D’UNE JOLIE FEMME
Formons Uvitas srmper amua fuit.
Propeji. , clég. xm , liv. II.
La Icgcrete a toujours été (apanage d'une jolie femme.
J'entends tous les jours crier contre la vieillesse , et je vois que chacun fait ce qu’il peut pour y arriver. C’est encore là, mes confrères les humains, une de vos contradictions. La même cause produit ces deux effets différents: vous aimez la vie, et vous redoutez la vieillesse qui vous en annouce la fin; vous êtes en route, vous connaissez le but de votre voyage , et c’est pour cela que vous voulez prendre le plus long. Le mieux serait de s’arranger avec les saisons de la vie, comme on s’arrange avec les saisons de l’année; de ne voir que les désagréments de celle que l’on quitte et les douceurs de celle où l’on entre, et de se dire qu’on a sur les jeunes gens, quand on est déjà vieux soi-même, tout l’avantage de la
d'une joue femme.
distance qui vous sépare , puisqu’il est certain que le vieillard l’a parcourue, et qu’il ne l’est pas que le jeune homme puisse la parcourir. C’est un talent qne dq^jp'oir vieillir ; il faut l’apprendre, sous peine d’être un jour insupportable ou ridicule: insupportable si, prenant exemple de Valmont, et médisant sans cesse des plaisirs que vous ne pouvez plus goûter, vous voulez imposer aux autres vos regrets , vos chagrins et vos privations; ridicule si, par un travers plus particulier à l’époque où nous vivons, vous avez, comme Dercourt, la manie de vous cramponner pour ainsi dire à la jeunesse, et de laisser voir les risibles efforts que vous faites pour résister au temps qui vous entraîne.
Je ne veux pas faire, après Cicéron, un traité sur la vieillesse; mais j’avancerai, comme un précepte appuyé d’une longue expérience, que, pour se plaire dans cet état de la vie , il ne faut pas y arriver tout neuf. Je m'y suis préparé quelque temps d’avance: dès que j’ai vu venir l'automne, j’ai pris mesure de mes habits d’hiver, et je ne me suis pas trop aperçu du changement de température. J’ai si bien fait, en un mot, que j’ai fini par me convaincre que le coin de mon feu , à dix heures du soir, vaut bien un bal masqué; qu’un chapitre de Montaigne peut tenir lieu d’une course au bois de Boulogne , et qu’à tout prendre , les épanchements de l'amitié sout une assez douce compensation des
Emmitü, T. III. II
(il
LA MATINÉE
faveurs plies vives et moins durables de 1 amour. Je suis encore tenté de faire entrer en ligne de compte (car il vient un temps où l’on ne néglige rien) un privilège que je dois à mon âge, et dont je ^gis sans en être fier, celui d’être admis à toute heure, en tout lieu , dans iïntimité des plus jeunes et des plus jolies femmes, sans éveiller les soupçons d’un mari ou la jalousie d'un amant. J’ai vu un temps où j’appelais un tête-à-tête une bonne fortune ; aujourd’hui la chambre à coucher m’est ouverte avec la même facilité que le salon ; les femmes n’ont plus de secret pour moi ; je ne suis pourtant pas la dupe d’une franchise qui m’avertit qu’on n’a plus d'intérêt à me tromper. Mais, sans flatterie, je ne vois pas ce quelles gagnent , pour la plupart , à sc montrer autres quelles ne sont: car (à quelques exceptions près) le voile mystérieux dont elles s'enveloppent cache encore plus d'attraits que d’imperfections, plus de qualités que de défauts. Cette observation est particulièrement applicable à madame Amélie de Cormeil.
Je déjeunais, il y a quelques jours, tête à tctc avec cette jeune dame, qui compte au nombre de ses avantages une figure charmante, vingt ans, et quatre-vingt mille livres de rente: elle nie demandait compte de l’emploi de mon temps, et paraissait très disposée à plaindre le bonheur dont je me vantais. « Il n’en est pas, contiuuai-jc , de mes plaisirs
d’une jolie femme.
comme des vôtres: pour moi, les plus doux sont maintenant ceux que le soleil éclaire ; mais peutêtre pourriez-vous m’envier celui que je goûte une ou deux fois par semaine dans les premiers beaux jours du printemps, lorsque je vais déjeuner, à huit heures du matin, à la laiterie suisse du Jardin des Plantes, et manger du lait et des œufs à l’ombre de ce vieux cèdre du Liban qui couvre le tombeau de d’Aubenton. »
Tout ce qui présente aux femmes l’attrait de la nouveauté est sûr de les séduire ; la belle Amélie me fit promettre de venir la prendre un matin à huit heures pour aller déjeuner sous le cèdre de d’Aubenton. « A huit heures! Y songez-vous bien? lui dis-je; à huit heures! — Je ne vous ferai pas attendre cinq minutes. » La partie fut arrêtée pour un des jours de la semaine.
Je fus exact au rendez-vous; mais cette fois une migraine horrible avait empêché madame de fermer l’œil pendant la nuit ; elle venait de s’endormir : le lendemain ou attendait, à dix heures, madame Coûtant le lendemain , un aide-de-cainp partait pour l’armée, et devait venir prendre des lettres; le lendemain , c’était le jour de M. Costantini , le maître d’italien, qu’on ne voudrait pas manquer pour tout au monde ; enfin , de lendemain en len-
* Ouvrière renommée |>our les corsets.
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demain , et d’excuse en excuse , la partie était toujours remise, et, tout patient que je suis avec les femmes, je commençais me lasser : j’accepte néanmoins un dernier rendez-vous pour jeudi matin, sous condition expresse de n’entendre aucun accommodement , et d'aller droit à la chambre à coucher.
J’arrive à l’heure convenue; maître et valets, tout le monde, excepté les frotteurs, est encore endormi dans l’hôtel : je pénétre hardiment jusqu’à la chambre à coucher de madame; j’ouvre les persiennes, et, sur l’air de Réveillez-vous , belle endormie, je lui rappelle nos conditions de la veille. « Grâce, mon bon Ermite (me cria-t-elle eu entrouvrant ses rideaux, et découvrant un bras d’une blancheur éblouissante), grâce encore pour aujourd’hui ! — Non, madame: oh! pour cette fois, vous me tiendrez parole. — Demain, sans faute. — A d’autres! — Si vous saviez, j’ai tant à faire! — Et moi donc , qui dois faire de notre déjeuner au Jardin des Plantes le sujet de mon Discours de samedi prochain? — Vous prendrez un autre texte. — Une de vos matinées, par exemple.... — Vous croyez rire? mais cela vaudrait bien quelques unes de vos graves dissertations. — Soit ; mais encore faut-il avoir le temps d’y penser, de prendre des notes , de chercher un cadre!.... — Cela vous embarrasse? eli bien! je vais vous faire une proposition: il m’est impossible
d’une JOLIE FEMME. ifià
de sortir ce matin ; mais je ne veux pas que vous ayez perdu votre temps avec moi : allez passer une heure dans ma bibliothèque; je me lève, nous déjeunons ensemble, et je vous dicte votre article. — Je vous prends au mot. » Madame de Cormeil sonne ses femmes; je sors, et je vais dans la bibliothèque attendre qu’on me rappelle. Je prends un volume de Voltaire; j’en avais lu à peine la moitié, qu’un valet de chambre vient me prévenir que madame m’invite à passer dans son boudoir.
C’est une bien jolie chose qu’une femme de vingt ans,
.... Dans le simple appareil
D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil.
Je me sus bon gré du plaisir que je trouvais à contempler, pendant quelques moments , cette figure d’Ilébé si fraîche, si gracieuse; ces beaux cheveux blonds arrêtés sur le haut de la tête, dans un désordre si aimable; cette robe entrouverte, à travers laquelle on croit voir ( pour parler le langage d’Ossian ) l'astre si doux des nuits sortir à moitié d'entre les nuages!
« Voici de l’encre et du papier, mettez-vous là, me dit-elle, je dicte ; écrivez ! il s’agit de la matinée d’hier.... — J’y suis : La matinée d une Jolie Femme. — Je ne me mêle pas du titre.-...
« J’avais lu Mademoiselle de la Fayette jusqu'à trois
LA MATINÉE
heures du matin; la tête pleine de Louis XIII, du cardinal de Richelieu, de madame de Brégy, de M. de Roquclaurc, je ne me suis endormie cju’au point du jour.... Charlotte est entrée chez moi à
onze heures l’ai passé je 11 e sais combien de temps
à tortiller mon madras autour de ma tête, à la chinoise, à la créole, à la provençale, à la savoyarde, sans pouvoir venir à bout de me coiffer; je me suis fâchée contre Charlotte ; elle avait les larmes aux yeux: je lui ai donné, pour dimanche, ma loge à Feydeau.
« 11 était près de midi quand mon mari est entré dans ma chambre; il revenait de chez le ministre, et m’annonça que son départ était fixé à la semaine prochaine. Son intention était que j’allasse passer l’été dans ma terre, en Bourgogne, et j’ai eu beaucoup de peine à lui prouver qu’il était convenable que je louasse le château d’Épinay, d’où je pourrai me transporter à Paris deux fois par semaine pour aller à l’Opéra, aux Bouffons, et pour avoir plus promptement de ses nouvelles. Il a fini, comme à l’ordinaire, par convenir que j’avais raison, et par me promettre que son homme d’affaires irait dans la journée traiter avec le propriétaire du château d’Épinay....
« Nous devions déjeuner ensemble... Mademoiselle Despeaux m’a envoyé un chapeau de paille d'Italie. C'est un amour! Je me suis bien gardée de dire à
d’UNF. JOLIE l'EMME.
M. de Cormeil qu’il coûtait cinq cents francs: nous eu aurions eu pour une heure de morale.... Mademoiselle Charlotte est venue m’apporter la liste de mes pensionnaires 1 ; elle augmente tous les jours, et les marchandes de modes y perdent quelque chose.
<■ Après avoir écrit quelques billets, j’ai demandé mes chevaux , je me suis jetée dans ma voiture, en camisole, enveloppée dans un cachemire, et j’ai été au bain....
« J 'étais de retour à une heure; mon mari s’était lassé d’attendre : je croyais déjeuner seule ; madame d’ilennecourt et sa fille sont venues me tenir compagnie. 11 faut attendre que la jeune personne soit mariée, pour savoir le nom qu’on doit donner à son silence et à sa gaucherie. Quant à la mère, chaque fois que je la vois, je suis tentée de lui dire que lorsqu’on n’a plus d’agréments à mettre dans le commerce de la société, il 11 e serait pas mal d’y apporter quelques vertus.... Le petit Moreau est venu me présenter un cahier de romances qu’il nt’a dédiées....
« Mon mari est rentré ; sa présence a fait fuir ces dames , qu’il n’aime pas du tout , et qui le lui ren-
1 Pauvres secourus à domicile. Beaucoup de femmes à Paris exercent ce genre de bienfaisance avec autant de générosité que de discreliou ; et ces femmes-là ne prenaient pas alors le titre de daraes de charité.
LA MATINÉE
Ifi8
dent bien... Je lui ai proposé d’aller avec lui voir la bataille de Marengo de Vernet : je ne pouvais pas lui faire plus de plaisir. Iæ temps était superbe; nous avons été à pied rue de Lille. M. de Cormeil a été ravi de ce tableau, et principalement de la vérité du site; il se voyait encore à la tête de sa division : nous ne serions jamais sortis de l’aile droite, de l’aile gauche, du centre, de la réserve, et probablement nous aurions couché sur le champ de bataille, si j'avais oublié comme lui tout ce qui me restait à faire....
« Nous retournions au logft; le hasard nous fait remarquer, au pont Tournant, le carricle d’Alfred, aidc-dc-camp et neveu de mon mari ; nous l’avons rencontré lui-même sur la terrasse de l’eau. M. de Cormeil, que ses affaires appelaient ailleurs, lui a proposé de me conduire au bois de Boulogne : mon petit neveu a consenti sans trop d’empressement.
« La promenade du bois était charmante; tout Paris s’y était donné rendez-vous... Nous avons bien ri de la grosse baronne avec son coupé vert tendre et ses armes qui tiennent toute la largeur des panneaux. Alfred m’a fait remarquer que la pauvre femme suivait, sans s’en douter, la voiture de madame d’Arcis, où j’ai cru reconnaître le jeune Saint-Alme. Pauvre baronne ! elle est encore plus malheureuse que ridicule: je crois pourtant que j'exagère.
» Nous étions de retour it Paris avant quatre
d’une jolie femme.
heures. Nous sommes entrés un moment au manège de Sourdis, où madame Dutillais prenait sa leçon: à son âge, apprendre à monter à cheval ! Après qui veut-elle courir?...
« Nous avons vu routrcr madame de la Brive avec son écuyer ; nous l'avions aperçue au bois : c’est une véritable amazone que cette femme-là! C’est mieux que cela même, à en juger par sa taille, par sa voix, et sur-tout par sa poitrine... Madame d’Angeville, que j'ai trouvée au manège, rn’a prise dans sa calèche, et nous avons été courir les boutiques.
« Nous nous sommes d'abord arrêtées chez Neurtier pour y choisir des fichus de croisés de soie à la bayadère ; c’est joli , mais cela devient bien commun ; dans huit jours on n’en portera plus.
« Il y avait uu mondeybu chez Le Normand, où il est du bon ton de se montrer. On y complétait la corbeille de noce de mademoiselle Servcy ! Au choix des étoffes, on pouvait juger de l’âge et de la fortune du prétendu.... Courtois avait reçu des schalls de Cachemire: préjugé à part, ceux de Tcrneaux sont bien supérieurs....
« Après avoir été essayer des chapeaux chez Le Roi, commander une garniture de kamélia chez Nattier, prendre chez Tessier quelques essences et des pastilles d’aloès, je suis rentrée chez moi à cinq heures, et me suis mise aussitôt à ma toilette.
y]0 LA MATINÉE D UNE JOLIE FEMME.
u Parcequ’il avait plu à quelques provinciaux d’arriver deux heures avant le dîner, M. de Cormeil , qui s’ennuyait avec eux, avait bonne envie de me faire des reproches lorsque j’ai paru dans le salon ; mais j’avais mis uuc robe qu’il aime tant, et qui me va si bien ; Hippolyte m’avait coiffée avec tant de goût , que mon mari n’a pas eu le courage de me gronder.
u Eh bien! qu’en dites-vous, mon cher Ermite ( continua madame de Cormeil , en cessant de dicter), ne voilà— t— il pas une matinée remplie et un article tout fait? — Si bien, madame, que je vous demande la permission de le faire paraître, sans y changer autre chose que les noms propres.... — Et sans y mêler aucune réflexion ? — Aucune. — C’est à vous de voir si vos lecteurs s’amuseront de ce commérage. — J'en juge par le plaisir que j’ai eu à vous entendre. *
«• cxv. [19 Ji’iît ■ 8 1 3.J
UN YOYAGE A PONTOISE.
...... Nunc formosissimus minus.
Vmo. , ed. III.
Maintenant l'année brille de tous ses charmes.
Ut in vitd, sic in studiis puLJtcrrimum et humanissintum existimo, severitiitcm comitntcmque miscere , ne illu in tristitiain , hoc in pctulnntiam excidat.
Plix. , epist.
Dans le cours des éludes, comme dans celui de la vie, je ne connais rien de mieux, rien de plus convenable , que de mêler le grave au plaisant , de manière 1 éviter que l’un ne dégénère en tristesse, et l'autre en frivolité.
Mes illustres prédécesseurs dans la carrière que je parcours , les Babillards, les Spectateurs, les Tuteurs, Rôdeurs, etc. , entre autres avantages qu’ils ont eus sur moi (le talent même et l’esprit à part), ont conservé celui de faire imprimer les lettres qu’ils recevaient : je m’étais d'abord arrogé le même droit ; mais j’ai été contraint d’y renoncer, en voyant qu’on s’obstinait à me croire auteur de ces épîtres dont je n’étais qu’éditeur, et à me rendre responsable d'opinions
que je ne publiais le plus souvent que pour avoir occasion de les discuter ou de les combattre. Le silence que je me suis imposé, en public , avec mes correspondants, n’empcchepas que je ne reçoive un grand nombre de lettres , dont quelques unes sont d’une familiarité, d'une bonbonne, qui m’autorisent à croire que beaucoup de gens en province prennent mon ermitage pour un bureau d’agence et de consultation. Je citerai, comme un modèle de ces épitres, vraiment familières, une lettre très courte que j’ai reçue dernièrement , et dont la brusque franchise m’a inspiré le désir d 'être utile à celui qui me l’a écrite :
Pont-à-Mousson , le 1” juin i 8 i 3.
u Mon cher monsieur, j’avais une envie mortelle d’aller à Paris avant que j’en eusse la liberté et les moyens; depuis que mon âge, mes affaires et ma fortune mole permettent, non seulement je ne m’en soucie plus, mais je serais l’homme du monde le plus contrarié s’il me fallait absolument faire ce voyage; ce qui arriverait, si vous ne me rendiez pas le petit service que j'attends de vous. Je ne connais personne à Paris ; vous y connaissez beaucoup de monde, et vous pouvez me donner des renseignements sur un objet qui m’intéresse beaucoup. J’ai un fils unique que je ne veux point faire élever en province; je ne voudrais pas non plus le mettre en pension
dans la capitale : tâchez donc de me découvrir dans les environs un collège, ou toute autre maison d’éducation, où je puisse être sûr que mon fils recevra une éducation aussi profitable à son cœur qu’à son esprit. En m’informant le plus tôt possible du résultat de vos recherches, vous me ferez passer la note des frais qu’elles auront pu vous occasioner , et dont je vous tiendrai compte. Si je puis vous être bon à quelque chose à Pont -à- Mousson , disposez -y de votre serviteur.
Georges Tcr... •
La marque de confiance que me donnait M. Georges était susceptible de formes un peu plus polies; mais elle ne pouvait être plus entière, et je ne m’arrêtai qu'à cette considération. D’ailleurs ce que mon correspondant exigeait de moi n’avait rien de bien pénible : un petit voyage aux environs de Paris, dans le mois de juin , est une véritable partie de plaisir, à laquelle le desh' d’être utile donnait en cette circonstance un nouveau prix.
Dès ce moment , une carte des environs de Paris étenduesur ma table, j’examinai par où je commencerais mes courses : il était difficile que, dans un pareil choix, les souvenirs de l’enfance n’influassent pas un peu sur ma détermination; aussi mes premiers regards se tournèrent-ils du côté de Versailles et de Saint -Germain. Des considérations moins person-
nelles , et des renseignements que le hasard me procura , nie décidèrent à prendre la route de Pontoise; et comme je n’avais pas l'intention de me faire rembourser mes frais de voyage par mon correspondant de Pont-à-Mousson , la voiture la plus économique fut celle que je choisis.
En province, pour qui n’a pas une voiture à soi, une partie de campagne n'est pas une petite affaire : il faut d’abord courir tous les selliers de la ville pour se procurer une mauvaise calèche ou un misérable berlingot, auquel vous ne parvenez qu’avec bien de la peine à faire atteler deux chevaux ou deux mules, étonnés de se trouver, pour la première fois, réunis au même timon; enfin, après huit jours de préparatifs, si vous avez eu la précaution de retenir un cocher un mois d’avance, ou si vous avez assez de confiance dans le valet d’écurie de votre loueur de chevaux pour lui abandonner le soin de vous conduire, vous parvenez, à force d’argent, à vous composer un équipage aussi grotesque qu’incommode. A Paris, dans quelque lieu que vous vouliez vous rendre, à quelque heure qu’il vous plaise de partir, vingt moyens de transport s’offrent à vous dans le même moment. De longues files de petites voitures (auxquelles on a fini par donner un nom ridicule pour éviter de leur en laisser un malhonnête) garnissent toutes les barrières, parcourent toutes les grandes routes à dix lieues à la ronde , et font cir-
culer journellement quinze ou vingt mille citoyens.
L’activité des cochers de ces petites voitures (vulgairement nommées coucous ) n’est pas moins remarquable que les ruses qu’ils emploient pour attirer les voyageurs. Par état, aucune observation ne doit m’échapper; mais il en est beaucoup que je fais sans pouvoir m’en rendre compte.
Qui m’expliquera, par exemple, comment, avec un intérêt semblable, des moyens égaux et des besoins tout aussi pressants , la conduite des cochers de fiacre et de coucou est si visiblement différente? Pourquoi les premiers , la plupart du temps étendus et endormis sur leur siège, attendent le bourgeois avec tant de patience et d’apathie, tandis que les autres ne se donnent pas un moment de repos jusqu’à ce que leurs chevaux soient en mouvement? Après tout, cette remarque est assez futile pour qu'on puisse se dispenser d’en rechercher la cause.
C’est un spectacle assez amusant (pourvu qu’on n’y soit pas acteur) que celui des différentes places où se tiennent les petites voitures des environs de Paris : avec quel empressement les cochers volent au-devant de toute personne dont l’habillement trahit un projet de voyage! Comme ils l’entourent, la pressent, la fatiguent de leurs prévenances! On ne peut comparer à ces manières obséquieuses que celles des calesinews , andaious de la Puerto delSol, à Madrid.
l-]6 UN VOYAGE A PONTOISE.
Tel est l’accueil que je reçus dimanciie dernier aux environs de la porte Saint-Denis, lorsqu’on me vit arriver, à sept heures du matiu , avec ma très petite valise en veau fauve sous mon bras. Vingt cochers, le fouet à la main, accourent ensemble, cornant à mes oreilles: « Saint-Denis? Saint-Leu- Taverny? Arnouville? Mémorency (il y a des noms propres que les gens du peuple s’obstinent à défigurer)? » Je ne savais d’abord auquel entendre; mais à peine avais-je prononcé le nom de Pontoise, que je me sentis enlever mon porte - manteau : de gré ou de force, il me fallut suivre jusqu’à la voilure celui qui s'en était emparé, et qui me promit de partir dans deux minutes, si je voulais seulement payer deux places: j’y consentis; et mon homme, après avoir logé ma valise sur l’impériale, après m’avoir claquemuré dans le fond de sa voiture, qu’il referma sur moi de manière à ce qu’il me fût impossible de l’ouvrir, me quitta pour avertir, disaitil , un autre voyageur qui l'attendait au café voisin.
Avec un peu plus d’habitude de cette manière de voyager, j’aurais pu mettre à profit le temps qui s’écoula jusqu’à mon départ, et composer une partie de cet article dans mon coucou , tout aussi commodément que Sterne composa le premier chapitre de son Voyage sentimental dans la désobligeante de M. Dessein, à Calais; mais j’étais pressé de partir; à chaque minute de retard, ma colère augnien-
tait; au bout d’un quart d’heure elle était au comble: je voulais descendre; mais la maudite portière résistait à tous mes efforts: d’ailleurs où trouver ma valise, et comment grimper sur l’impériale? Force me fut d’attendre,
Jurant, mais un peu tard, qu’on ne m’y prendrait plus.
Mon coquin de cocher reparut après une grande demi-heure, criant à tue-tête: «Encore uti pour Saint-Denis! » A toutes les expressions de ma fureur, un peu risible dans la position où j étais, le drôle répondait avec un sang-froid imperturbable : « Nous partons, notre bourgeois! » Et prenant son cheval par la bride, il me fit faire trois ou quatre fois le tour de la place, en continuant à crier: « Encore un pour Saint-Denis ! »
A la fin pourtant , je lui commandai avec tant d’autorité d’ouvrir la portière , qu’il s’approcha pour me dire qu'il attendait deux voyageurs pour compléter sa voiture, mais qu’il partirait à l'instant même si je voulais la payer tout entière : qu’avaisje à faire de mieux? J’avais attendu long-temps; je ne voyais pour l’instant sur la place aucune autre voiture destinée pour Pontoise; j’en passai par tout ce qu’il voulut.
A peine notre marché était-il conclu , que je vis arriver trois personnes qui se placèrent auprès de moi dans la voiture, quelles encombrèrent de pa- Eumiti , t. m. ta
quets et de cartons. Je voulus réclamer ou du moins stipuler de nouvelles conditions: mais le cocher, en fermant la portière, m’assura que ces messieurs et cette dame n'allaient qua deux pas. Enfin le coup de fouet, signal du départ, est donné; nous voilà en route.
Tout en montant le faubourg Saint-Denis avec une extrême lenteur, j’observais que le cocher regardait à tout moment derrière lui; j’en demandai la raison à un gros homme qui occupait avec moi le fond de la voiture, et qui trouvait à chaque cahot le moyen de gagner un pouce sur ma place : il me répondit que probablement notre cocher attendait un lapin ; comme je le fis répéter, il m’expliqua fort obligeamment qu'un lapin, eu terme de coucou, signifie un voyageur qui cousent à partager le siège du cocher. Nous trouvâmes le lapin à la barrière, et nous commençâmes à rouler un peu plus vite; mais je fus informé ? en traversant le village de la Chapelle, qu’il nous manquait encore un singe (autre voyageur qui se niche sur l’impériale, au milieu des paquets, et qu'heureusement jfour notre cheval nous ne trouvâmes pas au rendez-vous).
Mon gros voisin, toujours plus à son aise, après nous avoir appris qu’il était notaire à Sanois, ne manqua pas de s'extasier sur la beauté de la journée, sur celle de la campagne, sur l’aspect pittoresque de la plaiue de Saint-Denis , et se crut obligé
de faire preuve d’érudition, en nous apprenant que la route était autrefois bordée, de distance en distance, de petites chapelles indiquant les stations qu’avait faites Philippe-le-Hardi, en portant à Saint- Denis le corps de saint Louis, son père. La dame qui faisait route avec nous, et qui se trouvait être la femme de charge du château d’Épinay, soutint â M. le notaire de Sanois, que ces petites chapelles avaient été élevées sur les différents endroits où saint Denis s’était arrêté en portant sa tête.
Cette lutte d’érudition entre le notaire et la femme de charge fut interrompue parles observations militaires d’un sergent-major, assis sur le strapontin , qui disposait un plan de bataille dans la plaine que nous traversions: les mouvements qu’il se douuait pour étendre sa ligue de bataille, pour appuyer ses ailes, pour placer son artillerie sur les hauteurs de Montmartre, n’étaient pas sans inconvénients pour ses voisins, dans le local étroit où il avait établi son centre d’opérations; mais comme il s’agissait de couvrir Paris et d’exterminer une armée ennemie de 25o,ooo hommes , nous lui laissâmes toute liberté d’achever ses savantes dispositions '.
Pendant ce temps-là, notre lapin apostrophait tous les passants par des quolibets dont il était le
* Pourquoi ce sergent-major n 'était-il pas ministre de la guerre l'année suivante? Il aurait eu une belle occasion d'exécuter son plan de campagne.
l8o UN VOYAGE A PONTOISE,
premier à rire, et notre cocher détonnait la romance des Ruines de Babylone, eu battant la mesure avec son fouet sur la croupe décharnée de son pauvre cheval. Si j’ajoute que notre conducteur eut une dispute avec un jeune homme en carick, qui voulait nous forcer à prendre le pavé, j’aurai rendu compte de tout ce qui nous arriva jusqu’à Saint- Denis, où nous fîmes la halte d’usage, au café des Voyageurs.
En descendant, le sergent-major se fit apporter une bouteille de vin qu’il vida tout d’un trait; la femme de charge prit un petit verre d’eau de noyau; le garde-note demanda une tasse de café; et je renchéris sur l'importance qu’il s’était donnée par là aux yeux de nos compagnons de voyage, en demandant une tasse de chocolat. Notre déjeuner fini, nous remontâmes tous en voiture.
En passant devaut l'église, le notaire entama une nouvelle dissertation sur l'ancienneté de ce monument, sur les tombes royales de l’abbaye, et sur chaque pièce du trésor qu’on n’y voit plus. Ici l’érudition historique du gros homme se trouva toutà-fait en défaut • il confondit les temps et les races; donna Clovis, au lieu de Dagobert , pour fondateur à cette abbaye, et fit de l'abbé Suger le confesseur de Charlemagne: les noms illustres qu’il citait à tort et à travers, les anachronismes les plus ridicules qu’il entassait les uns sur les autres avec une
merveilleuse assurance, lui assignèrent néanmoins clans l’esprit du sergent,’ plus versé dans l’ordre des batailles que dans celui des dates, un degré de considération auquel il me fut dès-lors impossible de prétendre.
Nous approchions d’Epinay, lorsqu’un petit accident , dont je fus plus fâché que surpris, vint mettre un terme à notre voyage : une des roues de la voi • ture se rompit, et nous versâmes de la manière du monde la plus incommode pour notre gros historien , sur qui nous roulâmes tous les trois. Le sergent-major, à qui toute espèce dévolution était familière, se tira le premier d’embarras, en s'aidant, comme d’un marchepied, pour sortir, du dos de ce pauvre notaire, qui poussait d’énormes soupirs étouffés, sous la femme de charge, dont il ne se débarrassa qu’au même prix.
Rétablis sur nos pieds au milieu de la grande route , chacun de nous songea au parti qui lui restait à prendre. Sans trop m’embarrasser de ce que deviendraient mes compagnons de voyage, je payai au cocher malencontreux la somme entière dont nous étions convenus; et, ma petite valise sous le bras, je m’acheminai vers un château de la vallée de Montmorency, où j’espérais trouver un asile.
La maison où j’avais l’intention de m’arrêter, n’est pas éloignée du château de Saint-Gratien ; je me dirigeai sur l'étang qui borde la vallée de Montmo-
rcncy à l’ouest , et vient baigner les murs du parc. Je n’étais pas homme à passer près des lieux honorés par le souvenir de Catinat, sans visiter l'arbre qu’on y voit encore, et sous lequel venait, chaque matin, s’asseoir le vainqueur de Slaffarde et de la Marsaille. En me reposant à l’ombre de ce glorieux feuillage, je me rappelai cette belle expression du père Sanadon, dans l’épitaphe du héros:
Aow sibi f sed natria» vieil; ncc plus Vieil quant ilia voluit.
Je repris ma route à travers cette vallée riante, dont les sites variés, les riches points de vue et les aspects pittoresques, rappellent les beaux paysages des bords de l’Aar. Les charmes du lieu, le monde élégant qui l’habite pendant la belle saison , les souvenirs pleins d’intérêt dont il est en quelque sorte peuplé, tout contribue à faire de la vallée de Montmorency le séjour le plus agréable des environs de Paris.
L’époque de la récolte des cerises, renommées dans le pays sous le nom de bons-gobels , est particulièrement le temps des fêtes et des plaisirs, au nombre desquels les promenades sur des ânes doivent être d’autant moins oubliées qu elles ont quelque chose de plus local. Ces petites caravanes, qu’on rencontre fréquemment dans les chemins de traverse, et quelquefois sur la grande route, ani-
ment et embellisent encore ce délicieux paysage.
J’entrai dans la cour du château de Soisy, tout juste au moment où la maîtresse du lieu, à la tête d’une cavalcade de cette espèce, se préparait à en sortir. Cinq ou six femmes, en chapeaux de paille et l’ombrelle à la main, s’avançaient â la file, montées sur des palefrois du Mirebalais; les hommes, en vestes de chasse et en guêtres, suivaient à pied, armés chacun d'une petite branche de frêuc : le père Fontaine, le cicerone perpétuel de la vallée de Montmorency, servait de guide et dirigeait la marche.
Je fus accueilli, avec de grands éclats de rire, par la troupe joyeuse; et, sans me donner le temps de me reconnaître, on me força de monter sur un âne, et l’on m’assigna mon poste à l’arrière-garde. J’appris en route qu’on se proposait de se rendre à Saint-Leu , après avoir visité les environs du château de Montmorency.
A ce mot, un étranger qui faisait partie de notre caravane, s’imaginant qu’il allait voir la demeure du premier baron chrétien, se figurait déjà une vieille forteresse entourée de murailles crénelées et flanquées de tourelles à mâchecoulis. Au lieu de ces débris féodaux , dont il n’aperçut pas le moindre vestige, il parut plus surpris que satisfait de trouver un très beau château moderne, entouré de jardins pittoresques, qui n’ont rien de commun avec ce
parc antique, où le connétable Anne venait se distraire des petites intrigues de la cour de Henri II, et du souvenir de la journée de Saint-Quentin.
En parcourant ces lieux, l’idée de J. J. Rousseau se présente, à chaque pas, à la mémoire: nous cherchâmes vainement, auprès de l’Orangerie, le pavillon qu’il avait habité, et qu’un des acquéreurs de ce château a fait démolir pendant la révolution, sans s’embarrasser , ou peut-être même sans avoir su qui l’avait occupé.
Nous passâmes devant la maison de campagne de madame d’Epinay : comment ne pas se rappeler l’attachement dont elle donna tant de preuves à l’auteur d 'Héloïse, et l’ingratitude dont elle fut payée? C’est dans VEnnitmje qu’il devait à sa délicate bienfaisance, qu'il composa les pages de ses Confessions dont elle eut tant à se plaindre, et quelle lui pardonna si généreusement.
Lorsque nous nous trouvâmes sur les coteaux d’Audilly, qui bordent la forêt, chacun de nous se souvint des promenades, dont la maison de madame d’Houdetot avait été le but, et des vives émotions dont elle avoit été l’objet.
Il est à remarquer que c’est particulièrement à des femmes que se rattachent les souvenirs agréables que fait naître la vallée de Montmorency, et les avantages nouveaux dont elle se glorifie. Les noms de madame la maréchale de Luxembourg, de ma-
dame la baronne d’Houdetot, de madame dT.pinay, y déposent en faveur du passé; celui d’une jeune reine 1 que tous les respects, que toutes les affections environnent, est le garant du bonheur actuel, et l’espoir de l’avenir.
A peu de distance du joli village d’Eaubonne, on voit, à quelques pas de la grande route, une maison dont l'aspect agréable et modeste annonce la retraite d’un sage; c’est là que Saint-Lambert passa les dernières années de sa vie. Nous nous arrêtâmes quelques moments dans la demeure du chantre des Saisons, et dirigeâmes ensuite notre promenade vers la Chaumette.
Il en est des vertus modestes comme de certaines plantes qui croissent à l’ombre, et qu’on doit craindre de blesser en les exposant au grand jour : si je n’étais pas retenu par cette considération, avec quel plaisir je placerais ici l’éloge d’une dame propriétaire de la Chaumette, que la noblesse, la force de son caractère, les charmes de son esprit, et sur-tout l’inépuisable bonté de son cœur, ont fait surnommer la Bonne Dame 1 ! Mais la louange elle-même est quelquefois une indiscrétion. Après avoir fait, à la Chaumette, un dîner charmant, nous allâmes nous promener dans les délicieux jardins de Saint-Leu, où
1 La reine de Hollande (Hortcnse de Bauharnais, femme de Louis Bonaparte, aujourd’hui duchesse de Saint-Leu).
a Madame tatour.
l'on faisait quelques préparatifs dont nous devions bientôt apprendre la eause.
Le jour tombait; nous étions à un quart de lieue du village, lorsque la cloche de Saint-Leu se fit entendre : sqs battements égaux, et à longs intervalles, furent aussitôt répétés par les cloches des paroisses voisines, auxquelles répondirent, un moment après, toutes celles de la vallée. Tandis que nous écoutions, avec une sorte d’inquiétude, ce bruit lugubre, répété par les échos et gradué par les lointains, nous vîmes arriver lentement, et de plusieurs côtés à la fois, des prêtres le cierge en main, qui chantaient l’hymne des morts.
Cette pompe funèbre devait avoir pour objet un personnage considérable : les obsèques du laboureur sont plus simples; environné de quelques amis, ses restes sont portés sans appareil au cimetière du village : il traverse le champ qu’il cultivait la veille; et les prières d’un seul prêtre l’accompagnent dans son dernier asile.
Empressés de conuaîtrc le but ou l’objet de cette cérémonie, nous nous hâtâmes de joindre le cortège : il allait au-devant d’une voiture drapée, qu’escortaient quelques personnes de distinction et plusieurs domestiques en deuil. Fendant la station religieuse que l’on fit en cet endroit, nous apprîmes que cette voiture renfermait le corps inanimé de la jeune et intéressante madame de Broc, dont toute la
France a déploré la perte. Son auguste amie , pour lui donner un dernier témoignage de rattachement dont elle l’a constamment honorée, a voulu que ses restes chéris fussent transportés à Saint-Leu.
Cette triste nouvelle, qui n’était pas dénuée d’une sorte de consolation, s’était promptement répandue; et tous les habitants du village et des environs, avertis par le son des cloches, accouraient audevant de la fatale voiture. Madame de Broc, confidente et dispensatrice des bienfaits d’une aimable princesse, partageait avec elle le tribut de l’amour et de la reconnaissance des habitants de la vallée. Chargée de l'honorable emploi de distribuer les aumônes, elle voulait connaître tous les besoins; et souvent on la rencontrait portant elle-même dans la chaumière du pauvre des consolations et des secours. Cette charité exemplaire ne se bornait pas à bien placer les dons confiés à ses mains, elle était prodigue de son propre bien envers les malheureux. Peut-être n’est-il pas, dans toute l’étendue de la vallée, une famille indigente, un vieillard infirme, une veuve dans la détresse , qui n’ait à bénir son active bienfaisance, et à rendre témoignage de la bonté de son ame. Sa mort avait répandu le deuil et la consternation, dans un pays où sa présence était naguère un signal de bonheur et de joie.
La pompe funèbre s’y trouva préparée avec un désordre qui avait quelque chose de touchant : une
foule de jeunes filles, vêtues de blanc, entouraient le cercueil, dont quelques unes d’entre elles s’emparèrent lorsqu'on le descendit de voiture, et qu'elles portèrent jusque dans l’église de Saint-Leu, où il devait être présenté. La marche funèbre était ouverte par tout le clergé des environs, et fermée par une foule de villageois qui avaient quitté le travail avant l’heure , pour rendre les derniers devoirs à leur bienfaitrice, dont ils suivaient le convoi en portant sur leurs épaules les instruments du labourage, qu'ils n'avaient pas eu le temps d’aller déposer chez eux.
Il serait difficile de peindre l’impression que ce spectacle inattendu produisit sur nous. La nuit approchait : ces dames, émues jusqu’aux larmes, regagnèrent à pied le château; et je me mêlai machinalement à la foule qui suivait le cercueil. Eu repassant sur cette même route, que j’avais parcourue quelques minutes auparavant d’une manière si différente, le contraste de la joie bruyante à laquelle je venais de participer et de la douleur actuelle que je partageais, me plongea dans une rêverie profonde.
Nous arrivâmes à leglise, dont l’auguste cérémonie me parut tirer un nouveau luxe de son extrême simplicité. Le cortège se remit en marche à travers le parc, à l’extrémité duquel le corps devait être déposé. La nuit couvrait le ciel, et son ombre ajoutait à l’effet mélancolique de ce lugubre tableau.
Celle dont la beauté, la jeunesse et la grâce étaient, il y a quelques mois encore, un des ornements de ces lieux, traversait, portée dans un cercueil, ces allées, ces bosquets, où elle vint si souvent entretenir ses douces pensées, ou méditer de nouveaux bienfaits. Ces berceaux de verdure, qui n’avaient encore inspiré que des chants de bonheur , entendaient, pour la première fois,^lo(fcantiques de mort; et les torches funéraires semblaient éclairer à regret des bois si souvent illuminés pour des fêtes.
Arrivé au pied d’une colline, dans un îlot bordé par des saules, on y déposa le cercueil sous un tertre de gazon, en attendant qu’un monument plus durable y soit élevé à la mémoire d’une femme, digne, par ses vertus, de tous les regrets quelle inspire, et de l’amitié qui l’honore jusque dans son tombeau.
La cérémonie achevée au milieu des sanglots et des larmes de tous les assistants, chacun se retira en silence, et je regagnai le château de Soisy. Il était dix heures lorsque j’y arrivai. Tout le monde était réuni dans le salon, où l’on s’entretenait encore du triste événement de la soirée. Tous les jeux habituels avaient été interrompus ; la salle de billard était déserte, le piano était resté fermé, et la table d’échecs, dressée dans un coin, n’avait pas même donné à M. D*‘* l’envie d’y prendre place. On voulut connaître les détails de la cérémonie à laquelle j’avais assisté; et la conversation, jusqu'au moment
igo
où l’on se sépara, ne changea pas d’objet : l'empressement que chacun mit à citer un fait, à raconter une anecdote, une circonstance qui honorait ou l’esprit ou le cœur de madame de Broc, était sans doute l’hommage le plus éclatant que des personnes qui lui sont tout-à-fait étrangères pussent rendre à sa mémoire.
La compagnie ^ Château avait projeté pour le lendemain une nouvelle course aux Moulins de Sanois ; et, dans le dessein de me tenter, je pense, il avait été question d’y visiter la cellule d’une ermite femelle, dont on racontait des choses assez extraordinaires. Pour éviter le piège ou la tentation, je ne dis rien de mon départ; et, profitant des bontés et du cabriolet de M. B**' (un des amis de la maison où je m’étais réfugié après le désastre du coucou ), je quittai dimanche, à six heures du matin, le château de Soisy, pendant que tout le monde y dormait encore.
Nous prîmes la route de Franconville pour rejoindre celle de Pontoise, où nous arrivâmes à huit heures. J’ai eu lieu de m’applaudir, pendant cette dernière partie de ma route, de l’événement fâcheux qui en avait marqué l’autre, puisque cette circonstance m’a inis en relation plus particulière avec un très aimable compagnon de voyage.
La situation de Pontoise est agréable et pittoresque. Cette petite ville s’élève en amphithéâtre
des bords de l'Oise et de la Viorne, sur la pente d’un roc escarpé, au sommet duquel on voit encore les ruines des anciennes fortifications. En passant sur le pont de l’Oise, qui a donné son 110m à la ville, M. de B*** me fit remarquer, au milieu de la rivière, une île, ou plutôt une immense corbeille de verdure, qui appartenait avant la révolution à M. le duc de Levis (auteur des Maximes); on y voit encore le joli pavillon qu’il y a fait bâtir.
La campagne autour de Pontoise est riante et fertile ; à chaque pas on y rencontre des châteaux, des maisons de campagne, des fermes bien entretenues, des pâturages où paissent en grand nombre ces veaux dont le nom seul est un éloge.
La ville est singulièrement déchue de son ancienne splendeur, et ne répond guère au titre fastueux de capitale du Vexin français, que les habitants se plaisent à lui conserver. Sa principale, et presque sa seule richesse, consiste dans le produit de ses nombreux moulins à blé, pour l’établissement desquels on a tiré parti, avec un soin extrême , de toutes les chutes d’eau naturelles ou artificielles qu’il a été possible de diriger.
Pontoise, dans une population d’environ sept mille individus, compte plusieurs habitants très riches, et un grand nombre dans un état d’aisance voisin de la richesse. Parmi ces derniers se trouvent d’anciennes familles de magistrats, qni s’y sont reti-
rées, probablement par suite ou eu mémoire du séjour que le parlement de Paris a fait dans cette ville, où il a été exilé trois fois dans l'espace d’un siècle.
En arrivant à Pontoise, M. M“‘ exigea que je descendisse chez uu de ses amis; et l’accueil plein de bienveillance, de noblesse et d’urbanité, que je reçus dans cette maison, me permit de croire que je n’avais pas quitté le château de Soisy.
Après un fort bon déjeuner, le maître du logis, instruit du motif particulier qui m'amenait dans cette petite ville, me proposa une promenade, à la suite de laquelle je serais libre de me rendre dans la maison d’éducation que j’avais l’intention de visiter. 11 me conduisit d’abord sur le point le plus élevé de Pontoise, où M. de Vcrville, respectable octogénaire, a créé, sur uu sol aride, un jardin remarquable par sa fraîcheur et par la beauté de ses points de vue.
A peu de distance du château de M***, dont le nouveau propriétaire s’occupe à rétablir l’ancienne magnificence, se trouve l’abbaye de Maubuisson, fondée en 1236 par Blanche de Castille, mère de saint Louis, sur les ruines de l’antique chapelle d’Aulnet. Dans le cours des guerres civiles qui désolèrent la France aux i3' et i4' siècles, les religieuses de cette abbaye furent plus d’une fois victimes de la licence d’une soldatesque effrénée; et, s’il faut en croire les chroniques d’un temps plus
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rapproché de nous, des désordres moins affligeants, mais plus scandaleux, s’y introduisirent à la suite des principaux officiers de Henri IV, qui vinrent y loger pendant le siège de Pontoise.
En nous rapprochant du centre de la ville, nous nous arrêtâmes sur remplacement qu'occupait jadis le palais où Louis IX, dans les accès d’une maladie violente , fit vœu d’entreprendre ccttc croisade si fatale, dans laquelle devait périr l’élite de la noblesse française.
Le malheureux Charles VI habitait le même château, à l’époque où l’impudique Isabeau de Bavière traitait en son nom de la paix à Meulan.
On montre encore, à ceux qui n’y regardent pas de trop près, la maison qu’occupait le général Talbot, lors de la prise de Pontoise par Charles VII. Cette ville fut assiégée et prise, pour la dernière fois, au temps de la Ligue, par Henri IV, alors roi de Navarre; et c’est là que finit sa célébrité.
J’avais entendu prononcer le nom d’une Fontaine d’amour; l’eau in’en venait à la bouche, et je voulais du moins y jeter un coup d’œil. Cette fontaine, célébrée par les anciens troubadours sous le nom de la Fontaine des Fresnes, coulait autrefois au fond d im bocage mystérieux , où ces chevalierspoètes venaient soupirer leurs amoureux tensons.
Quoi qu’il en soit de l’antiquité de ce monument, ce n’est plus aujourd’hui qu’un simple bas-
Kkmitk, T. III. |3
sin de pierre ombragé par un platane, et surmonté d’une voûte rustique, dans lequel tombe un mince filet d’eau. Cette fontaine est maintenant renfermée dans l’enclos d’une maison particulière connue sous le nom de la Maison-Bouge.
•le ne perdais pas de vue le but de mon voyage : l’heure de visiter le collège était arrivée. M. M*", qui voulut bien m’y conduire, m’y laissa en me rappelant (ju'il m’attendait à dîner. Le local réunit tous les avantages qu’exige sa destination : il est vaste, commode , et bien aéré ; il renferme un jardin agréable, une cour spacieuse, une fontaine abondante, et une bibliothèque classique. Le chef de cet établissement nous en fit connaître le régime intérieur dans ses moindres détails ; et la manière dont il s’exprima sur l’éducation en général, ainsi que sur le mode d’enseignement adopté par lui dans la maison qu’il dirige, me laissa l’idée d’un homme très supérieur aux fonctions qu’il exerce, et dont les talents et les connaissances pourraient être plus utilement employés sur un plus grand théâtre.
M. Blanvillain (c’est le nom de cet instituteur) est élève de l’ancieune université ; et les principes des Rollin, des Crevier, des Le Batteux, sont encore ceux qu’il professe : quelques ouvrages estimables, qu’il a publiés, l’eussent .fait connaître davantage, si le mérite était un titre suffisant à la réputation.
UN VOYAGE A PONTOISE. Ig5
Je lui annonçai l’intention où j’étais de lui adresser incessamment un éléve ; et dans l'cloge que je fis du collège de Pontoise, pour justifier la préférence que j’accq^ais à cette maison d’éducation, il parut moins sensible à ce qui lui était personnel qu’à ce qui intéressait la gloire de cet établissement. Dans la conversation que j’eus avec M. Blanvillain, sur plusieurs points de l'éducation publique, il me développa mes propres idées sur l’avantage d'élever les enfants (il n’entendait parler que des garçons) loin des yeux de leurs parents et hors des grandes villes. 11 insista sur le danger de l’extrême indulgence des pères et mères, sur l’inconvénient des sorties continuelles, sur la mauvaise habitude de mener les enfants le dimanche au spectacle, sur la nécessité de payer tribut à la mode, en sacrifiant un temps précieux à l’étude des arts d'agrément ; inconvénients qui n’existent pas, au même degré du moins, pour l’enfant élevé loin de sa famille et dans des lieux où le plaisir est nécessairement pour lui le fruit de l’étude et la récompense du travail.
11 était cinq heures, lorsque je sortis du collège pour aller dîner chez M. M***. A l’élégance du repas, et sur-tout au choix des convives, parmi lesquels se trouvaient plusieurs femmes charmantes, on aurait pu se croire dans une des meilleures maisons de la capitale.
Je ne fus pas long-temps à m’apercevoir que je-
tais placé à table, auprès d’un homme très distingué par son esprit et par scs connaissances: j’ai su qu’il se nommait M. L. S. ; qu’il avait rempli pendant longtemps les fonctions les plus honorables, à la grande satisfaction de ses concitoyens ,™t qu’il avait fait faire des progrès à la science chimique, en appliquant d’une manière nouvelle quelques uns de ses procédés à la manufacture dont il est propriétaire.
Pendant le repas, il fut question des curiosités de Pontoise, que M. !.. S. acheva de me faire connaître; il me parla du fameux mûrier, dans l’intérieur duquel ou a construit une cabane à quatre étages; des tapisseries de Notre-Dame, qui ont été faites en Flandre sur les cartons de Itaphaèl, et données à la ville par la famille Le Tavernier; de la tour de l’église où sc trouve la cloche du tocsin, sur laquelle on a gravé ce vers imitatif :
Unda, uiula, unda, unda , unda, unda , uni la, accurrite, cives !
et de cet ancien hôpital Saint-Jacques, réuni en 1730 à l’Hôpital-général , et dont les confrères avaient pris le nom de belilres, que l’on applique aujourd’hui d’une manière toute différente.
Parmi les hommes célèbres nés à Pontoise, M. L. S. me cita ce Nicolas Flamel, dont on a fait un assez bel éloge quand ou a répété, après Saint-Foix, qu’t/ fut riche pour les malheureux.W amassa de grandes richesses dont on ne connaissait pas la source: il
UN VOYAGE A PONTOISE. lyy
n’en fallut pas davantage pour le faire accuser de magic. 11 est aisé de voir où cette inculpation l’aurait conduit, dans le siècle barbare où il vécut, s’il n’eùt eu l’esprit d’imposer silence ses ennemis, en faisant bâtir l’église Saint-Jacques-la-Boucherie, où il fut enterré avec sa femme, la bonne Femelle, dont l’abbé Villain nous a donné l’histoire.
Le 1*. Cossart, laborieux compilateur et poète latin très distingué; le musicien Dcsmarest, et le savant orientaliste de Guignes, ont pris naissance dans cette même ville, auprès de laquelle l’aimable auteur des Éludes de ta nature a choisi sa retraite.
Je ne quittai pas ce pays sans visiter cet autre ermitage qu’habite un philosophe dont les écrits et le style rappellent quelquefois l’éloquent anachorète de la forêt de Montmorency. M. Bernardin de Saint-Pierre me confirma dans la bonne opinion que j’avais prise de l’esprit et des talents du principal du college de Pontoise, en m’apprenant qu’il avait fait du roman de Poulet Virginie une traduction italienne qui passait, en Italie même, pour un modèle de pureté, de grâce, et d elégauce.
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N° XCYI. [lO JUILLET l8l3.]
MACÉDOINE
Libenus si
Dixero quid, si fortb jocosius , hoc mihi juris Cum venitî dabis....
Hon. , ut. iv, liv. I.
S’il m'arrive, en m’égayant, de m'exprimer avec quelque liberté, on roc le pardonnera.
Raisonner sur les beaux arts sans en avoir la plus légère connaissance, est un ridicule à la mode que professent avec un égal succès Derval et Senneville; ils ont composé, pour leur usage et celui de leurs élèves, un vocabulaire d’une centaine de mots, au moyen duquel ces docteurs irréfragables prononcent des jugements sans appel. Style sans couleur, composition sans harmonie, dessin incorrect, défaut de nuances et de contrastes , s’appliquent également à la critique d un poème, d’un tableau, ou d’un morceau de musique: tout ce qu’on peut dire en fait d’éloge, sur quclquo chef-d’œuvre de l’art que ce soit, est également compris dans les trois mots d’dlétjance, de vigueur, et sur-tout de grandiose, qui
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en dit plus quit n’est gix>s, comine le quoi qu'on die de M. Trissotin. Il est vrai que ces messieurs se sont encore donné la peine d’apprendre par cœur les noms des grauds maîtres qu’ils citent à tout propos, et souvent même hors de propos : cependant je ne suis pas encore convaincu de l'infaillibilité de pareils juges; et je ne suis pas étonné qu’un Delille, un Gérard, un Cherubini, déclinent quelquefois leur juridiction.
— Il y a loiu de l'antre de Procope, tel que je me souviens de l’avoir vu en 1754, aux magnifiques salons ouverts au public au premier étage de l’arcade du Palais-Royal, dont le café de Chartres occupe aujourd’hui le rez-de-chaussée.
Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales.
L’or, l'acajou, les bronzes, y sont employés avec tout le goût imaginable ; le comptoir, tout en glaces, est d’un effet merveilleux. Le service du café, du restaurant, doit être fait en vaisselle de vermeil ; et l’on assure que le cuisinier est un des plus savants adeptes de la science gastronomique. Par-tout ailleurs, peut-être, se croirait-on en droit de conclure de tant d’avantages réunis, que les propriétaires du café de Chartres trouvent dans ce nouvel établissement une source de fortune; mais à Paris, l’utilité, la commodité, le luxe, l’agrément même, ne sont point les garauts certains de la vogue : comme la
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mode, avec laquelle on la confond souvent, elle dépend d’un caprice dont il est presque toujours impossible de se rendre compte. Ce public élégant, sur la légèreté duquel on se croit bien prévenu, est quelquefois routinier comme le peuple; et ce u’est qu'à force de patience et d’essais qu’on l’arrache à ses habitudes. Il se plaisait au café de Chartres, dans le salon du rez-de-chaussée ; peut-être se déplaira-t-il au premier étage, peut-être même s’obstinera : t-il à n'y pas monter, quelque invitation , quelque promesse qu’on lui fasse.
Les cafés ne sont plus, à Paris, ce qu’ils étaient autrefois ; les habitués ne s’y composent plus guère que d’oisifs et de provinciaux : et si l’on en excepte deux ou trois de ces maisons où 1a bonne compagnie va quelquefois encore, et comme en bonne fortuue, les autresnesont plus fréquentées parles gensdu monde.
Sous Louis XIV, ces sortes d’établissements étaient inconnus ; les lieux de rassemblements , même pour la première classe de la société, étaient les cabarets: les jeunes seigneurs de la cour avaient mis plus particulièrement en vogue le Cormier et ta P o mm c-ilc-Pin : assez souvent ils y passaient la nuit; et il était même de ce bon ton que les gens raisonnables ont méprisé: dans tous les temps, de se présenter à Versailles le nez barbouillé de tabac, et la toilette dans une espèce de désordre qui en laissait deviner l’excuse. Nos dames, aujourd’hui, se mon-
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treraient tout-à-fait inaccessibles à ce genre de séduction. II y a long-temps qu elles ont fait justice de ce goût ignoble du cabaret; et le temps n’est peut-être pas éloigné où l’opinion, quelles dirigent sur-tout en fait de mœurs, ne permettra plus de se montrer dans un café.
— Boursault a fait une petite comédie assez gaie sous le titre des Mots à la mode; de ces mots, la plupart ont disparu du dictionnaire, et quelques autres ont acquis, par l’usage, le droit d’y figurer. Nous avons essuyé un débordement néologique dont il ne reste plus la moindre trace ; mais à la manie des mots nouveaux a succédé, dans certains livres, à certains théâtres, et dans certains salons, l'abus de deux ou trois mots très respectables par eux -mêmes, mais devenus ridicules par l’emploi qu’on en fait. Il y a deux ou trois ans que le mot à la mode était la nature: un amateur du Vaudeville a fait un recueil de deux cent vingt-six couplets extraits des pièces de ce théâtre, et dont la nature forme ce qu’on appelle la pointe. Ce mot a perdu de son crédit depuis qu’un chansonnier du Hocher de Cancale en a parodié la manie dans une chanson dont je me rappelle le dernier couplet:
Dans tous leurs écrits, nos auteurs Font l’éloge «le ta natuiv;
Dans leurs visites, nos docteurs Font le procès à ta nature ;
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Nos fournies, pour l’habit, les mœurs,
Se rapprochent de la nature.;
Mais, en revanche, nos acteurs S’éloignent bien de la nature.
C’est maintenant la vie qui joue le plus grand rôle dans la conversation : on ne se fait pas d’idée du parti qu’en tirent les femmes mélancoliques , et toutes les jolies choses qu’elles disent à la faveur de ce mot sentimental : On descend, on remonte la vie; on porte légèrement la vie; on repousse la vie; on a manqué sa vie; on s'arrête sur les bords de la vie; on a gâté sa vie ; on désespère de la vie , presque toujours après avoir fait la vie, comme disent des gens d’une autre société.
— « Vous voilà, mon ami! Que faites-vous ce soir? — Cela peut-il se demander? je vais à l’Odéon. — J’y vais aussi : une pièce nouvelle pleine de gaieté, à ce qu’on assure: c’est une bonne fortune par le temps qui court. — Vous passez déjà les ponts? il n’est que quatre heures ; faisons encore quelques tours dans les Tuileries. — Je n'ai pas le temps: je dîne dans la rue de Condé, chez un de mes amis qui vient de perdre sa femme. C’est une désolation dans la maison. — Et vous dînez là? — Oui, je suis bien aise de pleurer un instant avec lui ; d’ailleurs je serai tout porté pour la pièce nouvelle: je vais à l’orchestre; je tâcherai de vous garder une place, et nous rirons. » ( Je n’ai pas
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changé un seul mot à ce petit dialogue ; j’en atteste les interlocuteurs eux-mêmes. )
— Dimanche dernier, il a plu beaucoup ; à cinq heures la foule assiégeait la porte du théâtre des Variétés, pendant que les malheureuses carrioles du faubourg Saint-Denis revenaient à vide, après avoir stationné , toute la journée , sur la place Louis XV, dans l’espoir de conduire les curieux à Saint-Cloud. Les conducteurs de ces voitures regardaient tristement cette foule, à laquelle souriaient les administrateurs du théâtre : dans le même moment , un joueur de marionnettes partageait la curiosité publique avec un corbillard qui attendait un pauvre, mort dans la maison attenante à la salle des Variétés : une noce en voiture défilait sur le milieu du Boulevart; et, dans une des allées latérales, un malade, porté sur un brancard, était conduit à l'Hôtel-Dieu. Tous ces contrastes étaient rassemblés dans un espace de quelques toises ; et je fus probablement le seul à m’en apercevoir.
— « Je sens si bien le prix d’une bonne réputation, disait E quelque temps avant sa mort, à
une femme de beaucoup d’esprit, que, si l’on pouvait acheter un nom sans reproche, je le paierais volontiers de la moitié de ce que je possède. — Vous n’auriez jamais plus mal employé votre argent , répondit la dame. — Comment donc cela ? — Qu’on vous fasse aujourd’hui la plus belle répu-
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tation du monde , dans quinze jours vous l'aurez perdue. »
— Des réputations, on ne sait pas pourquoi,
a dit Gresset ; jamais on n'a tant vu de ces réputations-là ; et ce serait une révision bien piquante à faire que celle de tant de célébrités d’emprunt dans tous les genres, et dont quelques unes n’ont pas même un prétexte. Caritidès a fait un gros volume de commentaires sur la °de d’Anacréon, qui n’a que quatre vers, pour prouver qu’il savait le grec à ceux qui ne le savent pas. Si ce commentaire est uu chef-d’œuvre, ce n’est pas celui d’un inconnu du moins , car tout le monde connaît Caritidès : il est de vingt-deux sociétés savantes'; il a des dignités, des places ; il ne lui manque que du mérite.
J’ai toujours sur le cœur cette réputation de Saint- Aulaire, fondée sur un quatrain; et si l’on s’obstine à lui conserver la part de gloire que Voltaire lui a faite, je demande, en dépit de Boileau, la même faveur pour Cotin; car, après tout, le quatrain de l’abbé vaut bien celui du marquis.
Mais, sans parler de certaines réputations littéraires, politiques, scientifiques, etc., dont on peut, du moins, soupçonner le pourquoi, je cherche, sans sortir des salons, à m’expliquer pourquoi Mercour s’y est fait une réputation d’esprit, et vit, depuis dix ans, sur un bon mot dont il n’est pas sûr qu’il
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soit l'auteur ; pourquoi l’on parait être convenu d’attribuer à la profondeur, le silence de Morneuil , silence qui tient uniquement à la pauvreté de ses idées : la société veut en faire un penseur , la nature n’en a fait qu’un songe-creux.
Je suis encore plus choqué des fausses appréciations qui ont pour résultat de méconnaître le bien où il est , que de celles qui le supposent où il n’est pas. Les femmes n’y sont pas moins exposées que les hommes: telle passe pour galante, dont on serait fort embarrassé de citer une seule aventure; telle autre s’est fait une réputation de prude, après avoir eu vingt amants. Je ne trouve le moyen de m'expliquer tant d’erreurs, reçues dans la société comme des vérités incontestables, qu’en me disant qu 'elles ont été avancées, une première fois, devant des gens qui n’avaient point intérêt à les nier; qu’elles ont été répétées souvent par d’autres qui avaient intérêt à les répandre , et qu’en un mot il y a dans Paris des agences de réputations, comme il y a des agences de mariages.
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R* XCV1I. [l5 JUILLET l8l3.]