‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 3 (volume 3)Chapitre 43 sur 56 · UNE VISITE D’HOPITAL · texte numérisé non relu

UNE VISITE D’HOPITAL

Aurcngzch, à qui l’on demandait pourquoi il ne hâ* lissait pas d'hôpitaux , dit: «Je rendrai mon empire si riche, qu’il n’aura pas besoin d'hôpilaux. • Il aurait fallu dire : Je commencerai par rendre mon empire riche, et je bâtirai des hôpitaux.

MoirrtSQ. , Esprit des lx>is , cb. x x 1 x .

.le silis triste, le temps est sombre, l’hiver approche, et j’ai quelques raisons de croire que mes lecteurs ne sont pas plus en train d’écouter des sornettes que je ne le suis moi-même de leur en conter; ainsi donc, sans égard à la régie que je me suis faite de varier mes petites compositions, et de faire succéder, autant que je puis, une esquisse légère de nos goftts, de nos plaisirs, de nos travers, ou de nos ridicules, à la peinture plus sérieuse de nos vertus, de nos malheurs, ou de nos vices; sans égard, dis-je, à cette règle que Boileau recommande, et que j’observe le moins mal qu’il 111’est possible, je me décide, après avoir conduit mes lecteurs dans le repaire du

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crime, à leur faire parcourir avec moi l’asile de la douleur.

Je reviens d’abord sur une observation que je crois avoir déjà faite, et que je voudrais bien ne pas répéter sans profit : c’est que la curiosité des étrangers et des provinciaux qui visitent cette capitale, est tout juste en raison inverse de l’importance et de l’utilité des objets qui l’excitent : on commence par voir le théâtre de Brunei et le café d'Apollon ; on finit par les Invalides et les Hôpitaux. La plupart des hommes sont maintenant trop sensibles pour s’intéresser à des malheurs réels : on pleure au spectacle, à la lecture d'un roman; on s’évanouirait à la vue des maux dont la supposition fait verser tant de larmes; et la seule différence à établir aujourd’hui entre les gens sensibles et ceux qui ne le sont pas, c’est que les uns s’éloignent du malheur pour ne point le partager, et les autres pour ne pas le soulager. Voyez ce riche compatissant, qui laisse, par hasard, tomber du haut de sa voiture un regard sur la civière où l’on porte à l’htV pital une malheureuse mère de famille en proie aux dernières atteintes d’une maladie mortelle : comme il se rejette avec pitié au fond de son carrosse! comme il détourne la tête avec un sentiment pénible, dont l’expression va jusqu’au dégoût! Exigerez-vous d’un être aussi humain , aussi facile à émouvoir, qu’il quitte ses lambris dorés pour venir

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contempler, dans un hospice, l’infortuné luttant contre la souffrance et la mort? lls’cn défendra en vous citant les beaux vers de Thcveneau :

. La mort, dans ce séjour, théâtre de sa rage.

Sous mille traits hideux répète son image :

Ici le vieux guerrier, le vieux cultivateur,

De sa faux suspendue accuse la lenteur.

Maudissant à-la-fois leur ingrate patrie,

Que l'un a défendue et que l’autre a nourrie.

L’un fait gémir les airs de ses longs hurlements,

Interprètes affreux de scs affreux tourments;

L’autre, dans lps efforts d’une horrible agonie,

Dispute, mais en vain, les restes de sa vie.

Vainement lui objecterez-vous que les abus contre lesquels ces vers sont dirigés n existent plus ; que les améliorations réclamées par la philosophie avec tant de zèle et de persévérance sont en grande partie effectuées ; et que le spectacle des hôpitaux à Paris, loin d’être, comme autrefois, un objet d’épouvante et d’horreur , ne peut éveiller dans l'anic que les émotions d’une pitié douce et tendre où se complaisent les cœurs bienfaisants : vous ne vaincrez pas une répugnance qui prend pour excuse la sensibilité même avec laquelle on cherche à la combattre.

De tous les établissements consacrés aux pauvres

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malades, chez toutes les nations de l'Europe, le plus ancien est C Hôtel- Dieu de Paris. Sa fondation remonte presque à l’origine de la monarchie : la tradition la plus commune l’attribue à saint Landry, évêque de Paris sous Clovis II , vers l’an 608. Dafts ces siècles voisins de la primitive Eglise, où les maximes évangéliques régnaient encore dans toute leur pureté , une partie des revenus affectés aux sièges épiscopaux était le patrimoine des pauvres; à cette époque, où lesprincesde l'Eglise portaient une croix de bois, se souvenant (d’après l’expression d’un célèbre orateur) qu'une croix de bois avait sauvé le monde, plusieurs évêques se firent un devoir d’enrichir un établissement que le saint prélat avait formé dans sa propre maison. Dans le siècle suivant , Erchinoald, comte de Paris, agrandit beaucoup l’Hôtel-Dieu, auquel il annexa quelques dépendances de son palais, et qu’il dota , par testament, d’une partie de ses biens. L’évêque Maurice, vers le milieu du XIE siècle, fit un règlement, confirmé depuis par un édit royal, dans lequel il fut statué qu’à sa mort, comme à celle de chacun des chanoines , de son chapitre, leur lit appartiendrait de droit à l’Hôtel-Dieu. Trois cents ans après, messieurs du chapitre rachetèrent, au moyen de cent livres payables à l’Hospice (somme exorbitante alors), la faculté de conserver leur lit. lies personnes qui voudront s’amuser à comparer la valeur de l’argent à

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cette époque avec le prix des objets , pourront fort bien acquérir la preuve que dès-lors les chanoines étaient fort bien couchés, et que l’ameublement de leur alcôve ne différait guère de la description que Boileau nous en fait dans son Lutrin. Il est probable qye ce genre de luxe alla toujours croissant, puisque les administrateurs des pauvres réclamèrent contre le rachat de cette redevance , et qu’en ' i654 le parlement condamna les héritiei's de M. de Gondi, oncle du coadjuteur de Retz, à livrer à l’Hôtel-Dicu le lit de l’archevêque, tel qu'il se corn- • portail au décès du prélat.

Cet hôpital a toujours été richement doté; il ne pouvait échapper à la piété de saint Louis, qui tient le premier rang parmi ses donateurs. En 1 385 , un traitant, qui n’était pas sans quelques scrupules sur ses richesses, crut en légitimer la source eu faisant quelques libéralités à l’Hôtel-Dicu ; et', pour que la postérité n v en doutât pas, il eut soin de consigner une si belle action sur une plaque de cuivre que j’ai vue autrefois dans la chapelle, mais que je n’ai point retrouvée à ma dernière visite. Si l’exemple d'Oudard de Mocieux eût été suivi par tous ceux de ses confrères chez qui le même examen pouvait faire naître les mêmes inquiétudes , l’IIÔtel-Dieu de Paris serait maintenant en état de recevoir, ou du moins de secourir tous les pauvres de France. Un magistrat qui n’occupe pas une place très honora-

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ble dans l’histoire , le ehancelier Duprat , ast compté parmi les bienfaiteurs de l’IIÔtel-Dieu. Il espérait, en sa qualité de légat du pape, compenser ses intrigues par ses aumônes : je ne sais ce que la justice divine en aura ordonné, mais la justice humaine n’a point admis la compensation.

Je me souviens d’avoir vu l’Hôtel-Dleu dans ma jeunesse; et je l’ai vu tel que le dépeignaient les administrateurs eux-mêmes dans le rapport qu’ils présentèrent à cette époque au gouvernement : ,

» Une immense sentine où l’on rassemblait des malades de toute espèce, entassés, le plus souvent, quatre, cinq , et jusqu a six dans le même lit; où les vivants reposaient à côté des moribonds et des morts; où l’air, infecté par les exhalaisons de tant de corps malsains, portait des uns aux autreslesgertnes pestilentiels dont chacun était infecté;» voilà ce que- j’ai vu, il y a quarante ans: voyons ce qui existe aujourd’hui; on ne juge bien qu’autant que l’on compare.

En toute chose j’aime l'harmonie ; et conséquemment je regrette cette façade gothique de l’Ilôtel- Dieu, qui se trouvait eu rapport d’antiquité, de goût , et d’architecture avec l’église de Notre-Dame , dans le parvis de laquelle cet hospice est placé. Peutêtre sou entrée est-elle maintenant plus imposante ; mais elle a perdu cet intérêt des souvenirs, ces empreintes du temps , dont le charme , pour être indé-

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finissable, n’en est pas moins réel. Les colonnes postluimnienes qui décorent maintenant le péristyle de cet édifice donnent l’idée d’un monument profane : c’était autrefois (Hôtel- Dieu, c’est aujourd'hui le Temple rie la Charité ; mais l’illusion du style grec ne va pas au-delà du vestibule : on rentre bientôt dans les anciennes constructions ; et les voûtes en ogives , les longs corridors cintrés , les piliers minces, les fenêtres en roses, les murailles découpées, vous reportent au milieu açs siècles gothiques.

Dans aucun temps cet immeiise hôpital n’a présenté les résultats d’une administration aussi sage; jamais. tant de secours fty furent prodigués avec autant d’ordre et d’économie. Dans r yet asile, où quinze cents malades luttent contre tous les maux dont la nature humaine est assiégée, on voit, avec autant de surprise que de satisfaction, régner le calme le plus parfait , la résignation la plus entière : la facilité des secours et l’abondauce des soins semblent diminuer les souffrances. J’ai parcouru douze ou quinze salles de l’IIôtel-Dieu ; j’ai passé près du lit de sept ou huit cents malades; et le cri, la plainte même de la douleur, n’a frappé qu’une seule fois et un seul instaut mon oreille. J’étais arrivé à l’heure de la visite des médecins et des chirurgiens en chef; et je me plaisais à voir cette foule de jeunes élèves dont ils étaient accompagnés, et qui venaient, sous leurs yeux, mettre en pratique, auprès du lit des

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malades, les savantes leçons des Ilusson, des Pelletan, des Alibcrt, des Rccamier, de ces maîtres de l’art, trop habiles pour n 'être pas convaincus qu’on ne professe utilement la médecine que dans les hôpitaux. ; *

Tous les malades admis l'hôtel-Dieu appartiennent à la elasse indigente de la société, tous s’y rencontrent à-peu-près au même degré d’infortune; mais qu’il serait utile pour le moraliste, qu’il serait important pour le. philosophe, de connaître par quel chemin chacun y est arrivé! L’inconduite et le malheur se trouvent souvent au même but; mais ils ne sont pas partis’du même point, et nout pas suivi la même route. C’est en vain que je cherchais, sur l’inspection du visage, à me faire une idée des moeurs et du caractère de la personne; l'uniformité de ses traits défigurés par la souffrance, dénaturés par la maladie, mettrait en défaut toutes les combinaisons de l’art de Lavater, que je crois avoir étudié avec quelque succès. •

Une règle fort sage, établie dans cet hospice, me fournitquelques uns des renseignements que je cherchais: au pied de chaque lit occupé, se trouve un bulletin sur lequel sont inscrits le nom du malade, le lieu de sa naissance, sa profession, la date de son entrée à l’hospice , la nature et les progrès de sa maladie. Ces indications dirigèrent les témoignages d’intérêt particulier que je donnai à quelques malades.

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La première personne aiqfrès du lit de laquelle je

, m’arrêtai était une jeune femme d’une petite ville de la Touraine, d’une figure douce, à laquelle une extrême pâleur donnait une expression touchante, dont elle était peut-être dépourvue en état -de $anté; elle était assise sur son lit, où elle lisait, en remuant les lèvres, un chapitre de l'Imitation de Jésus-Christ, qu’une des sœurs hospitalières lui avait prêtée pour dissiper l ennui de sa convalescence. Sa maladie était une suite de couches, et ses couches une suite de malheurs; elle avait épousé, c’est-à-dire elle avait été à la veille d’épouser un garçon orfèvre, qui partit, pour rejoindre ses drapeaux, un jour trop tôt ou trop tard. Forcéede quitter la petite ville qu'elle hhbitait, pour éviter des questions et des remarques

embarrassantes, elle était venue à Paris. Placée chez

un bourgeois, sa femme avait pris de l’ombrage de son état, quelle n’avait point déclaré en entrant dans cette maison ; elle était entrée dans une autre en qualité de bonne d’enfant; mais elle n’y demeura qu’autant de temps qu’il en fallut pour prouver à l’homme veuf chez qui elle servait qu’on peut être à-la-fois honnête et malheureuse. Restée à Paris sans ressource et sans secours au moment où elle en avait le plus besoin, elle avait été obligée de se confier aux soins d’une jeune sage-femme qui avait fait sur elle un funeste apprentissage : son enfant n’avait point vécu ; et, trois semaines après ses

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