JOURNÉE D’UN JEUNE HOMME
vertes. Du moins était-il raisonnable d’examiner avant d'avoir un avis. Nous n’étions pas loin de la rue des Trois-Frères, où se trouvent les ateliers de Pauly. Le général s’offrit à nous y conduire. Après un examen très attentif, et plusieurs essais de ces pistolets, de ees fusils sans bassinet, sans chien, sans baguette, dont la portée est double de celle des autres armes à feu, et qui joignent à tous ces avantages ceux de se charger beaucoup plus promptement, de ne pas craindre les doubles charges, les longs feux, et d’employer un tiers de poudre de moins, je sortis convaincu que ces armes, qui auront peut-être fait le tour de l’Europe avant qu’on les ait adoptées eu France où elles ont été inventées, sont aussi supérieures aux armes actuelles, que celles-ci le sont aux mousquets à mèche du 1 5” siècle.
Le boguey d’Ernest nous attendait au coin du Boulevart, et l’heure de la paume l’appelait chez Charrier: il y était attendu pour une partie arrangée la veille, dans laquelle devait figurer l’élite des joueurs, et principalement M. Dur... de la M’**, le plus fort des amateurs connus. Je me plaçai derrière les filets, dans la grande galerie du fond, où je m’amusai à compter les chasses. Ernest parut dans l’enceinte avec le costume d’usage, le pantalon de basin, les pantoufles vertes, et la casquette de feutre gris. En moins d’une demi-heure, il eut
JOURNÉE D UN JEUNE HOMME. 32f> perd» quinze ou vingt napoléons. A l'en croire cependant, il avait joué à merveille , et toutes les fautes avaient été faites par son partner.
.l’étais résolu à mener, pendant un jour, la vie de jeune homme. En conséquence, en sortant de la paume, à quatre heures, je me laissai conduire aux Bains-Chinois (la blessure d'Ernest l’empêchait d’aller à Y Ecole de Natation). Nous prîmes deux cabinets voisins; j’employai le temps du bain à lire les journaux, et Ernest à écrire deulPou trois billets, dont je ne lui demandai pas â voir l’adresse. 11 s était lait apporter par son domestique tout ce dont il avait besoin pour s’habiller; et lorsque nous sortîmes, je le vis reparaître avec ce qti il appelle une demi-tenue , le frac vert-saule, le gilet à la cosaque , la culotte de Casimir, et les bas à côtes.
Après avoir mis en délibération le restaurateur chez lequel nous irions dîner, nous nous décidâmes pour le café Hardi, moins renommé pour son cuisinier que pour la société qu’on y trouve de cinq à sept heures du soir seulement , et pour la tisane de Champagne, frappée de glace, que l’on y boit, et qu'on est convenu de trouver meilleure que daus aucun autre cabaret.
Ec dîner fait, nous allâmes voir les trois derniers actes de Gabriclle de Vergy, aux Français. Cette atrocité shakespearienne ne sera pas achevée le jour où mademoiselle Duchcsnois abandonnera sou rôle.
226 JOUnNÉF. I)’üN jeune homme.
Ernest, qui m’avait laissé à l’orchestre pour aller courir de loge en loge, vint me reprendre, et nie conduisit à l'Opéra; c’était l'heure du ballet : mademoiselle Gosselin devait y danser; et mou petitneveu jugeait sa présence aussi nécessaire au balcon qu’à son régiment un jour de bataille. On fut plus raisonnable qu’il ne l’espérait peut-être: on accueillit avec les mêmes transports madame Gardel et sa jeune rivale, ct^ cette fois, le public, ami de ses plaisirs, sapant qu’à l’Opéra du moins
Un trône est assez grand pour être partagé.’
A peine étions-nous descendus sous le péristyle, qu’on nous aunonça notre voiture; mais, attendu qu’il est du bon ton de se montrer à la sortie de l’Opéra, Ernest fit si bien que les gardes obligèrent la voiture de filer à vide, et qu’elle ne put revenir qu’au bout d'une demi-heure.
Après avoir été prendre des glaces au café de Foi, où mou neveu rencontra quelques femmes de sa connaissance, et un plus grand nombre qu’il avait la prétention de connaître, uous entrâmes au Salon des Etrangers, d’où nous sortîmes au moment du souper, à une heure du matin. Ernest, en me ramenant chez moi, m’assura qu’il allait rentrer et travailler jusqu’à trois ou quatre heures, selon son usage; il m’en donna pour preuve et pour garant les livres que j’avais trouvés sur sa table. « Je vous
JOURNÉE D’UN JEUNE HOMME. 227 crois malgré cela, « lui dis-je d’un air très sérieux, en lui remettant la petite spirale noire , ornée de cheveux blonds , que j’avais trouvée sur cette même table, et que j’avais emportée par distraction.
LA SAISON DES EAUX
s* icil. (a 5 aoct 181 3 .]
LA SAISON DES EAUX
Salue , Pctonux largiinr nobilts u iwi a !
Salve , Dardanü gloria mugiut soit!
Publùa mnrlmruiu rt’fjiiû’S , commune medenlum
Auxihum , pru scns mimcn , iiumptu salus.
Clai'd., idyl. vi.
Salut, naïade birulaisantc, honneur des champs de Üardatiiis, cjui nous verset généreusement, avec les eaux salutaires, le repos de la santé ! Le malade et le médecin invoquent également votre secours.
lia de mes correspondants, qui ne se fait connaître que par le nom d’ALEXlS, mais aux productions duquel un esprit original, piquant et enjoué, attache ce caractère particulier d humour dont nos écrivains vivants offrent si peu d’exemples; M. Alexis, dis-je, dans une lettre au sujet des eaux minérales, qu’il a bien voulu m’adresser il y a quelques jours, m’invite à publier les observations que je puis avoir recueillies sur un usage qu’il signale avec autant de gaieté que de malice, .le me décide à regret à continuer une tâche qu’il a rendue plus difficile en la commençant , au risque de me faire une nouvelle
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querelle avec madame G**" de M'*‘, qui vient de m’adresser une lettre où elle me reproche “de chercher à décrier son sexe , et de gâter presque tous mes tableaux , dont quelques uns ne sont dénués ni de vérité ni d originalité , par des satires amères contre les femmes. »
S’il y avait quelque fondement dans cette accusation , il faudrait que je fusse le plus maladroit des hommes ; car je proteste , dans toute la sincérité de mon aine, que les femmes n’ont jamais eu d’admirateur plus vrai, ni de défenseur plus zélé. S’ensuit-il cependant que, dans les feuilles de mon ouvrage où j’essaie de donner une idée de nos mœurs actuelles, je doive m’interdire sur les femmes toute réflexion qui ne serait pas un éloge? Je suis tout prêt à convenir, et même à prouver au besoin, qu’à aucune autre époque le beau sexe n’a mieux mérité d être appelé le bon sexe : cc qui n’empêche pas que ce bel et bon sexe ne fournisse, pour sa part, à la critique un très honnête contingent de défauts, de travers, de faiblesses, et même de ridicules: cela dit en passant, j’en reviens à mou texte.
Il n’y a guère plus d’un demi-siècle que l’usage d'aller aux eaux, à certain temps de l’année, est devenu général en France parmi les valétudinaires des premières classes de la société. Avant ce temps là, on se décidait avec beaucoup de peine, au dernier période de certaines maladies bien earac-
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térisées, à se rendre à Barege ou à Bourbonne, dont les eaux , de temps immémorial , sont réputées de véritables spécifiques.
Un petit prince de la confédération germanique, à qui son marquisat de Franchimont ne fournissait pas les moyens de faire, chaque année, le voyage de Londres ou de Paris, où son goût pour le jeu le portait à vivre, imagiua d’attirer chez lui les gens qu’il ne pouvait aller chercher chez eux : le plaisir devait être le motif du voyage; mais il fallait y trouver un prétexte plausible. Celui de la santé répond à toutes les objections; en conséquence un médecin habile , qui n’était pourtant pas un habile médecin, suggéra au marquis l'idée de tirer parti de quelques sources d’eaux minérales qui submergeaient ses petits Etats, pour établir ostensiblement la réputation du bourg de Spa dont il présageait la gloire. Le docteur fit une brochure dans laquelle il rappela l’antiquité de ces eaux, célébrées par Pline sous le nom de Fons Tungrorum, et prouva quelles étaient le remède infaillible de ces affections nervales , de ces migraines vaporeuses , dont les femmes comme il faut se trouvaient affectées depuis quelque temps d’un bout de l’Europe à l’autre. En même temps que la brochure, ou fit circuler à Vienne, à Paris, à Londres, un prospectus où l’on annonçait que, pour le plus grand soulagement des malades, il avait été établi à Spa un club anglais, une redoute
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française, une salle Je concert et de spectacle, et une banque de trente-el-un.
Dès-lors les malades de bonne compagnie affluèrent, de toutes les capitales européennes, dans une petite bourgade du pays de lûégc. C’est peut-être pareequ'on ne sent jamais mieux le prix de la vie qu’au moment où l’on est menacé de la perdre, qu’on en mène une si joyeuse dans ces asiles des infirmités humaines : du moins est-il certain que les choses se passaient ainsi en 1 77 2, au premier voyage que je fis à Spa avec le comte d’Erfeuil, lequel jouissait aux eaux de la célébrité que le vicomte de G*** avait obtenue dans les coulisses.
Nous fîmes le voyage à frais communs, et nous nous logeâmes ensemble dans une petite maison que je vois encore , en face de la fontaine du Poubon. Dès qu’on fut instruit de notre arrivée, c’està-dire de celle de mon compagnon de voyage, on nous adressa, suivant l'usage, la liste imprimée des personnes qui se trouvaient aux eaux; de ce nombre était le maréchal de ***.
Nous lui fîmes notre première visite. Invités à dîner pour le lendemain, nous y trouvâmes une nombreuse et brillante compagnie, où je fus bien surpris de rencontrer un M. Cantin, qu’on m’avait souvent signalé, à Paris, comme un croupier de jeu. «Si je vous laissais faire, me dit mon compagnon de voyage , vous passeriez votre temps à vous éton -
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ner; apprenez donc une fois pour toutes que rien de ce qu’on voit, rien de ce qu’on dit, rien de ce qu’on fait ici, ne tire à conséquence; on y jouit d’une liberté entière : personne ne pense à juger la conduite des autres, de peur d'appeler l’attention sur la sienne; et l’on traite en aini, quelquefois même en amant, tel homme auquel on se garderait bien de rendre le salut à Paris ou à Versailles.
n Tous les gens que vous verrez à Spa y viennent pour leur santé oii pour leur amusement , et rien ne rapproche les conditious comme le plaisir et la douleur. Je connais mieux que vous le personnage que vous êtes si surpris de voir à la table d’un maréchal de France ; c’est le fils d’un bonnetier de Reims; il est parti fort jeune comme secrétaire de je ne sais quel margrave, dont il a quitté le service au bout de quelques années, avec permission de porter à sa boutonnière un ruban qu’on obtenait alors en Allemagne pour quelques ducats. Cette distinction l’a déterminé à prendreà Paris, le titre de chevalier, en ajoutant un i à son nom bourgeois de Cantin : le chevalier Contint est maintenant tailleur de pharaon; et vous le verrez ce soir en exercice dans la sale de la redoute. »
Si je m’abandonnais aux charmes des souvenirs , qui sont les plaisirs des vieillards, je ferais une peinture d autant plus longue de ma première campagne à Spa, que les moindres circonstances en
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* sont gravées dans ma mémoire en traits ineffaçables. Je ine contenterai de copier ici quelques lignes de mon journal; elles suffiront pour donner une idée de la vie qu’on menait aux eaux de Spa : j’ai lieu de croire que les choses n’y sont pas changées.
Le a a juillet 1772.
«Je m'étais couché à deux heures; je me suis levé avec le soleil : j’ai été frapper aux volets du comte, et jeter des petits cailloux aux vitres de madame Sophie de B***. A sept heures nous étions réunis tous les quatre, Sophie, sa inère, le comte, et moi, sur la place du Poulion, où nous avons pris notre premier verre d’eau. Ces dames se sont rendues, en calèche, à la fontaine de la Géronstère; nous les avons suivies sur des escalins ’. Le docteur avait recommandé à Sophie de prendre trois verres d’eau de cette fontaine, à une demi -heure l'un de l’autre, et de marcher J^ês vite dans cet intervalle. Sa mère, qui ne pouvait pas nous suivre, s’en est reposée sur moi du soin de lui faire exécuter l’ordonnance. A neuf heures nous avons continué notre promenade des fontaines; nous ne sommes pas restés long-temps au ff r atrot: ni à la Sauvenière,
' Petits chevaux de louage, ainsi nommes du prix quon payait autrefois leur course.