UN JOUR DE SPECTACLE GRATIS
A 'atio cnmœdia est
Juv. , ut. III.
Le peuple est lai-mctue un spectacle.
Quoi qu'en disent les poëtes, dont les erreurs aimables nous déguisent assez souvent de dures vérités, les souvenirs, pour la plupart des bommes, ne sont que des regrets. 11 faut être bien philosophe pour savoir jouir de ses privations, et pour se consoler du bien qu’on a perdu, par la pensée qu’il ne peut plus renaître. Je ne suis donc pas, humainement parlant, de l’avis de saint Augustin, qui recommande aux vieillards de rester sans cesse amoncelés en eux-mêmes, et de regarder la vie s'écouler goutte à goutte. Rien ne me semble plus pénible que l’observation d'un pareil précepte; et je ne m’étonne pas que les Indiens aient mis au premier rang des supplices volontaires que s’infligent les plus dévots et les plus courageux fakirs, l’obligation de s’examiner intérieurement et de rester assis, pen-
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dant dix heures chaque jour, les yeux fixés sur le bout de leur nez, sans pouvoir les en détourner un seul instant. Je crois plus conforme aux vœux de la raison et de la nature, de conseiller aux hommes parvenus à la dernière saison de la vie de porter leurs réflexions au-dehors; ils n’ont plus ni profit ni plaisir à s’occuper deux-mêmes; mais ils peuvent encore s’amuser à regarder les autres : leurs actions n’ont plus d’autorité , mais leur expérience peut encore être utile : ce sont de vieux chevaliers, assis en dehors de la barrière, qui jugent d’autant mieux les coups, qu’ils ne sont plus capables d’en porter.
Je le dis à ma louange ou à ma honte , comme on voudra ; mais j’aime à sortir de ma cellule, à rôder au hasard, à me promener sans but; je vois, j'écoute, j’examine, je tue le temps qui me le rendra bien, et j’observe les autres, pour ne point songer à moi. Les endroits où se porte la foule sont ceux que je préfère. Je crois assister à un spectacle; et je m’y amuse d’autant plus, que j’en dispose ordinairement la pièce à ma fantaisie. Dans une grande réunion d’hommes, j’en choisis quelques uns que je charge , à leur insu , des rôles principaux : tel personnage me représente un vice , tel autre un ridicule; je prends une scène dans une rue, une situation dans l’autre; et, de tout cela, je compose de petits drames dont les acteurs ont un mérite qui manque trop souvent à ceux de nos théâtres, celui de
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s’identifier avec les personnages qu'ils représentent.
La passion pour les spectacles est peut-être encore plus vive, eu France, dans le peuple que dans le grand monde : c’est presque le seul plaisir dont le pauvre envie au riche la jouissance : aussi les sikctacles gratis sont-ils, de tous les divertissements qu’on peut offrir à la multitude dans les fêtes publiques, celui quelle reçoit avec le plus d’empressement et de reconnaissance.
Je ne m’arrêterai pas à la recherche des causes de ce goût, si ancien et si général; et je ne répéterai pas les réflexions qui ont été faites, avec tant de raison et si peu de fruit, sur l’inégalité des récompenses pécuniaires accordées de tout temps à ceux qui servent leur pays et à ceux qui l’amusent. La condition d’un comédien à Athènes, d'un mime à Rome, d’un chanteur dans l’Italie moderne, d’un lorréador en Espagne, d’un boxeur en Angleterre, et d’un danseur eu France, a toujours été la plus lucrative. Macrobe parle de la prodigieuse fortune du comédien Æsopus, qui laissa cinq millions de patrimoine à son fils, lequel fils (s’il faut en croire Horace) voulut, en faisant dissoudre une perle dans le vinaigre, donner à sa maîtresse le singulier plaisir d’avaler d’un trait soixante-quinze mille francs. On conviendra, j’espère, que nos acteurs ne sont pas aussi prodigues , et que nos courtisanes ne sont pas aussi gourmandes.
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Roscins, indépendamment d’une somme considérable qu’on lui payait pour chaque représentation, avait, sur le trésor public, un traitement qu’on évalue à plus de neuf cents francs par jour : Tanta fuit gratia ut mercedem diurnam de pubtico mille denarios, sine gregalibus soins acceperit. Les feux de la meilleure de nos danseuses ne s’élèvent pas encore à ce prix-là. Je pourrais citer, sur le même sujet, une foule d’anecdotes anciennes et modernes; mais c’est du public, et non des acteurs, que je dois m’occuper aujourd’hui.
Le tableau d’une de ces solennités dramatiques, où le peuple est admis gratis, est un de ceux que . j’observe avec le plus d’intérêt; j aime à étudier les impressions de cette classe de spectateurs étrangers à toute espèce de passions, de coteries, d’intrigues de loges ou de coulisses, qui n’entendent que ce qu’on leur dit, qui ne voient que ce qu'on leur montre, et dont le bon sens et l’instinct dirigent l’opinion avec tant de justesse. Je me suis procuré ce plaisir samedi dernier.
L’usage des représentations gratis ne remonte pas très haut. La première, autant qu’il m’en souvient, se donna en 1660 , à l’occasion de la paix des Pyrénées. Ce grand événement, qui terminait la guerre par le mariage de Louis XIV, produisit une vive sensation ; et le cardinal Mazarin la porta jusqu’à l’enthousiasme en ouvrant au peuple l’Hôtel de Bour-
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gogne. Par un surcroît de galanterie sans autre exemple, ce fut une pièce nouvelle ( le Stilicon, de Thomas Corneille) que l'on joua daus cette représentation gratis, dont Loret, journaliste-poète, rend compte de cette manière, dans sa Muse Historique du 2 1 janvier 1 660 :
Floridor et ses compagnons ,
Sans être invités, ni semons
Que par la véritable joie
Que dans le cœur la paix envoie;
Pour réjouir grands et petits,
Jeudi récitèrent gratis
Une de leurs pièces nouvelles,
Des plus graves et des plus belles.
Qu’ils firent suivre d’un ballet, ,
Gai, divertissant, et follet;
Contribuant de bonne grâce Au plaisir de la populace.
Par cette générosité.
Autrement libéralité,
Qui fait une évidente marque De leur zèle pour le monarque.
Ou a conservé ces vers, tout mauvais qu’ils sont; c’est qu’il disent quelque chose ; on en laisse mourir tous les ans des milliers qui valent beaucoup mieux; c’est peut-être qu’ils out le malheur de ne lien dire.
Depuis cette époque, les représentations gratis ont
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été mises au nombre des réjouissances publiques. Dès le matin de ces jours de fête, la foule est autour des affiches; et quelques orateurs populaires en font lecture, à voix haute, en estropiant, d’une manière quelquefois très comique, le titre des ouvrages. Chaque théâtre a ses amateurs; mais c’est sur-tout le long des quais et à la Malle qu’il est curieux d’entendre raisonner sur le mérite des pièces, surle talent des acteurs, et sur la priorité des genres.
Les Dames de la Halle , qui n’ont pas encore oublié qu elles avaient autrefois le privilège des premières loges, se voient, avec regret, confondues avec la canaille; mais le plaisir l’emporte sur la vanité. Dès midi l’échoppe est fermée, l’éventaire est reporté à la maison; et, sans calculer que le temps et l’argent que l’on perd en quittant le travail d’aussi bonne heure font une véritable dépense du spectacle gratis, on court se placer, deux heures d’avance, à la porte du théâtre que l’on a choisi. II est digne de remarque que l'empressement avec lequel la foule se porte aux différents spectacles qui lui sont ouverts est en raison inverse de l’amusement qu'elle doit raisonnablement s’y promettre. Goûter pour rien un plaisir que les gens du monde paient huit ou dix francs, est la cause principale de la préférence que la multitude accorde, en cette circonstance, aux grands théâtres sur les autres: il s’y mêle aussi l’apparence d'une supériorité de goût et de
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jugement, dont chacun est bien aise de se prévaloir avec scs voisins. Cette remarque n’échappera pas à ceux qui prendront la peine, ou plutôt le plaisir, de s'arrêter quelques moments, un jour de gratis , devant la porte du théâtre des Variétés, pour écouter les propos qui s’y tiennent : c’est tout juste, quoiqu'on d’autres mots, la contre-partie de ce qu’ils auront pu entendre la veille dans les loges de bonne compagnie: « Tu es surpris de rue voir là , pas vrai? mais, dame , c'est qu'il n’y a pas moyen d'approcher de F Opéra et des Français. Quand ça se peut, nous n’allons pas ailleurs: faut de la musique à Manon, et à moi de la tragédie. Ici c’est des bêtises; mais c’est égal, puisque nous y v’ia, nous y rirons comme vous autres. »
U faut choisir ; c’est au Théâtre-Français que je vais achever le cours de mes observations : la foule est immense; elle s’agite, se presse, comme les flots de la mer.... Les portes s’ouvrent; l’Océan ne s’est pas précipité avec plus de violence dans le bassin de Cherbourg; la tourbe inonde eu un moment le péristyle, les escaliers, les corridors, le parterre et les loges ; l’aspect de la salle est tout-à-fait changé. Ces premières loges où brillaient , la veille , les plus jolies femmes de Paris , cet orchestre, ces balcons, où se montraient nos jeunes élégants; ce parterre où s’organisait une cabale; ces loges grillées où se dénouait une intrigue, sont uniformément remplis,
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sans distinction dage, de sexe ni de rang, par la fruitière en battant-l'œil, par le fort de la Halle en chapeau gris, par le charbonnier et le perruquier, chacun dans son habit de poudre.
On parvient, avec beaucoup de peine, à se placer, c’est-à-dire à s’entasser en pyramide, les uns sur les autres, de manière à faire craindre aux habitants du parterre l’éboulement des spectateurs du cintre. C’est alors que s’établissent, de tous les coins de la salle, des conversations en style grivois, que les élèves de Vadé s’empressent de recueillir, au profit de Brunet et de son théâtre.
Pour faire passer le temps, chacun crie, hurle, siffle, trépigne: enfin la toile se lève, et dès-lors le plus grand silence régne dans cette assemblée, jusque-là si tumultueuse : le moindre bruit pendant le cours de la représentation est puni par l’expulsion soudaine de celui qui l’a causé. I.à , point d’élégantes arrivant à huit heures, au milieu d’une scène intéressante, et fermant avec fracas la porte de leur loge, pour attirer tous les yeux sur elles ; là , point d'applaudisseurs à gages, à qui l’on a, pour ainsi dire, noté sur la pièce les endroits qu’ils doivent applaudir; là, point de parti pris contre telle et telle actrice, contre tel et tel ouvrage; point d’influence de journaux, de coterie, de salons: le puplic de ces jours de gratis, par cela même qu il va rarement au spectacle , y porte une attention que
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rien ne peut distraire, un jugement que rien ne peut corrompre. Pris séparément, chacun des individus qui le composent n’eût peut-être pas compris un des vers de Zaïre; mais cette réunion d’hommes , également dépourvus de lumières, semblables à ces gerbes humides qui s’embrasent spontanément dans le grenier où on les entasse, se trouve douée toutà-coup d’une chaleur de sentiment, d’une finesse dégoût, qui lui permettent de saisir toutes les beautés de l'ouvrage, et d’apprécier tous les efforts des acteurs.
Za ire, ce chef-d’œuvre de pathétique, étemel honneur de la scène française, est du petit nombre des ouvrages qui plaisent également à toutes les classes de spectateurs. Je ne crois pas qu’il ait jamais produit plus d'effet, qu’il ait, en aucun temps, fait couler plus de larmes, que dans cette représentation gratis; doit l’on peut conclure que, dans quelque classe que l’on choisisse les juges , quand on les réunira en grand nombre, sans prévention et sans préjugés, on en obtiendra toujours un arrêt équitable, contre lequel le bon sens et le bon goût n’auront point à s’inscrire.
11 s’en faut que la sortie du spectacle gratis soit aussi prompte que l’entrée : la toile est à peine baissée, que le tumulte recommence: la foule s'écoule lentement, et semble quitter à regret des lieux où elle prévoit qu’cllc sera long-temps sans rentrer.
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Mais le lustre et la rampe s’éteignent : il faut prendre son parti , et quitter le palais d’Qrosmane pour regagner son galetas.
Le retour est encore de la fête. Toute la famille n’a pas été au spectacle; la nTénagèrc a gardé le logis avec ses plus jeunes enfants : on veut lui donner une idée de la pièce; sa fille aînée, qui a la parole en main, à ce que dit son père, se charge de la narration ; et les infortunes de la famille de Lusignan , racontées d’une manière un peu bourgeoise au souper du savetier, conservent néanmoins assez d’intérêt dans le récit, pour faire naître, chez sa femme, un vif désir d’en voir une autre fois la représentation.
216 journée d’un jeune homme.
k* XCVI1I. [7 AOUT i8»3.]