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l’écrivain public.
Toujours dans la cour du Palais? — Non, monsieur: ma fortune a eu ses vicissitudes tout comme une autre.
« J’ai d’abord été tnailre écrivain patenté par l’université de Paris: c’est M. Boivin qui m’a délivré mon diplôme; vous l’avez peut-être connu? Le brave liomine! J’avais exécuté pour lui une pièce d’écriture qu’il avait fait encadrer, et qu’on allait voir chez lui par curiosité: dix-sept caractères différents, et des traits à main levée d’une hardiesse!....
11 n’est pas aussi que vous n’ayez entendu parler de ce morceau de vélin, de la grandeur exacte d’un , petit écu, sur lequel j’avais inscrit les dix commandements de Dieu , le Symbole des apôtres , l’Oraison dominicale, et une dédicace au Roi?
« — Vous teniez une école ? — Rue Planchc-Mibray, dans le plus beau quartier de Paris; j’avais pris le fonds de M. Barbedor; c’était un établissement magnifique : dix-neuf pensionnaires , trente externes, et six écoliers en ville à vingt-quatre sous le cachet: j’aurais aujourd'hui cent louis de rente, pour le moins, si la révolution et ma femme ne s’en étaient mêlées. — Vous avez eu à vous plaindre de votre femme? — Pauvre Catiche! devant Dieu soit son ame ! Je ne lui en veux pas ; mais elle m’a ruiné. Elle aimait la toilette comme une conseillère du Marais: tous les dimanches, des parties chez Banceliu , le spectacle chez Audinot , chez Nicolet... ;
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tant y a qua sa mort, en 1788, elle m’a laissé i, 5 oo livres de dettes : la révolution est venue : mes écoliers m’ont quitté. J'ai vendu mes meubles, en assignats, cent fois plus qu’ils ne m’avaient coûté en argent; et le jour où j’ai voulu réaliser mes fonds, je me suis trouvé tout juste assez riche pour acheter une échoppe aux Charniers des Innocents.
<> J’y faisais assez bien mes affaires, mais il fallait écrire au prix des autres, à trois sous la page; et je rougissais de prostituer ainsi ma plume au service des fruitières et des marchandes de marée : je suis venu m établir dans le voisinage du Palais. — Vous êtes bien connu dans la cour de la Sainte-Chapelle; car, à la première demande que j'ai faite d’un écrivain , 011 m’a nommé M. Rossignol. — C’est moins à mon talent qu’à ma discrétion que je dois la vogue dont je jouis : notre état , voyezvous, est comme celui des confesseurs et des médecins: nous avons le secret des infirmités humaines; et c’est, avec la poésie, le plus liquide de mon revenu,
« — Ah ! vous êtes poète aussi? — Je puis me vanter d’avoir un assortiment complet de chansons de fêtes , de compliments de bonne année , d’acrostiches simples et doubles, d’épithalames et d’épitaphes, le tout arrangé avec des variations applicables aux circonstances. La partie des devises est encore
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une des bonnes ressources de nia profession : douze sous la douzaine; cela va vite, et c'est sitôt fait!
J’ai fourni pendant cinq ans M. Gueslau, « la PommecfOr, rue des Lombards ; nous nous sommes brouillés parcequ’il exigeait des quairains, et ne voulait payer que des distiques....
« Mais voilà mes plumes taillées, je suis aux ordres de monsieur : de quoi s’agit-il ? — De me copier ce manuscrit. — Quelle écriture emploierons-nous? •
bâtarde, coulée, ronde, anglaise? terminerons-nous les bouts de ligne par des fleurons? encadreronsnous les pages par des spirales ornées? nos majuscules d’alinéa seront- elles compliquées d’arabesques?... — Rien de tout cela, s’il vous plaît; je vous demande une copie toute simple et bien lisible. —
C’est entendu ; mais les feuillets de votre manuscrit sont détachés, et ne sont pas numérotés en tête; il peut en résulter des erreurs dont je ne serais pas responsable, je vous en préviens. — Vous avez raison ; et si vous pouviez seulement me faire une petite place auprès de vous , je numéroterais mes pages, et j'ajouterais quelques notes. — Passez dans mon cabinet , vous y serez plus à votre aise. ( Ce cabinet était un petit coin de l’échoppe séparé du reste par un morceau de tapisserie. ) Aussi bien j’aperçois mademoiselle Marie , la cuisinière de M. Gaspard l'avoué ; c est aujourd’hui samedi : elle vient mettre à jour son livre de dépense. »
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Me voilà donc installé dans le cabinet de M. Rossignol , écrivain public dans la cour de la Sainte- Chapelle, occupé d’abord à mettre en ordre le manuscrit d’une traduction des nouvelles espagnoles" d'sithanasis Ce.spèdes, dont je voulais avoir une copie, mais bientôt détourné de mon travail par les différentes scènes qui se passent auprès de moi, et dont je suis le témoin invisible.
Mademoiselle Marie, qui avait probablement appris à compter chez son procureur , fit régler son petit carnet comme un mémoire de frais, eu se ménageant sur les différents articles un petit boni de 7 livres 10 sous par semaine, qui ne laisse pas d’ajouter à ses gages de cent écus un supplément fort honnête. C'est ce qu'on appelle faire danser l’anse du panier; mademoiselle Marie parait s’y entendre à merveille.
La cuisinière du procureur était à peine sortie, que la fille d'un bonnetier des environs vint faire emplette de deux couplets pour la fête d’une Marguerite : le moderne l’ellegrin les tira d’uu cartou marqué delà lettre M. Ces couplets, dans le principe, avaient été faits pour un amant qui les adressait à sa maîtresse; la petite fille les destinait à sa mère ; mais en y substituant le mot de bonté à celui de beauté, la sensibilité à la volupté, eu amenant à la fin ta joie et la reconnaissance , au lieu de l'amour et la jouissance , la chanson fut mise en état de pro-
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(luire le plus grand effet à la fête de la bonnetière. La petite ne se fit pas prier pour payer, douze sous la pièce, ces couplets circulaires dont elle croyait ‘avoir l’étrenne.
Après elle, je vis arriver un soldat qui avait un bras et une jambe de moins : « Mon vieux , dit-il à lecrivain d’un air grivois, et lâchant â chaque mot un gros juron et une bouffée de tabac, griffonnemoi bien vite un bout de pétition au ministre de la guerre : tu penses bien que, fagoté comme me voilà, je ne lui demande pas de l’avancement : mon affaire est faite. J’arrive du pays; j'ai vendu mon patrimoine , et je me suis fait cent francs de rente : ça paiera le tabac et le rogoine; mais, item, il faut vivre, et cent francs ne suffisent pas. J’ai servi l’empereur pendant quinze ans ; il me nourrira , c’est trojs juste. Tu entends bien, mon luron , que , quand on a été dix ans caporal dans le 81 e , on ne va pas porter son uniforme à 1 hôpital ; or donc , il me faut une place aux Invalides. Tourne-moi cette demande-là par écrit; mais ne va pas faire de phrases, an moins! Si je n’avais pas perdu mon bras droit, je ne serais pas venu te chercher dans ta baraque ; je n’écrivais pas mal, et j’aurais fait mes affaires tout seul. Tu sauras que je m'appelle Jérôme Verdenas ; je suis de Montauban; j’ai trente-neuf ans, huit blessures, dont deux bonnes comme tu vois. J’ai fait quinze campagnes, et j’en avais vingt autres dans le
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ventre : mais le brutal ' m’a arrêté tout court. Couche-moi cela sur le papier , et voilà trente sous pour ta peine. »
Au moment où le scribe remettait à ce brave homme sa pétition, qu’il signa de la main gauche, un homme assez bien mis, et qui était déjà venu regarder deux ou trois fois à travers les vitres de l'échoppe, entra d’un air à-la-fois insolent et embarrassé : «Voyons votre écriture ordinaire, dit-il
à l’écrivain quand le soldat se fut éloigné C’est
bon! écrivez! — Sur quel papier? — C’est d’une lettre qu’il s’agit. — A qui s’adresse-t-elle? — Ce ne sont pas vos affaires. — J’entends; vous pouvez dicter. »
« J’apprends , mon cher , avec autant de surprise « que d’indignation , que vous vous proposez , à la « prochaine élcation académique, de donner votre « voix à..,, (laissez le nom en blanc). Je suis trop votre « ami pour ne pas vous apprendre qu’il parle de vos « ouvrages avec le plus profond mépris, et que der- « nièrement, à dîner chez un ministre, il a prétendu « que si vous étiez condamné à payer vingt sous d’a- « mende pour chacun des vers que vous avez pris , « votre fortune ne suffirait pas à l’acquit de votre « dette ; d’ailleurs , êtes-vous bien sûr que ce choix- •< là ne déplaise pas aux personnes que vous avez le
1 Nom que les soldats donnent aux boulets.
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.< plus d'intérêt à ménager? On sait bien que ce cau-
» didatest du goût de (une demi-ligne en blanc);
« mais, en conscience, est-ce une raison pour qu'il «soit du vôtre? .le ne signe pas cette lettre; mais « vous seriez bien maladroit si vous n’y recon- « naissiez pas le langage de la franchise et de l’a- « mitié. »
La lettre écrite , cet ami charitable la prit sans la fermer, jeta sur la table un écu de trois francs, et sortit. Je le suivis des yeux assez loin pour le voir entrer chez un autre écrivain , où je ne doutai pas qu’il n’allât , pour plus de sûreté , faire mettre l’adresse à sa missive.
Aussitôt qu’il fut sorti, M. Rossignol leva le pan de la tapisserie, pour se mettre en communication plus directe avec moi , et s’informer si j’avais achevé mon travail. Comme je me trouva» fort bien de ma position, et que je voulais en tirer tout le parti possible, je me servis du prétexte de quelques notes qui nie restaient à faire, pour avoir occasion de rester plus long-temps avec lui. « Avez-vous, lui demandai-je, beaucoup de pratiques de la vilaine espèce de celle qui vous quitte en ce moment? — Le nombre s’en est accru depuis quelques années; et je remarque qu’il augmente aux approches des concours et des élections académiques. — M. Rossignol, vous êtes, sans le vouloir, l’instrument de bien des noirceurs ! — 11 est fâcheux que ce casuel
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«1e mou état me rapporte plus que le principal ; sans cela , il y a longtemps que j’y aurais renoncé. — Vous devez avoir quelquefois de bien étranges confidences? — J’ai celles de la plus ridicule, et celles de la plus odieuse passion du cœur humain : d e famour-propre et de l’envie. Si la misère ne m’eût pas abruti ; si, depuis long-temps , toutes nies idées n’étaient pas des besoins, j’aurais trouvé, dans mes observations journalières , les matériaux d’un livre bien curieux »
Dans ce moment quelqu’un vint frapper à l’une des lucarnes de la baraque, en criant au père Rossignol qu'on l’attendait. Il me demanda la permission de s’absenter un petit quart d’heure, en m’invitant à prendre place à son bureau, où je serais plus à mon aise pour écrire.
Je sortis de ma niche , et vins m’installer dans son fauteuil de canne, dont la garniture consistait en un coussin évidé par le milieu, dont la basane noire avait acquis une teinte rougeâtre , â force de temps et de service. Je me plaçai devant son bureau; et, pour mettre à profit l’inspiration du moment et du lieu, j’y rédigeai le commencement de ce discours.
Je fus interrompu par l’arrivée d’une fort jolie petite ouvrière , «pii me prit pour le chef du bureau, et me chargea d’écrire , en son nom , une lettre à son lion ami, brigadier dans le 3 e régiment de
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chasseurs. Je la fis asseoir près de moi, et l'interrogeai sur ce quelle voulait mander à son ami le brigadier. « Je vas vous dicter, » me dit-elle, et j’écrivis :
«C’est bien mal à vous, M. Va-de-t Avant, d'a- «* « voir été si long-temps sans nous donner de vos « nouvelles. J’avais d'abord eu peur que vous n’ayez « été blessé dans la dernière affaire où ce que vous « étiez en personne; maintenant je crains bien que « vous n’ayez pas une aussi bonne raison à me don- « ner de votre silence. Mon père se réjouit quand « vous prenez des villes; mais moi , point du tout :
«je me dis que, dans ces villes, il y a des femmes, u et que vous autres militaires vous ne vous gênez « pas pour être infidèles. Votre mère vient nous «voir toutes les semaiues. Elle m’aime un peu,
« pareeque je vous aime beaucoup. Elle a acheté « un almanach où il y a une carte de géographie,
« qui s’appelle Spectacle de la Guerre. — Théâtre P « — Oui, c’est ça, le Théâtre de la Guerre; elle « me montre le pays où vous êtes, l'endroit que vous « habitez. Il y a bien loin d’ici là , quelle me dit ;
«elle pleure, et nous pleurons ensemble. Vous « me dites que si l’armistice se prolonge , vous «pourriez bien avoir un congé, et que vous vien- * « driez à Paris pour m’épouser tout de suite. Depuis
« que je sais ça, je demande à tout le monde si l’ar- « mistice se prolonge : ils disent que oui ; ce qui fait
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« que je vous attends avec une impatience avec la- « quelle j’ai l’honneur d’être , monsieur Va-de- « l’Avant ,
u Votre tout affectionnée
- Ma ni v > x F. Hardie!*. »
Cette lettre m’amusa beaucoup à écrire. Lorsque je la remis à la bonne petite Marianne, elle me demanda avec un peu d'inquiétude , eu dénouant le coin de son mouchoir où elle avait quelques pièces de monuaie, combien il me fallait pour cela : je lui dis quelle me paierait après son mariage. Elle me promit bien de ne pas oublier sa dette, dont j’eus soin de l’acquitter d’avance avec le père Rossignol.
Marianne céda la place à une dame de la tournure la plus élégante , que son laquais attendit à la porte. « Bon-homme (me dit-elle en tirant un petit papier de son corset), transcrivez-moi ce petit bout de lettre. » J’avançai la main pour prendre l’écrit. «J’aurai plus tôt fait de vous le dicter," ajoutat-elle. Je pris une feuille de papier, et la dame commença :
« Monsieur l’Ermite.... n (Je me retournai brusquement ; elle continua sans remarquer ma surprise , ou du moins sans en deviner la cause. ) « Monsieur «l’Ermite, vous ressemblez à ces hordes nomades « qui dévastent le pays quelles quittent et où elles « ne doivent plus revenir, l’areeque vous n’avez plus
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« rien à démêler avec l'amour et les plaisirs, vous « trahissez malignement tous leurs secrets ; et parce- « que vous avez probablement abusé dans votre jeu- « nesse des choses les plus innocentes, vous croyez
* voir encore le mal où vous l’avez laissé. Grâce à « vous et à vos impertinentes réflexions, une femme « qui a un carrosse n'oscra plus sortir dans un fia- •< cre ; comme s’il n’y avait pas une foule de circon- « stances toutes naturelles qui ne permettent pas •i qu’on se serve de sa propre voiture! Vous m’avez « fait avoir l’année dernière des scènes épouvanta- ■< blés avec mon mari , à propos des bals d’Opéra , « que j’aime de passion et que vous avez calomniés ■■ à dire d’experts. J’avais une loge grillée à Fey-
• deau : j’ai été obligée, pour avoir la paix, d’en *• prendre une en grande représentation aux pre- « mières; et vous êtes cause (pie mon mari, qui est « bien l’homme le plus économe de Paris, dépense « en ce moment vingt ou vingt-cinq mille francs dans « son hôtel pour y faire construire une salle de bain. « Pour Dieu! monsieur l’Ermite , gardez mieux le se- « cret de nos grand’mères, ou, du moins, n’en abu- « sez pas contre leurs petites-filles. A part ce grief, « il y a du bon dans vos feuilles, et je vous Us avec « plaisir, quand je ne vous lis pas avec colère. »
« Maintenant fermez cette lettre, et mettez-y l’adresse: A M. l'Ermite de la Cliaussée-d’ Anlin ,
rue Vous n’écrivez pas? — A quoi bon, ma-
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dame? votre lettre est déjà parvenue. — Comment? — Le hasard vous a donné pour secrétaire celui à
qui vous écrivez. — Il se pourrait? Monsieur »
Le lecteur devine l’explication qui s’ensuivit , et pendant laquelle M. Rossignol revint un peu plus gai que de raison. Je lui laissai mon manuscrit à copier, je lui remis l’argent qu’il avait gagné pendant son absence , et je donnai le bras à ma belle correspondante jusqu’à sa voiture, qui l'attendait à l’entrée principale du Palais de Justice.
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«* icit. [iS iris i8i3.]
LA MATINÉE