‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 3 (volume 3)Chapitre 4 sur 56 · UNE PREMIÈRE REPRÉSENTATION · texte numérisé non relu

UNE PREMIÈRE REPRÉSENTATION

mière représentation à une époque où les spectacles sont moins un plaisir pour tous qu’une habitude chez les uns et une espèce de fureur chez les autres. Quel champ d’observations qu’un lieu où se rassemblent tous les Aidicules, toutes les prétentions et tous les amours-propres! On a maintenant le besoin du spectacle : j’ai vu le temps où l’on en avait le goût; où les vrais amateurs, qui dirigeaient sur ce point l’opinion publique, établissaient une différence dans les genres , et ne souffraient pas que l’on pesât dans la même balance une tragédie, une comédie de caractère, un opéra-comique, et une parade de la foire. Dans ce temps-là, comme du temps de Boileau, un clerc de procureur pouvait, pour ses quinze sous, siffler Attila; mais ce clerc de procureur n’allait à la comédie que le dimanche; tous les autres jours, le parterre était habituellement composé de gens instruits , pour qui le théâtre était une espèce d’athénée où ils venaient, à l’école de Corneille et de Molière , étudier les mœurs des peuples et les passions des hommes. Dans ce temps-là, une pièce qui n'était pas dévouée d’avance à l’esprit de parti ou aux intrigues d’un chevalier de la Morlière, était jugée de la manière la plus impartiale; chaque genre jouissait du degré de considération qu’il méritait ; chaque théâtre avait sa cour spéciale, son tribunal ad hoc.

C’est au café de la Régence que le théâtre de l’O-

d'aü jourd’hui. 47

péra tenait ses assises; c’est là que se plaidait chaque joui - la cause de Rameau contre Lulli; qu’on prononçait en dernier ressort sur le mérite des airs de Mondonville et de Dauvergne, sur les poëtnes de Danchet et de Cahuzac : le coin du roi et celui de la reine s’y livraient des assauts continuels, dans l’intervalle des parties d’échecs , et, quatre heures sonnant, chacun courait au théâtre du Palais-Royal faire l’application de sa théorie. Jamais un habitué de l’Opéra ne se montrait à un autre spectacle le mardi et le vendredi ; il se serait fait scrupule de manquer la cinquantième représentation des Indes galantes, pour voir, aux Français, la première de Méropc , et l’on n’aurait pas oublié d’envoyer le lendemain demander des nouvelles de tel ou tel amateur qui ne se serait pas montré la veille au balcon de l’Opéra.

L elite des gens de lettres et des habitués du Théâtre-Français se réunissait au café Procope,sous la présidence de Piron. C’est là que se décidait le sort des pièces nouvelles, et que le jugement du public était révisé quelquefois avec beaucoup d’irrévérence. C’était à cette école, dont les professeurs avaient tous fait leurs preuves, que se formait le parterre de la Comédie-Française. Le bonnetier de la rue aux Fers et le mercier de la rue Saint-Denis ue prononçaient pas magistralement sur Racine et Voltaire ; ils se contentaient de venir le dimanche pieu-

48 UNE PREMIÈRE REPRÉSENTATION rer à Zaïre et rire aux Plaideurs, sans s’embarrasser de ce que maître Fréron pouvait penser et dire de ces deux chefs-d’œuvre. L’enthousiasme alors se réglait assez généralement sur l’importance de l’ouvrage, et l’onne sè passionnait pas tout-à-fait autant pour le Coq du Village et pour la Servante justifiée, que pour le Méchant et la Métromanie.

Autres temps, autres goûts, maintenant une comédie en cinq actes, de l’auteur le plus renommé, un mélodrame à T Ambigu, une parade aux Variétés, attirent la même affluence et les mêmes spectateurs. On se décide indifféremment pour Palmerin et pour Héraclius , et les journaux du lendemain rendent compte avec la même gravité, avec le même empressement, du succès de Ninus II et de celui d’^frchambaud.

Quoi qu’il en soit , un auteur séduit par la brillante perspective d’entrer en partage de gloire et de renommée avec les coryphées du mélodrame, a résolu de se produire sur la scène française. U est parvenu à éviter tous les écueils, à franchir tous les obstacles qu’il a trouvés sur sa route , depuis le jour de la première lecture de son ouvrage au comité des acteurs jusqu’au moment de la mise en scène; il est arrivé vivant à sa dernière répétition ; c’est demain qu’on le joue. Là connnence la tâche que je me suis proposée.

La pièce n’était point encore en répétition, qu elle

d’aujourd'hui.

était déjà la proie des journalistes : les uns ont officieusement prévenu le public que l’auteur n’est encore connu que par des chutes : les autres , que son sujet a déjà été traité plusieurs fois sans succès ; celui-ci s’est empressé d’accueillir la réclamation d’un anonyme qui crie au plagiat; cet autre, en montrant la griffe, a dit à quel prix il consentirait à faire patte de velours. Les acteurs qui ne jouent pas dans l’ouvrage, quelquefois même ceux qui y jouent des rôles qu’ils out jugés mauvais , font circuler dans le public des bruits de funeste présage. Les rivaux qui croient avoir à se plaindre d'un passe-droit, les envieux (car il en est même parmi les auteurs) relèvent malignement dans les salons et dans les cafés les défauts de l’ouvrage , qu'ils ont saisis aux répétitions ou ils se sont glissés furtivement ; ils signalent comme hasardées les scènes les plus belles, comme dangereuses les situations les plus neuves et les plus fortes. D’un autre côté, les amis, les prôneurs et les malveillants les plus adroits portent d’avance l’ouvrage aux nues , lui assignent sa place entre A t ha lie et Mérope, entre le Tartuffe et la Métromanie, et ameutent ainsi contre son auteur tous les amours-propres contemporains.

Enfin le jour de la première représentation arrive! Quelque matinal que soit l’auteur, il trouve à son lever des gens qui l’attendent : les quêteurs de billets assiègent déjà sa porte. C’est une espèce de Ermite, t. iii. 4

5o UNE PREMIÈRE REPRÉSENTATION faveur à laquelle tout le monde se croit aujourd'hui des droits, et qu’ou demande du ton dont on offre un service. 11 est de fait, cependant, que les solliciteurs ont, pour la plupart, plus de justice que de bienveillance, et qu’ils sont ordinairement des téinoins très calmes de la lutte qui s'établit au parterre : quelques uns, il est vrai, par un petit mouvement de vauité qui n’en fait pas moins honneur à leur franchise , sifflent l'ouvrage qui leur déplaît pour n’avoir pas l’air de billets donnés.

A cette foule d’importuns indifférents succèdent les chefs d’une troupe auxiliaire que Dorât a pris le premier à sa solde, et que l’ingrat La Harpe, qui lui avait dit plus d’une fois la victoire, a voulu Immoler sur le théâtre même de ses plus glorieux triomphes. Les députés de la compagnie des claqueurs viennent faire leurs offres de service. Répugnez-vous à vous servir de pareils inoyeus, ils cherchent à dissiper vos scrupules en vous citant de grands exemples; témoignez-vous quelque défiance, ils produisent leurs certificats , ils vous montrent la liste des mauvaises pièces qu’ils out fait réussir; et si vous persistez à rejeter avec mépris les propositions de ces entrepreneurs de succès, ils ébranlent votre confiance et votre amour- propre en vous nommant les bons ouvrages qu’ils ont fait tomber.

Délivré d’une manière on de l’autre de cette visite, il faut répondre à vingt billets de femmes, qui

d’aujourd’hui.

s’cn prennent à vous de ce quelles n’ont pas de loges, de ce que vous n’avez pas reculé votre première représentation jusqu’au jour de leur quart; de ce que vous avez oublié de retirer à temps leurs coupons. Pour s’assurer que cette maudite matinée tire à sa Hn, notre auteur sort de citez lui, et va dîner de bonne heure avec quelques amis intimes qui cherchent eu vain à dissiper les inquiétudes qu'ils partagent.

Six heures sonnent : quelle foule inonde les avenues du théâtre ! les barrières placées dès le matin sous le vestibule ont doublé le nombre des amateurs : tel badeau qui résistait depuis huit jours à l’influence de l’affiche, ne résiste plus à l'influence de la barrière : comment ne pas supposer excellent ce que tant de gens s’empressent à voir? Les bureaux sont ouverts; mais comment se fait-il qu’on n’y distribue que la vingtième partie des billets que la salle peut contenir? d’où vient que le buraliste est assiégé dans sa petite loge, et qu’on lui dispense force injures par sa lucarne, en échange des billets qu’il ne délivre pas, et qui se vendent à la porte trois ou quatre fois leur valeur? Cet abus , dont je ne cherche pas la source, a de graves inconvénients : j’y vois pourtant cet avantage , que tel auteur, après sa chute , peut se vanter que les billets de parterre ont été payés douze ou quinze francs le jour de la première représentation de sa pièce. Scudéri se vantait bien de la mort des deux portiers étouffés à

5a UNE PREMIÈRE REPRÉSENTATION la porte de la Comédie eu l’honneur de son Amont tyrannie/ ue.

Avant d’entrer dans la salle, où la foule s’engouffre avec un bruit épouvantable , je jette un coup d’œil sur la file dés voitures qui s’avancent lentement, dans un ordre que rien ne peut interrompre, et dont la reconnaissance publique ne tient peut-être pas assez de compte à l'autorité vigilante qui le maintient avec tant de soins et de peines.

Dans l’intérieur, tout est en mouvement, tout paraît en désordre; on croit entrer dans une ruche envahie par un nouvel essaim : on se heurte, on se presse au parterre, à l’orchestre, dans les galeries; la plus grande solitude régne encore dans les loges. Le» groupes se forment au parterre, les orateurs s’établissent au centre, et pérorent sur le genre, sur le titre, sur la distribution de l’ouvrage , suivant l’intérêt qui les amène.

Ces dissertations préliminaires sont interrompues de temps à autre par des remarques sur les personnages de quelque importance que l’on aperçoit aux galeries ou aux balcons. « Remarquez ce grand homme qui promène ses regards autour de la salle, de manière à attirer l’attention sur lui; c’est l'auteur de....; il s’aperçoit qu’il est à côté d’un académicien Voyez comme il lui fait place! comme

il a soin de sou chapeau! Ces petits services-là

peuvent se retrouver un jour. — Madame Geoffin

d’aujourd’hui.

est aux premières, en grande toilette! signe éclatant de la protection que l'ancien des feuilletons accorde à la pièce nouvelle. Si l’auteur n’eût pas fait son devoir, l’aristarque se serait retranché dans sa baignoire, et madame afficherait in^d^jlaigueux négligé. »

La rampe s’éclaire; l’orchestre des musiciens se remplit. « Nous n’aurons point de symphonie ce soir; c’est toujours cela de gagné ! » La toile se lève. Chut!,.. Paix là!... Pourquoi dinc-t-on à six heures? Pourquoi est-il du bon ton d’arriver tard au spectacle, de parler tout haut daus les corridors; en un mot, de faire de l'effet en entrant dans sa loge? Le premier acte est achevé, on n’a point entendu l’exposition ; cela pourrait bien jeter quelque obscurité sur le reste de l’ouvrage, à moins que l’auteur n’ait eu l'attention de ménager une seconde exposition pour l’actc suivant ; il y en a des exemples.

Les loges se sont remplies pendant le second acte. Les femmes l’emploient à se faire voir, à se reconnaître , à promener leurs lorgnettes sur tous les points de la salle ; elles sortent de leur loge à mi-corps, se font des signes de la tête et de la main ; et l’intrigue est déjà nouée, que ces dames ne savent pas encore le nom des personnages.

L troisième acte, l’attention commence à se fixer sur la pièce; la cabale s’agite, les partis sont en présence : où l’un admire uue situation forte, un

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