‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 3 (volume 3)Chapitre 38 sur 56 · DU CHAMP-DE-MARS · texte numérisé non relu

DU CHAMP-DE-MARS

appris de quelle nature était l'intérêt qu’on y prenait à M. Francisque, ni sans faire compliment à sa fille d’une victoire dont on m'avoua quelle devait être le prix.

En quittant ces bonnes gens, nous sommes allés dîner chez un traiteur du Gros-Caillou , où j’ai pris des notes et recueilli des observations qui pourront trouver leur place ailleurs.

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K*' Cil. [3o SEPTEMB1B l8l3.]

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Avitlos vicinum funus ut tryrai

Examinai , mortisque indu sibi paner e coqtl ;

Sic tenems animos aliéna approLria sirph Absterrxnt vitiis-

Hou , lib. I, »ai. iv.

La mort du voisin l'ail trembler le malade indocile, cl le force, par la crainte^ à se menacer davantage; de même les jeunes gens sont avertis par certains exemples à éviter le vice dont ils ont vu les conséquences.

Le cri des Romains, du pain et des spectacles, est également celui des Français, en changeant l'ordre B des mots: Des spectacles et du pain; telle est l’expression de leurs besoins par rang d’importance. Satisfaits du nombre, ils ne disputent pas sur le goût; tout leur convient, depuis les tragédies de Corneille jusqu’aux quolibets de Paillasse ; depuis l’Opéra jusqu’aux scènes du café d’Apollon, depuis les disputes du port ou de la halle jusqu’aux exécutions de la Grève.

Les Parisiens sont, à cet égard comme à beau-

coup d’autres, les Français par excellence. Cette avidité de spectacle, que tout entretient et que rien ne peut satisfaire, s’exerce indifféremment sur les objets les plus frivoles et les plus graves : on attend ici avec une égale impatience une première représentation au Théâtre-Français et à celui des Variétés; ' on court avec le même empressement aux exercices des sourds-muets et aux séances de l’abbé Faria ; aux expériences de physique du plus habile professeur, et aux tours de gibecière de Bernardi ou d'Olivier. Cependant, s’il fallait assigner le degré d’estime que les Parisiens portent aux différents spectacles qui leur sont offerts, je ne serais pas éloigné de croire qu’après les représentations du théâtre, celles qu’ils préfèrent, par raison d’analogie sans doute, sont les assises des tribunaux criminels.

Au moment où j’écris, le Palais est le théâtre en vogue ; et le drame qu’on y représente attire chaque matin la foule des spectateurs. Rien de plus simple que le sujet (il s’agit d’une accusation de faux en écriture privée); mais la fable se complique de tant de faits accessoires , les scènes épisodiques y sont si variées, les caractères principaux si fortement prononcés, les personnages si nombreux, et le dénouement, quel qu’il soit, d’un tel intérêt, qu’on peut expliquer, jusqu’à un certain point, la curiosité scandaleuse qu’excite une semblable af-

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' faire. Paris tout entier s’en occupe, et l’opinion publique se partage, d’une manière très inégale, il est vrai , entre l’accusateur et les accusés.

Les journaux rendent compte chaque matin des progrès de la procédure; on les compare, on les oppose les uns aux autres, moins pour éclairer son jugement que pour motiver l’opinion qu’on s’est formée d’avance, et dont on est bien résolu de ne se point départir. Quelque part que vous alliez, vous trouvez la discussion ouverte sur l’affaire llcynier-Miehel: vous êtes interpellé et forcé d’avoir un avis ; on ne vous permet point de rester neutre ; il faut prendre couleur pour ou contre la partie civile, et sur-tout vous défendre de la modération, dont les femmes sont ennemies jurées dans cette affaire

Les avenues du Palais de Justice sont assiégées dès huit heures du matin par la foide des curieux de toutes les classes. Les heureux du jour, ceux qui ont obtenu des cartes d’entrée, s’avancent la tête haute, et jouissent intérieurement de l’envie que leur portent ceux qui n’ont d’autre espoir que de fléchir une sentinelle ou d’attendrir un huissier. Les

' Il n’est pas inutile d'observer que c'est à l'époque, et au moment où les débris de nos glorieuses armées arrêtaient, aux bords du Ithin, l’invasion des puissances européennes , prêtes à fondre sur la France, que les frivoles habitants de Paris s’occupaient exclusive* ment de ce procès honteux.

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uns se réclament d’un avoué, à l’aide duquel ils pénétrent jusque dans la salle des Pas-Perdus; les autres sont introduits parles couloirs, sur les pas d'un garçon de salle, qu’ils ont régalé à la Buvette; et les moins chanceux, c’est-à-dire le plus grand nombre, après avoir resté pendant quatre heures à la porte , se retirent avec l’espérance d’être plus heureux le lendemain.

Il y a long-temps qu’on a observé l’influence des lieux sur les hommes qui les habitent ou qui les fréquentent; nulle part cette influence n'est aussi sensible qu’au Palais, dopt chacune des salles présente un aspect et des caractères particuliers.

Je ne sais pourquoi ces vastes galeries voûtées, malgré la variété des boutiques qui les décorent, n’offrent aux yeux qu’un tableau triste et monotone. Les successeurs de Barbin sont les premiers qu’on y remarque. Vous chercheriez en vain , sur l’étalage antique de ces libraires, le roman du jour ou la brochure nouvelle. Enfoncé dans son échoppe, comme un limaçon dans sa coquille, le vénérable bouquiniste se dérobe aux yeux du chaland, derrière un triple rempart d’in-folio vermoulus. I.es Trévoux et les Moréri sont au premier rang ; les dix énormes volumes de Cujas servent de renfort aux Loiseau, aux Bacijiiet, aux Desmoulins , contre lesquels s’appuie

.... le vieil Infortiat,

Grossi des visions d’Accurse et d’Aleiat.

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Cette galerie île libraires anté-diluviens est égayée par quelques marchands de bonnets carrés et de rabats, qui étalent avec beaucoup de goût la riante friperie des suppôts de Thémis....

Mais il est déjà neuf heures, et le Palais commence à se peupler. Les huissiers-audienciers se rendent à leur poste , les avocats-généraux donnent audience aux avoués, et reçoivent les productions; le client vient attendre son avocat dans la grande salle, et rencontre son adversaire, avec lequel il se dispute pour passer le temps ; enfin les avocats arrivent, et les plaideurs en foule se groupent autour d’eux. Nos Cicérons, nos Démosthènes, en cheveux flottants, s’applaudissent, en entrant à l’audience, de la nombreuse clientclle qu'ils traînent après eux. Avec quelle gravité comique M c N*** prend place au bureau! avec quelle importance il dispose ses papiers! avec quel air de protection il parle à ses clients, dont l’agitation contraste si singulièrement avec le sangfroid de celui qu’ils ont chargé souvent de leurs plus chers intérêts.

Quel que soit le talent des orateurs, il est rare que les débats, en matière civile, aient un auditoire Lien nombreux. Ce sont des émotions qu’on vient chercher au Palais comme au théâtre ; et l’on n’en saurait attendre de bien vives d’une discussion qui a pour objet un mur mitoyen, des loyers arriérés, ou la validité d une donation entre-vifs.

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C’est à la cour d'assises que les spectateurs affluent: les places, depuis quinze jours, s’y seraient vendues (s’il eût été permis de les acheter) plus cher quelles ne l’ont jamais été à la plus belle représentation à bénéfice. Depuis long-teinj^ewibunal criminel n’avait réuni un aussi brillant auditoire. Les femmes les plus élégantes viennent assidûment y prendre place; des hommes de distinction se sont fait remarquer plus d’une fois au nombre des spectateurs. Cet étrange empressement a plusieurs causes : la plus générale est le rang que les accusés et les accusateurs tiennent dans la société, et la triste célébrité qu’ils ont acquise. L’un a fixé tous les yeux sur lui, plus encore par la rapidité que par l’immensité d’une fortune sans aucune proportion avec scs moyens personnels.

Le principal accusé a, pendant long-temps, étonné la place et la Bourse par la hardiesse de ses spéculations, dont on connaît les funestes résultats. Quelques circonstances de ce procès en ont rappelé un beaucoup plus justement célébré. On a voulu établir une sorte de parallèle entre Reynier et Beaumarchais; quelques traits des caractères de Bertrand, Marin et Malbête, ont paru convenir à la partie civile; et une femme charmante, de vingtsix ans moins un mois, a fourni aussi quelques traits à la comparaison. Ce rapprochement forcé ne souffre pas le moindre examen.

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Jamais cause plus insignifiante, au foud, (pie celle de Beaumarchais , n'attira l’attention publique : il s’agissait de savoir « si les héritiers de Pâris-Duverney étaient ou non redevables, à l’auteur du Barfter Séville, d’une somme qu’il réclamait. » Cette affaire netait point de nature à occuper le parlement pendant trois heures; Beaumarchais, en plaidant lui-même, en transportant la comédie au barreau, comme il a depuis transporté le barreau à la comédie, occupa la France, pendant une année entière, d’un procès qui devint et qui reste encore le fondement le plus solide de sa brillante réputation.

Pour obtenir un aussi grand résultat’ d’une cause aussi milice, il fallait parvenir à la célébrité; et, dans une pareille affaire, on ne pouvait y arriver que par le scandale. Beaumarchais ne l’épargna pas: persuadé qu’en France on est tout près d’avoir raison quand on a mis les rieurs de son côté, et surtout quand on a fait rire aux dépens de ceux que l’on hait , il força d’entrer en instance l’un des magistrats d’un parlement détesté, qu’il couvrit de ridicule dans la personne du conseiller Gocsman ; le dénouement de cette comédie juridique fut une sentence de blâme, dont Beaumarchais se fit dans le monde un titre honorable. Cet homme, d’un esprit très distingué, et dont la réputation , si souvent attaquée pendant sa vie, a trouvé et trouve encore dans

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ses aniis, de zélés défenseurs, avait pris pour devise un tambour avec ces mots : Silet nisi percussus. Au bruit qu’il a fait on peut juger des coups qu’il a reçus ; il a dit lui-même que sa vie était un combat.

Mais laissons là Goësinan, Beaumarchais, et le parlement Maupcou ; revenons à la cour d assises, et voyons à quoi tient la curiosité publique. Si la cause dont il s’agit sc plaidait au tribunal de commerce; si l’alternative d’une peine infamante ou d'une fortune de deux millions n’était pas pour les accusés la conséquence de la perte ou du gain de leur procès, personne ne penserait à s’en occuper: les plus jolies femmes de Paris ne feraient pas violence à leur plus douce habitude, pour venir, avant neuf heures, prendre place au parquet et jusque sur le banc des accusés ; les portes de la salle d’audience ne seraient pas incessamment assiégées par les flots tumultueux des spectateurs; l’engouement ne serait pas arrivé au point de déranger presque tous les cerveaux parisiens ; et la basoche elle-même ne serait pas divisée d’opinions sur cette grande querelle. Le défaut d’autres spectacles contribue encore à la vogue de celui du Palais : les grands acteurs du Théâtre-Français sont absents, l’Opéra se suffit à lui-même et prend le parti de se passer de spectateurs; Feydeau languit, etl’Odéon n’est point assez récompensé de son zèle.

Ije tribunal de police correctionnelle est, après

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la cour d’assises, celui dont les séances sont les plus suivies ; et je connais des amateurs qui soutiennent qu'il a sur cette dernière l’avantage d’une plus grande variété. On ne se doute pas combien il existe à Paris d’iionnêtes bourgeois qui ne connaissent d’autre passe-temps que d’assister aux séances des tribunaux : c’est pour eux, tout à-la-fois, un plaisir et un avantage inappréciable que d’aller, en hiver surtout , s’asseoir gratis sur de bonnes banquettes rembourrées, dans une salle chauffée à point, où des avocats viennent, avec plus ou moins de talent, représenter devant eux uu drame qui a nécessairement, comme un autre, son exposition, son nœud, ses péripéties, son dénouement, et sa catastrophe. En sortant de là, le cœur et la tête remplis de ce qu’ils viennent de voir et d’enteudre, ces auditeurs se rendent à la Buvette, où ils révisent entre eux le procès auquel ils ont assisté, et dont ils confirment assez ordinairement la sentence.

Je me suis contenté, dans cet article, d’esquisser quelques traits d’un vaste tableau, sur lequel je me propose de revenir.

LES OBSÈQUES DE GRÉTRY

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