‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 3 (volume 3)Chapitre 45 sur 56 · L’ERMITE DE LA GUIANE · texte numérisé non relu

L’ERMITE DE LA GUIANE

Duc me, parais celsiquc Hnmmntor polt Quocumquc plaçait, nulla partndi mont est, sidsum impiifcr. Fac nolte ; comitabor jamais , Mulusquc pHitiür , qund bono licuit pati.

* Seneca, Clfanthcs.

Souverain maître du monde, en quelque lieu que ta volonté me conduite , j’y marcherai sam crainte et «ans délai. De quoi me servirait la ré* sistance? j’ohéirais à regret; je n’en serais pas moins forcé d’obéir.

L’année touche à sa fin. J'ai avec le temps un compte ouvert que je solde régulièrement à la même époque, en récapitulant les faits et les événements de quelque importance qui ont marqué autour de moi le cours de l’année qui s’achève. Ce résumé , très succinct, semblable à celui que j'ai présenté l'année dernière à mes lecteurs, est le texte d’une correspondance que j’entretiens, depuis vingt ans, avec le plus vieux et le plus ancien de mes amis , qu'une suite d’événements extraordinaires a conduit et fixé dans un désert de l’Amérique méridionale. Comme

l’ermite de la gijiane. 3ai c’est à lui que j’adresse la Revue de cette Année 1 8 1 3, et que j’aurai probablement occasion, par la suite, de publier quelques unes de ses lettres, j’ai pensé qu’un Précis de scs aventures pourrait servir d’iustruction et de recommandation à ce singulier personnage.

J’ai en pour compagnon d’enfance et pour camarade d’études le fils d’un aini de mon père. Le chevalier de Pageville était le cadet d’tmÜ bonne famille de Normandie, laquelle, pour faire un apanage à son aîné, ne lui laissa que le choix d’une abbaye ou d’une croix de Malte : il n’hésita pas. Dès ses plus jeunes ans, le chevalier s’était fait remarquer par un caractère aventureux , par un amour de l’indépendance, qui ne s’accordent guère avec l’état ecclésiastique. Ses études achevées, il alla se faire recevoir garde-marine à Hrest. Nous nous séparâmes avec une peine extrême; et j’aurais été inconsolable de le voir partir «avec son habit bleu, ses boutons à l’ancre, son chapeau bordé, sa veste , sa culotte, et ses bas rouges, si je n’avais eu l’espoir d’être bientôt moi -meme revêtu d'un habit uniforme.

Le chevalier s’embarqua sur le Majestueux , commandé par M. de Forbin. Trois ans après, nous nous retrouvâmes à Minorque. Celui que j’avais connu au college, ne lisant (pie les aventures de Robinson Crusoë , du Chevalier Desrjatiues,(]uCapitaine Viaud,

Ermite, t. ni. n

l’ermite de la guiane.

ne rêvant que naufrages, qu’iles désertes, avait dû être une des premières victimes des sophismes de Rousseau , et je ne fus pas surpris de l’enthousiasme avec lequel il me parla du fameux discours auti-social qui venait de remporter le prix à l'académie de Dijon. Nous revînmes ensemble à Paris : pendant les trois mois qu’il y passa, il se prit de la passion la plus extravagante pour la petite Nanine, danseuse de la foire Saint-Germain, qu’il ensorcela au point de la faire consentir à prendre un habit de mousse et à le suivre à Rochefort , où il s'embarqua de nouveau sur le vaisseau [Apollon, qui faisait partie de l’escadre destinée à la station des iners de l’Inde.

Six ans s’étaient écoulés sans que j’eusse entendu parler de lui : je m’embarquai moi-même avec un bataillon du régiment où je servais pour me rendre à Pondichéry. Un des officiers de notre vaisseau, qui avait servi sur /’ Apollon avec Pagevillc, m’apprit que, dans une relâche à la côte du Malabar, le chevalier était descendu à terre avec son mousse, et qu’il n’avait plus reparu. Celui qui me faisait ce récit ne doutait pas, et je ne doutais pas moi-même, que la mort ne l’eût arrêté dans cette carrière d’aventures, hors de laquelle il ne voyait que préjugés et qu ennui dans ce monde.

La chance des événements de la guerre où nous étions alors engagés me conduisit, quatre ans après, sur la côte d’Orixa , où le détachement des Cipayes,

l'ermite de la GUIAJNE. •

que je commandais, fut attaqué, tout auprès d’ianon, par une troupe de Marattes; l'engagement qui s’ensuivit se termina à notre avantage, et fit tomber entre nos mains le chef de la troupe ennemie, dont le cheval avait été tué: on l’amena dans ma tante; je lui adressai quelques mots en langage lalinja que je commençais à balbutier. On peut juger de ma surprise, lorsque, pour toute réponse, il me sauta au cou en m’appelant par mon nom; c’était le chevalier de Pageville. Obligé de resserrer en peu de mots des événements qui se sont passés dans un demi-siècle, je supprime tous les détails; et, pour rendre ma narration plus vive, je cède la parole à mon prisonnier.

« Vous avez su que Nanine m'avait suivi à bord de l'Apollon; le secret de son sexe ne tarda pas à être découvert. M. de Saint-Hilaire, notre capitaine, me fit à ce sujet des reproches que je reçus assez mal, et poussa la sévérité jusqu’à m’obliger de mettre à terre, dans le premier établissement français où nous relâchâmes après une traversée de six mois, "cette jeune et tendre fille qui s 'était si généreusement * attachée à mon sort, et qu^j’aimais avec idolâtrie.

Mais l’eussé-je aimée moins, comment l'abandonner?

« Je pris sur-le-champ mon parti : je quittai le vaisseau avec elle; et, dès le lendemain, sans en donner avis à personne, je frétai une petite barque qui nous conduisit à Surate.

l’ermite de la guiane.

« Cette ville est une des plus agréables du monde : nous y menâmes joyeuse vie aussi long-temps que durèrent quelques milliers de piastres que j’avais apportés avec moi ; mais l’argent s’épuisa , et je commençai à être inquiet de l’avenir, non pour moi, mais pour ma jeune compagne, dont l’amour n’était point à l’épreuve de la misère.

« Nanine était une seconde Manon Lescaut , plus fidèle peut-être dans la prospérité, mais tout aussi prompte à îprendre son parti dans l’infortune. Sa beauté, ses talents l’avaient fait connaître à Surate, non seulement de tous les Européens, mais de tous les grands du pays : quelques uns de ces derniers, qui l'avaient vue danser, et qui pour cette raison la croyaient esclave, m’eu avaient offert des sommes considérables; et nous avions souvent ri ensemble de ces étranges propositions.

« Un soir, comme je revenais de la loge française, pour traiter de notre passage sur un vaisseau qui devait incessamment faire voile pour l’Ile-de-France, je ne trouvai plus Nauine au logis: une des femmes* qui la servaient me remit, de sa part, une lettre encore humide de ses larmes, où, sans me laisser soupçonner le parti quelle avait pris, elle m'invitait à supporter avec courage une séparation qu’elle avait crue nécessaire à mon bonheur et au sien : mon étonnement fut égal à mou désespoir.

« Pendant huit jours que je restai encore à Surate ,

l'ermite de la cuiane.

et que j'employai à découvrir ses traces, il inc fut impossible d’obtenir le moindre renseignement. Réduit au point de ne pouvoir payer mon passage sur le bâtiment où je devais m'embarquer, j’acceptai le commandement d’une escorte de lascars et je montai l’un de ces petits bâtiments qui ont besoin detre armés pour se défendre contre les pirates dont ces parages sont infestés.

<■ Au moment où nous levions l’ancre, une pirogue s’approcha du bâtiment; quelques Indiens qui la conduisaient déposèrent à bord de notre navire une grande caisse à mon adresse, et s’éloignèrent sans répondre à aucune des questions que je leur fis. J’ouvris cette caisse, où je trouvai, parmi des provisions de bouche de toute espèce, une bourse qui contenait six cents pagodes (environ cinq mille francs). Rien ne m’indiquait à qui j’étais redevable d’un pareil service; mais le mystère même dont s’entourait mon bienfaiteur ne me permit pas de méconnaître la main de la volage Nanine. Comment s’était-ellc procuré les ressources quelle me forçait à partager? Quel était son sort? Qu’est-clle devenue depuis? Je l’ignore, et je n’ai, à cet égard, que des soupçons dont il est inutile de vous entretenir.

u A la pointe du jour, le lendemain de notre départ de Surate, nous fûmes assaillis par une ving-

1 Soldats de louage.

l’ermite de la guiane.

taine de chaloupes maraltes, armées chacune de deux petites pièces de canon; nous en avions coulé bas cinq ou six, et nous aurions facilement échappé aux autres, si tous les pirates de la côte, dont les vents ne nous avaient pas permis de nous éloigner, ne se fussent mis à notre poursuite. Après un combat de cinq ou six heures, notre bâtiment fut pris; je perdis tout ce que je possédais; je fus fait esclave, et conduit dans l’intérieur des terres. Il y avait trois mois que j’étais employé chez mon patron à porter des briques et à tailler des piquets pour les tentes; je m’eunuyais de cet état, et je voulais eu sortir à quelque prix que ce fût. Le nabab de Visapour traitait alors avec le Pescha, chef de la république maratte, de la levée de plusieurs escadrons qu'il voulait prendre à sa solde; mon maître consentit à m’incorporer dans la petite troupe qu’il devait fournir pour son contingent, et de laquelle il me donna le commandement dès la seconde campagne.

«.l’étais entré dans les quatre circars, pour me rapprocher de M. de Bussy, à qui je voulais m’offrir comme médiateur d’une alliance avec les Marattes, que je croyais utile aux intérêts de la France: nous vous avons attaqués, comme c’est l’usage des geus que je commande, sans nous informer à qui nous avions affaire , et pareeque nous nous croyions les plus forts. Vous savez le reste. »

Après avoir passé plusieurs jours avec ce cher

l’ermite de la guiane.

aventurier dans les épanchements de la pins vive amitié, je le chargeai d’une lettre pour le général français auprès duquel il se reudit; deux mois après, il m écrivit pour m’apprendre qu'après avoir échoué dans un projet, à l’adoption duquel la prééminence des Français aux Indes était visiblement attachée, il s’était associé avec un de ses compatriotes pour mener le genre de vie qui convenait le mieux à son humeur indépendante et vagabonde ; ce qui voulait dire (je l’ai su depuis) qu’un négociant de Pondichéry leur avait fait présent de la carcasse d’un petit bâtiment avec lequel ils se proposaient d’aller à la recherche de ces nids de salanganes, si estimés dans l’Orient, et dont ils se proposaient de trafiquer avec les Chinois, qui les paient au poids de l'or : notre correspondance régulière date de cette époque.

Après une foule "d’aventures, conséquence naturelle d’un pareil genre de vie, le chevalier, qui s’était enrichi en dénichant les oiseaux des îles Séchelles, vint s’établir à Tutucorin, en qualité de fermier du roi deTravancor, pour la pêche des perles: il y passa dix ans.

Les premiers éclairs de la révolution française (qu’il avait pris, comme tant d’autres, pour l’aurore d’un jour nouveau) le rappelèrent dans sa patrie ; les malheurs qu’il éprouva, les périls qu’il com'ut dans cette effroyable tourmente, appartiennent moins à son histoire particulière qu’à celle de cette mémo-

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