, entre deux jeunes amants unis dès l’enfance, et dont les premiers regards ont été de l’amour, une pareille promesse était sans doute à moitié remplie; et les vingt lignes, effacées avec un soin extrême en cet endroit du manuscrit, peuvent être aisément suppléées. — Je me hâte d’arriver au dénouement de cette fatale histoire.

K Quelques jours après l’entrevue du bosquet, Bérenger, à la prière d’Alix, et du consentement de son père à qui l’aveu du prieur venait d’être révélé, alla se jeter aux genoux du roi, qu’il intéressa

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