LA SAISON DES EAUX
mais nous avons fait une station de deux heures au * ,
Tonnelet , où la mère de Sophie prend les douches.
11 était midi lorsque nous sommes rentrés en ville: ces dames ont été faire une visite du matiu chez madame la maréchale; et le comte et moi nous avons été passer une heure au club des Anglais.
Nous avons dîné chez lady Susanne Grenville.
On n'a point fait courir la bouteille, et l’on est sorti de table en même temps que les dames pour arriver à temps au concert , où j’ai rejoint madame de B***.
La redoute était brillante; Sophie n’a dansé qu’avec moi, et ne m’a pas permis de m’approcher delà table du trente-et-un. Nous nous sommes retirés à minuit; la soirée était superbe, la lune brillait de tout son éclat; on a proposé une promenade dans les montagnes; j'ai indiqué la cabane A' Anette et Lubin ' pour but de notre course; je donnais le bras à Sophie ; nous sommes arrivés long-temps avant les autres; quelqu’un nous avait précédés dans ce lieu, ou nous avons trouvé un Ifcut de bougie qui brûlait encore, .l’avais par hasard sur moi le second volume de la Nouvelle Ilëldise; Sophie m’a proposé d’en lire quelques lettres ; j’ai bien choisi... »
Qualis nox ilia , Dit, Deœque!
1 Ces deux personnages du conte de Marmontel sont nés à Spa, et les Anglais leur ont fait construire une cabane dont on voit encore les ruines.
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Cette journée est marquée dans mon journal de deux astériques en rouge: ce signe ne s’y trouve employé que treize fois dans un espace de «parante ans, que je traverse en un clin d’œil pour dire quelques mots du voyage que j’ai fait, il y a deux ans, à Plombières, sans autre projet tpie de guérir mes rhumatismes, et sans autre livre que le Manuel des Goutteux, qui n’a tien de commun avec la Nouvelle Héloïse.
Plombières, dont les eaux thermales jouissent en France de la plus ancienne réputation, est, pour ainsi dire, englouti dans un abyme, au milieu des Vosges; on croit s’y précipiter, et l’on y arrive assez doucement du côté de llcrniremont, par une avenue appelée Promenade des Dames.
Ce bourg, composé d’une seule rue, se prolonge dans un vallon très étroit, entre deux montagnes boisées jusqu’à leur sommet, et se termine par une promenade plus agréable encore que celle des Dames, que l’on nomme la Filerie. Les maisons, d'une simplicité un peu rustique, mais d’une grande propreté, sont autant d’auberges pendant la saison des eaux. Les plus remarquables sont celles de M. Jacotel , et de feu le docteur Martinet. Le premier a soin de vous apprendre qu’il était jadis cuisinier du roi Stanislas ; et ce qu’on peut en conclure, c’est que l’ami de Charles Xll n’était pas gourmand. Je logeais chez le second; ce médecin en
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tilre des eaux n'eu avait de sa vie goûté d’aucune
espèce.
Les malades sont tin peu moins rares à Plombières qu'à Spa ; mais la vie qu’on y mène est à peu près la même : on se lève de très bonne heure, et l’on se rassemble dans la Salle du Grand-Bassin , où l’on se baigne en commun. C’est un spectacle assez curieux que celui de cette vaste baignoire, dans laquelle sont assis pêle-mêle hommes et femmes, garçons et filles, en chemises de laine, buvant, à l’envi et comme par gageure, force verres d’eau de la fontaine du Crucifix.
En sortant du bain , on se rend, toujours le verre en main, à la Promenade des Dames , du milieu de laquelle ou voit sourdre la fontaine dite ferrugineuse, où l’usage veut que l’on boive, en se promenant, trois ou quatre verres d’une eau détestable, mais éminemment stomachique.
Lorsque les différentes sociétés de baigneurs se conviennent , on se quitte peu , et l’on fait ordinairement porter sou dîner les uns chez les autres. Les courses que l’on entreprend après dîner, ont, le plus souvent, pour but te bois à Jacquot, ou la ferme au père Pincent, plus éloignée dans les Vosges.
Ce n’est pas seulement l’aspect d’un paysage enchanteur qu’on vient chercher dans ce dernier endroit, c’est la vue d’un de ces génies bruts, de ces Pascal de village , qui semblent deviner les arts que
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les autres apprennent. Il y a quelques années que celui-ci a construit, sans modèle, sans conseil, avec le bois de son jardin et le souvenir d’un piano qu’il avait aperçu une seule fois à Nancy , un instrument de la même espece, que j’ai vu et que je crois pouvoir citer comme un prodige d industrie. Plusieurs autres ouvrages mécaniques , inventés et exécutés par ce vieillard qui ue sait pas lire, prouvent que , sur un autre théâtre et dans d’autres circonstances , il eût été sans doute un des premiers mécaniciens de son siècle. Le père Vincent n’est pas seulement un homme de génie; c’est un homme de bien , en grande vénération dans son pays , qu’il honore également par ses talents et par ses vertus.
Lorsque le temps promet une belle journée, on va dîner sous la feuillée au val d'Anjou, et non d Ajou comme on s’habitue à l'appeler : c’est un des lieux les plus agréables, les plus pittoresques dont on puisse se faire l’idée. Il est rare que ce petit voyage, qui se fait en char-à-bimcs , s’achève sans qu’aucune de ces voitures ne vienne à verser; mais s’il arrive quelque accident aux voyageurs, on a la ressource d’appeler un paysan du val d’Anjou, qui remet le membre démis ou fracturé aussi bien que pourrait le faire le premier chirurgien de Paris. C’est une chose assez curieuse à observer que cette aptitude , que cet instinct chirurgical , dont sont doués indis-
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tiuctcmciit tous les habitants de ce vallon , depuis l’enfant jusqu’au vieillard.
A Plombières comme à Spa, à Bath comme à Tœplitz, on va finir sa journée au salon de trente^et-utt , où l’on est bien plus sùr de déranger sa fortune le soir, qu'on ue l’est de refaire sa sauté le malin en épuisant les fontaines.
Avant de terminer ce Discours par les portraits de quelques habitués des eaux , dont j’ai retrouvé les croquis sur mon album, je dois faire mention de trois lettres qui m’ont été écrites à ce sujet.
Dans la première, un confrère, qui prend le nom d' F mute de la Chaussée du Maine , me reproche d’avoir oublié , eu traduisant les quatre vers de Claudicn que j ai pris pour épigraphe, de rendre 1 inempla salus, auquel il paraît tenir beaucoup; il me demande malignement si, par hasard, la Faculté ne me C aurait pas défendu.
Dans la seconde , une correspondante très aimable et très grondeuse me donne le moyen de réparer quelques torts involontaires que j’ai eus avec elle eu commençant ce Discours : peut-être ne serat-elle pas encore aussi contente de moi que je le désirerais.
La troisième lettre est d’un intérêt trop général pour ne pas la citer en entier :
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Pairabœuf , le 1 8 août 1 8 1 3.
«Il n’y a qu’heur et malheur en ce monde, M. l’Ermite, pour les choses comme pour les hommes; ou parle beaucoup de telles et telles eaux qui ne sont bonnes à rien, et l'on ne dit rien de celles qui opèrent véritablement des miracles. C’est au nom de l’humanité que je vous invite, que je vous somme, s’il le faut, de faire connaître à vos compatriotes les sources précieuses qui coulent, presqu’à leur insu, dans le fond de la Bretagne. Puisqu’on ne sait pas au juste où se trouve la fontaine de .louvence ( quoi qu’en dise Jluon de Bordeaux , qui la fait venir en droite ligne du paradis terrestre , et l’Espagnol Ponce de Léon , qui croyait l’avoir trouvée dans la Floride), rien n’empêche qu’on ne donne ce nom célèbre aux fontaines minérales de Dinan, dont les eaux , entre autres vertus singulières , ont celle de réparer du temps f irréparable outrage, .le citerais plusieurs femmes qui ont retrouvé là leur jeunesse, si je pouvais espérer de les faire convenir même d'une vieillesse passée. Une foule d’expériences dont j’ai tenu note prouvent, aussi clairement qu’une chose de cette nature puisse êtrt^rouvée , qu’il n’y a point de stérilité ( à part celle^B l’âge a sanctionnée depuis long-temps) qui résiste à l’usage de nos eaux ferrugineuses; mais ce quelles ont de merveilleux, d’inappréciable pour les femmes dans leurs