‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 3 (volume 3)Chapitre 46 sur 56 · L’ERMITE DE LA GUI AK E · texte numérisé non relu

L’ERMITE DE LA GUI AK E

rablc époque. Dans la dernière crise de cette [fièvre politique, il fut condamné à la déportation à la Guiane: la vie qu’il avait menée jusqu’ici le rendait moins sensible qu’un autre à cet abus de pouvoir.

Enfermé avec plusieurs compagnons d’infortune dans le fort de Sinnamary, il chercha et ne tarda pas à trouver le moyen d’en sortir; mais au beu de se rapprocher des bords de la mer, il s’enfonça dans cette immense solitude, et alla s'établir, avec quelques nègres qu’il avait achetés à Cayenne, sur les bords de l’Oyapoc, «à peu de distance d'une peuplade de sauvages qui l’accueillirent comme un ami, et qui l’aiment aujourd’hui comme un bienfaiteur.

Depuis qu’une main puissante ét secourable a replacé letat sur ses antiques bases , j’ai vainement invité mon pauvre ami à rentrer en France: « L’ins- « tinct, m’a-t-il répondu, finit toujours par triom- « phcr ; la civilisation n était pas mon fait, et je n’ai “ plus le temps de recommencer leducation dont « j’aurais besoin pour vivre en bonne compagnie : je n reste avec mes sauvages, je veux mourir avec eux; « ce qui n’empêche pas que C Ermite de l Orénotjue u ne soit tendrement attaché à son vieux camarade, « C Ermite de la Chausséc-d' Antin. »

Tel est le singulier personnage à qui j’adresse la revue de cette année 1 8 1 3 , objet de mon prochain Discours.

BEVUE DE LAN 1 8 1 3.

N°CVfI. [a5 DÉCEMBRE l8l3.]

Celcbrare dames tic a facta

H or., Ars poet.

Tarions Je nos affaires.

Ne demander pas que les choses se fassent comme vous le souhaitez; mais tâchez d’acquiescer à la manière dont elles se font.

Dioc. La une. , Carnet. d'Epict.

L’Ermite de la Chatissée-d’ Antin , à [Ermite de la Guiatie : Salut.

Je crois vous voir, mon vieux camarade, pu déclin du jour, à la porte de votre case, devant laquelle vous faites brûler des herbes sèches pour vous débarrasser des maringouins, au moment où votre bon nègre Topino vous apporte, de Cayenne, la lettre que vous recevrez de moi tous les ans à la même époque; vous l’ouvrez avec empressement, et, avant d’en commencer la lecture, vous faites avec moi la triste réflexion que nous sommes nés dans le même

village, et que nous mourrons à quinze cents lieues l'un de l’autre.

.le sais bien que la mort, qui confond tous les temps, rapproche aussi toutes les distances: cependant il y a je ne sais quelle consolation (demandez plutôt à vos sauvages) à penser que nos cendres se mêleront à celles de nos pères, et que les amis qui nous survivront ne pleureront pas sur un froid cénotaphe. Mais laissons là ces vieilles idées de l’autre • monde, et voyons un peu ce qui se passe dans le meilleur petit coin de celui-ci. Vous avez beau vouloir tenir rancune à notre France et la rendre responsable de l’injustice dont vous avez été victime; t vous êtes misanthrope par principès, et Français au fond du cœur.

C’est en vain que vous avez été vous choisir une retraite parmi les sauvages de l’Orénoque, par mépris pour les nations civilisées; c’est eu vain que vous goûtez avec tant de délices les charmes d’une vie indépendante; le souvenir de votre patrie occupe encore la plus grande partie de ces jours que vous passez, à l’abri d’un palétuvier, à voir travailler vos nègres en fumant votre gargouli. Je vous suis, mon vieux boudeur, jusque sur ce lit de nattes où vous rêvez, au bruit importun des moustiques, à ce Paris dont il vous est plus aisé de médire aujourd’hui qu’il ne vous était facile de le quitter autrefois, lorsque Nanine en faisait les honneurs au jeuuc chevalier de Pageville.

Vous voyez que je commence cette lettre, comme toutes les autres, par des reproches, et en vous invitant à revenir en France : vous y répondrez, comme à l’ordinaire, en men{ja{jeant à venir habiter la Guiane; pour vous rappeler, je vous présente la cage; pour me séduire, vous me montrez la forêt : efforts inutiles de part et d’autre, les oiseaux sont trop vieux ; l’un finira sur son bâton et l’autre sur sa brauche. Arrivons maintenant à la revue annuelle que vous attendez de moi avec une impatience qui venge votre cœur des torts de votre esprit.

Vous avez servi long-temps dans les rangs de nos braves; vous avez été bercé des glorieux récits qui attestent que la plus ancienne monarchie de l’Europe en est aussi la plus illustre : je vous ai vu plus d’une fois, dérogeant à votre système de cosmopolisme, vous enorgueillir detre né aux rives de la Seine, et vous enthousiasmer au souvenir de ces beaux mouvements de patriotisme qui, selon vous et moi , honorent plus un peuple que les plus brillants trophées de sa gloire militaire. Quelle émotion n’éprouveriez-vous pas, en contemplant cette phalange de héros, que la trahison seule pouvait ébranler, que les éléments seuls ont pu vaincre, adossée contre nos frontières, et faisant tête à l’Europe entière liguée contre nous, avec cette même fermeté, avec cette même audace qui lui avaient soumis tant d’empires! Vous ne sauriez ce qu’il faut ad-

mirer davantage de la valeur plus qu’humaine de nos défenseurs, de leur dévouement à la patrie, ou de cette inaltérable confiance dans le génie d’un chef qui les a toujours conduits à la victoire! L’idée que vous avez de votre nation s’agrandirait encore à la vue des circonstances difficiles où elle se trouve. 11 en est des grands peuples comme des grands hommes : pour connaître leur stature morale, il faut les mesurer au moment du péril. Les Français plaident aujourd’hui, comme Cicéron, pro doino sud : après vingt ans de guerre, nos ennemis, qui nous croyaient épuisés par nos triomphes, ont menacé la France; et la France, bravant leurs efforts, a dit à son souverain :

Hîc âmes dici Paler atquc Princeps :

Neti sinas Medos equitare inultos ,

Te duce , Cœsar

Vous aurez de la peine à croire que les soins et les sacrifices de toute espèce qu’exigent d’aussi impérieuses circonstances n’aient pas nn moment ralenti les travaux immenses qui ont pour objet la splendeur de l’empire et l'embellissement de la capitale. Après six cents ans d’une existence iinpar-

* Aimez à vous entendre douncr ici le beau nom de père et de prince de la patrie; et ne souffrez pas que les Parthes fassent impunément des courses dans l'empire que vous gouvernez.

Non. , ode il, liv. 1.

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faite , le Louvre , qui serait terminé depuis long-temps s’il eut été destiné à loger le général dune congrégation de moines, est enfin achevé, à la gloire immortelle du prince qui a tiré cet antique palais de nos rois, des décombres où il était depuis si long-temps enseveli. Vingt autres monuments, aussi brillants qu’utiles, le palais de /’ Université, l’ hôtel des Archives, l’Iiôtel des Postes, la Bourse, t arc-de-triornphe de [Etoile, etc., s’élèvent de toutes parts, et attesteront aux siècles à venir l’éclat dont les arts ont brillé dans celui-ci.

Vous n’aurez plus occasion de vous plaindre, monsieur le sauvage, de ces vestiges de barbarie dont cette ville superbe offrait naguère l’affligeant contraste. Des marchés spacieux et commodes ont remplacé, dans Paris, ces balles dégoûtantes qui obstruaient quelques rues sales et étroites. Cette année a vu terminer un des marchés nouveaux , dans l’ancienne abbaye de Saint-Martin-des-Ghamps, et jeter les fondements de trois autres, dans la rue des Blancs -Manteaux, sur l’emplacement de l’ancien couvent des Carmes de la place Maubert , et dans l’enceinte qu’occupait autrefois cette foire Saint-Germain, dont le nom pourrait bien vous arracher un soupir.

Turgot, dans le dernier siècle, avait proposé de purger Paris de ces immondices, de ces ruisseaux de sang qui corrompent l’air et affligent les regards , en établissant les tueries des bouchers auprès des

barrières. Ce projet d'un ministre patriote reçoit aujourd'hui sou exécution. Quatre abattoirs, que 1 ou peut comparer, pour la beauté, l’étendue, et la distribution des bâtiments, à ces macella magna que l’on admirait autrefois à Rome, s’élèvent à l'extrémité des principaux faubourgs, et correspondent aux quatre grandes divisions de la capitale. 1, 'abattoir situé au haut du faubourg Montmartre est àpcu-jfrès terminé.

Du pont A' Austerlitz au pont A'Iêna, ou, pour être euteudu de vous, du Jardin-des-Plantes à lE** cole- Militaire, la Seine promène aujourd’hui son cours entre des quais superbes. Dix ans auront achevé cette grande et noble entreprise , qui suffirait à l’illustration d’un règne.

En face de cette École-Militaire, que vous avez vu bâtir, et dont la pensée contient toute la gloire de Louis XV, on a construit le superbe npntd’Iéna, à l’entrée duquel doivent être placées deux statues équestres.

Je vous ai parlé , dans une de mes lettres , des routes du Simplon et du Mont-Cenis , des ports , des canaux en construction sur plusieurs points de l’empire, de l’ouverture de ce bassin de Cherbourg, un des plus beaux monuments de l’industrie et de la patience humaine; c’est de Paris seul qu’il est question dans cette revue, où je n’envisage que les évènements d’une année.

BEVUE DE L AN 1 8 1 3.

Il est impossible de dire un mot de l'état actuel des sciences, sans parler de la perte récente quelles „ ont faite par la mort de Lagrange. L’Europe avait placé dans ses mains le sceptre d’Uranie. Après avoir justifié son choix par des travaux qui lui assignent sa place entre les Newton, les Leibnitz et les Euler, il a payé sa dette à la nature, et légué ses ouvrages et sa mémoire à des hommes dignes d’apprécier un pareil héritage. A aucune époque, les sciences exactes n’ont été cultivées avec un succès plus général : la physique , la chimie , l’histoire naturelle et la médecine , se prêtent mutuellement des secours; et si l’année qui s’achève n’a été marquée par aucune de ces découvertes dont l’éclat frappe subitement les yeux , .* du moins a-t-elle ajouté quelques points lumineux à' cette espece de voie lactée qui borde l’horizon des sciences.

Vous avez vu le dix-huitième siècle daus toute sa gloire; vous avez été assez heureux pour vivre avec les grands hommes qui l’ont illustré : mais c’est tout au plus si vous connaissez de nom ceux qui leur ont succédé. Depuis rpie vous avez quitté la France, de nouvelles réputations se sont établies , de nouveaux talents se sont formés; et, quoi qu’en dise la race éternelle des détracteurs , la décadence des lettres n’est pas aussi évidente que ces messieurs ont intérêt à le faire croire. Vous n’êtes pas assez injuste pour demander à deux siècles de suite, des Voltaire, des

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Montesquieu , des Rousseau, et des Buffon; si vous ne remarquez plus de fortunes colossales dans la république des lettres, peut-être y trouverez-vous un état d'aisance plus général, et même, en cherchant bien , quelques riches qui craigneut , en trahissant le secret de leur opulence, de s’exposer, comme les marchands grecs, aux avanies dont les menacent les Turcs de la littérature.

Cetteannéc, fertile en productions poétiques, n’en léguera qu’un bien petit nombre à la postérité. L’auteur de Marias et des Vénitiens, avant de reparaître dans la carrière du théâtre où d’anciens succès l’honorent, où de nouveaux succès l’atteiidcnt, a publié un Recueil de fables qui ne peut manquer d’ajouter à sa réputation. Au lieu de se -traîner sur les traces « '► d’uu modèle inimitable, lcnouveau fabuliste se fraie une route nouvelle; il arme l’apologue du trait le plus aigu de l’épigrammc, et force le vice ou le ridicule à se trahir lui-même par le cri qu’il lui arrache. Quelques unes de ces fables sont des chefs-d’œuvre dans leur genre: vous en jugerez; je vous les envoie.

Vous avez été content de la tragédie d 'Omasis; vous ne le serez pas moins des Veillées poétiques, où le même auteur exprime, en vers harmonieux, ces grandes images, ces pensées sublimes qu’Young avait noyées dans un fatras de rêveries mélancoliques. M. Baour-Lormian a fait passer dans sa tra-

revue df, l’an i 8 i 3 . 337

ductiou de C Amitite du Tasse toutes les beautés qui ont sauvé de l’oubli celte froide pastorale.

ï,e poème d 'Amodia des Gaules, faisant suite aux Chevaliers de la Table-Ronde, n’est pas tout-à-fait indigne de l’accueil flatteur qu'il a reçu du public. Cet ouvrage, où régnent une facilité prodigieuse, un esprit enjoué, vif et piquant, laisse à desirer plus de couleur dans la poésie, et plus de correction dans le style.

Les Troubadours sont le début d’un jeune homme qui s’annonce avec un talent remarquable; mais on cherche dans-son ouvrage de l’intérêt, des épisodes, un plan, et même un sujet.

Après avoir lu le Recueil des élégies de madame Dufresnay, qui se distinguent par une exquise sensibilité, vous lui assignerez, j’espère, une place fort au-dessus de cette madame Deshoulières, à qui l’on a fait une réputation extravagante, et dont le mérite se réduit à deux ou trois petites pièces, qui ne lui sont même pas irrévocablement acquises.

Après le poème de l'abbé Delille sur la Conversation, on a pu lire l’épître qu’a publiée madame de Vannoz sur le même sujet: c’est en faire un assez bel éloge.

.le ne vous parle pas de cette foule d’opuscules en vers, qui survivent si rarement à l’article du journal qui les annonce; quand on lève un plan à la hâte , on ne s’arrête que sur les points élevés.

Ermite, t. ni. a a

JIEVCE DE L’AN 1 8 1 3.

Parmi les ouvrages en prose que je vous envoie, vous distinguerez 1 Histoire littéraire de I Italie, où l’auteur déploie de vastes connaissances, un esprit supérieur, et une érudition profonde. Peut-être trouverez-vous qu’il apprécie quelquefois avec plus de talent que de justesse, avec plus de prévention que de justice, le génie des écrivains qui ont illustré l’Italie moderne; peut-être lui reprocherez-vous d'avoir épuisé son sujet, en exhumant une foule de noms obscurs qui retombent de tout leur poids dans l’oubli d’où il cherche à les tirer; mais vous n’en admirerez pas moins ce riche monument littéraire, qui manquait au pays même à la gloire duquel il est élevé.

Vous avez été trop content du premier volume de l’ Histoire des Croisades, pour que je vous fasse attendre le second, dont la publication est de même date que ma lettre. L’importance du sujet, la grandeur des personnages, l intérêt de l’action, la vérité du tableau, l’industrieux emploi des couleurs locales, et la fermeté du style, m’ont paru distinguer cette seconde partie d'un ouvrage dont le succès est désormais assuré.

C’est une idée heureuse que celle de la Gaule poétique, de cette espèce A' Album dans lequel M. Marchaugy a rassemblé et disposé avec art des sujets que peuvent s’approprier la peinture, l’éloquence, et la poésie. Pour se figurer le parti qu’on

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pouvait tirer d’un pareil plan, il faut eu supposer l’exécution confiée à l’auteur du Génie du Christianisme.

M. Salgues 1 continue à faire la {jucrre aux Préjugés et aux Erreurs répandus dans la société. Il est difficile d’avoir raison avec plus d’esprit. On lui reproche d’espadonner quelquefois dans le vide, et de combattre des monstres qui n’existent plus. Il répond à cela qu’il faut brûler les têtes de l’hydre après les avoir coupées, de peur quelles ne renaissent.

Vous vous rappelez bien un certain baron de Grimm, que vous avez vu souvent à Eaubonne, et que vous appeliez la Poupée, dans l’humeur que vous donnaient le rouge et les mouches

Dont il eut soin de peindre et d’orner son visage.

Eh bien! ce baron, mort depuis quelques années, vient de ressusciter dans une Correspondance littéraire, à laquelle des jugements singuliers, des anecdotes piquantes, des bons mots peu connus, et des détails sur les plus grands personnages du 1 8 ' siècle , ont donné une vogue extraordinaire.

Si vous ajoutez à ce fatras spirituel une trentaine de volumes de prétendues Anecdotes inédites qui ont

1 M. Salgues est aujourd'hui rédacteur en chef du Drapeau- Blanc , où il s’escrime de son mieux en faveur de ces mêmes préjugés contre lesquels il combattait alors.

HEV U K 1>E ÙN » 8 1 3 .

été imprimées viugt foi.s, de Souvenirs qui sont dans la mémoire de tout le moude, de Portraits qui ne ressemblent à personne, vous aurez une idée des Mémoires historiques qui ont paru dans le cours de cette année 1 8 1 3. J'ai mis à part, et vous m’en saurez gré, le Glaneur , de M. Jay, qui se distingue par des aperçus fins, des observations neuves, et un style piquant; les Portraits de M. de Mcilhan, et les Caractères de M. de Levis, qui m’ont paru mériter une distinction particulière.

Le roman d'Eugène et Guillaume ne doit pas être confondu dans la foule des productions de ce genre, dont nous sommes périodiquement inondés. ’ Un cadre vaste, un but philosophique, des caractères vrais et habilement contrastés, assignent à cet ouvrage un rang dans la littérature. Vous y retrouverez tout le talent de son auteur, un jugement sain, un esprit droit, un tou naturel; plus de connaissance des hommes que du monde, plus de justesse dans le coup d’œil que de pénétration, plus de franchise et d'abandon dans le style que de grâce et de correction. Peut-être le succès mérité que cet ouvrage obtient eût-il été plus général, si M. Picard, qui parait s’étre proposé pour modèle l’auteur de Gil-lilas , eût, à son exemple, semé d épisodes intéressants une fable dont l’extrême simplicité serait alors le premier mérite.

Malgré votre aversion pour les romans histori-

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qucs, vous avez lu avec un f;rand intérêt la nouvelle intitulée: Mademoiselle de Clermont; vous n’en auriez pas moins à la lecture de Madame de La Fayette, si tout le taleut de l’auteur pouvait empêcher que Louis XIII ne fût, dans son roman, ce qu’il est dans l’histoire, un prince faible, un amant froid, en un mot, un personnage insipide.

Vous aurez encore un roman, mais de ceux qui vous plaisent. Léonie de Monbreuse est l’ouvrage d’une femme d’esprit, qui peiut ce quelle a vu, qui exprime ce qu’elle a senti. Des aperçus fins, l’habitude et la connaissance du monde, un style animé, ferme et piquant, ont classé cette production au nombre des plus agréables de l’année.

Ce n’est pas à un homme qui s’est avisé de faire jouer la comédie à des Nègres et à des Caraïbes, qu’il faut oublier de parler des spectacles. L’Opéra (pour commencer par le plus brillant, sinon par le meilleur) n’est plus ce théâtre des arts

Où les beaux vers, la danse, la musique.

De cent plaisirs font un plaisir unique.

La poésie et la musique y deviennent chaque jour des accessoires plus inutiles. La danse, qui n’est plus que le talent des pirouettes, menace de tout envahir; et, pour peu que nos danseuses se perfectionnent au point de pouvoir tourner sur elles-mêmes aussi vite et aussi long-temps que les derviches de

Sainte-Sophie, il est probable qn’on finira par se dispenser d’interrompre, de temps en temps, le tourbillon des ballets par une action qu’il faut se donner la peine de suivre, et par des chants qu'il faut prendre la peine d’écouter. En attendant que l’art soit parvenu à ce point de perfection vers lequel il s’achemine à grands pas, jetons un coup d’œil rapide sur les ouvrages dont s’est enrichi cette année le répertoire de l’académie impériale de musique.

Le Laboureur chinois est parodié sur une partition allemande: il n’est donc permis de s’étonner de la faiblesse du poème, qu’à ceux qui ignorent les difficultés d’un pareil travail.

La musique de l’opéra des Abencërages, que les amateurs de l’art s’accordent à regarder comme le chef-d’œuvre du premier de nos compositeurs, (M. Cherubini ) n’a pas eu ce qu’on peut appeler un succès populaire; mais on l’entend avec plus de plaisir la seconde fois que la première ; mais on y trouve toujours des beautés nouvelles. Est-il bien certain qu’un succès de cette nature ne soit pas préférable à un engouement dont il est quelquefois bien difficile de se rendre compte?

Le sujet de Médée a paru d’autant moins bien choisi pour le théâtre de l’Opéra, que Fauteur, en privant cette magicienne de sa baguette, et en cherchant à nous intéresser à ses chagrins, au lieu de

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nous épouvanter par ses fureurs, a dénaturé un caractère connu, et s’est privé des ressources qu’il pouvait en tirer.

Il y a trente ans que madame Dugazon faisait courir tout Paris, pour la voir dans le rôle de Nina; mademoiselle Bigottini, dans un ballet du même nom, obtient aujourd'hui le même succès. L’art de la pantomime n’a peut-être jamais été poussé plus loin ; et personne n’a fait parler le geste avec plus de sensibilité, de grâce, et d’éloquence. Ce ballet de M.Milon, composé avec beaucoup de talent, n’a d’autre tort, à mes yeux, que celui qu'il ne peut manquer de faire à l’Opéra-Comiquc, dont il est emprunté. Il serait à desirer qu’on fit revivre l’ordonnance qui défendait aux auteurs d’opéra et de ballets de parodier, en musique ou en entrechats, les chefs-d'œuvre des autres théâtres.

Dans le compte sommaire que je vous rends à la hâte, songez bien que je 11c vous donne pas mes opinions pour des jugements : cette remarque est sur-tout essentielle en vous parlant de la Comédie- Française. On a donné sur ce théâtre plusieurs ouvrages nouveaux. Le premier (par ordre de date, entendez-vous?) est une tragédie de Tippo-Saëb, sur laquelle vous me permettrez de garder le silence.

Si vous me demandez, après avoir lu l'Intrigante, comment il se fait qu’une comédie en cinq actes, en

vers, dont le caractère est bien conçu et fortement tracé, dont les mœurs sont vraies, dont le style est de la meilleure école, n’ait pas fourni sur la scène une plus longue carrière, je vous répondrai... 1 J’en aurais trop long à vous répondre.

Ninus II est le début d'un jeune auteur tragique qui s’annonce avec éclat. Quelques défauts dans le plan et dans la contexture de la pièce sont compensés par une sensibilité profonde, et par des situations d’un graud intérêt, et une scène de premier ordre.

Je ne vous parlerais pas d’une petite pièce en un acte et en prose, intitulée la Suite d'un Bal masqué, si, depuis la Gageure, je connaissais quelque chose du même genre que l’on pût comparer à ce joli ouvrage pour la grâce et la peinture fidèle des mœurs de la bonne compagnie. L’auteur de cette comédie est une femme (madame de Bawr).

De toutes les peites que le Théâtre- Français a faites depuis quelques années, la plus récente et la plus irréparable est celle de cette actrice iuimitable sur qui l’art et la nature semblaient avoir épuisé leurs dons les plus rares. La mort de mademoiselle Contât laisse d’éternels regrets aux amateurs d’un art charmant dont elle était la gloire et le modèle.

1 Cette comédie était une satire très hardie des mœurs de la cour de Napoléon; et il est bon d’observer «pie la censure d’alors accrut pas devoir s’opposer à sa représentation.

La retraite d'Elleviou n’a pas été moins funeste au tliéâtre de l’Opéra-Comiquc. Cet excellent comédien, que vous n’avez pas connu, a fait pendant vingt ans les délices de Paris. On immolait jadis une hécatombe sur la tombe des hommes donjon voulait honorer la mémoire : serait-ce à l imitation d’un pareil sacrifice qu’on a cru devoir consacrer la retraite de cet acteur par la chute de tant de pièces nouvelles, dont il faut néanmoins séparer deux ouvrages qui ne font point partie de cette liste mortuaire? Une femme (cette année figurera bien honorablement dans les annales du beau sexe) a jeté, sur un canevas de Dufresny, intitulé les Deux Jaloux , quelques morceaux de musique qui l’ont placée, dès son début, au rang demos plus agréables compositeurs. Le Nouveau Seigneur de village est une production musicale pleine de grâce et de charme, dont l’auteur a prouvé qu’une longue absence de Paris, si nuisible au talent du poète, est sans danger pour le talent du musicien.

Grétry est du nombre des hommes célèbres que nous avons à regretter. Vous avez applaudi aux premiers succès de cet ingénieux compositeur, dont la vie n’a été qu’un long triomphe, et à qui la nation entière a payé un juste tribut d’hommages.

L’Odéon, eu sa double qualité de théâtre Français et Italien, a fort malheureusement spéculé cette

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année sur les drames et sur les opéra séria. Le public a bâillé au tragique bourgeois; et le beau monde, ' qui mériterait quelquefois une autre épithète, n'a pas eu la patience ( quoiqu'il parût en avoir fait la gageure)^ d’entendre jusqu’au bout les sérieuses inepties dont les chanteurs ultramontains ont ici le malheureux privilège.

L 'Opéra Bujfa, proprement dit, n’a point partagé , la disgrâce de l’opéra sérieux ; mais il a perdu, dans la personne de madame Barilli , sa gloire et son soutien. Cette excellente cantatrice ( qu’il faut ajouter à la liste des pertes irréparables de l’année) avait trouvé l’art de concilier à son talent tous les goûts et tous les suffrages.

A l’exception de la gravure du beau tableau de Gérard, représentant la Bataille d'Austerlitz , que le savant burin de Godefroy a reproduit avec beaucoup de succès, les arts, dans le cours de cette année, n’ont fixé l’attention publique sur aucun chefd’œuvre. Les peintres, les sculpteurs, les graveurs, préparent, dans le silence de l’atelier, les productions dont s’enrichira l’exposition prochaine.

Ma tâche annuelle est remplie : vous voilà , mon vieux solitaire, à-peu-près au courant de notre situation physique et morale. Une remarque affligeante, qui ne vous aura point échappé, c’est que la mort, parmi nous, n’a point frappé au hasard, et qu elle a trop bien choisi ses victimes. Si le sys-

tème des compensations est une loi de la nature (ce qui ne me parait pas démontré), l’an 1 8 1 3 doit avoir donné naissance à un grand géomètre , à un grand poète, à un grand musicien, à une fameuse actrice , et à une excellente cantatrice. De tant de pertes, la plus sensible aux enfants d’Apollon est celle de l’abbé Delille, le seul traducteur qui ait pris place à côté de ses modèles, et l’un des plus grands poètes dont s’honore le Parnasse français.

Pour terminer l’esquisse de ce vaste tableau, je devrais vous parler de nos ridicules ; mais que servirait de vous apprendre qu’après avoir emprunté leurs modes aux Grecs et aux Romains, nos dames mettent aujourd'hui à contribution le Japon et la Chine? que les plus grands événements dont Paris se soit occupé pendant l’année 1 8 1 3 ont en pour objet le retour d’une actrice, et les querelles de deux autres? que nos élégantes ont couru, avec le même empressement, au Cirque de Franconi, pour ‘ y voir l 'éléphant, au Palais, pour y prendre parti dans un procès scandaleux, et aux séances de l’abbé Faria , pour étudier le somnambulisme? que nos oisifs ont mis la plus grande importance à la recherche d’un mauvais portrait de J. -J. Rousseau ? enfin , que nos badauds se sont extasiés en présence de la Chasse aérienne, des enseignes en tableaux, des Chevaliers de Malte, de la course des chevaux, et de la lionne

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de mer? En convenant qu’il n'y a point là de matériaux pour l’histoire, souvenez- vous de ce mot de Montesquieu : Heureux le jteuple dont l’histoire est ennuyeuse !

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