‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 3 (volume 3)Chapitre 47 sur 56 · L’ERMITE ET SON MÉDECIN · texte numérisé non relu

L’ERMITE ET SON MÉDECIN

LERMITE (après une quinte de toux).

Sans doute, mon cher Docteur, c’est une belle chose que la vieillesse; mais avouez qu’elle a bien des inconvénients.

LE DOCTEUR

Cicéron, comme vous le savez, ne lui en trouve que quatre petits : le premier, de nous empêcher d’agir; le second, d’amener à sa suite des infirmités;

352 Mf.S PROJETS POUR LAN 1 8 1 4lc troisième, de nous rendre étrangers à presque tons les plaisirs; le quatrième, enfin, de nous approcher de la mort

l’ermite.

Comme on peut ranger dans ces quatre classes à-peu-près tous les malheurs de la vie, vous conviendrez que ces petits inconvénients-là en valent bien d’autres; néanmoins Cicéron pouvait ajouter, eu forme de supplément, l’humeur que la vieillesse nous donne, la gaieté qu’elle nous ôte, l’inquiétude continuelle où elle nous tient.

• LE DOCTEUR

Cette réflexion chagrine, que vous suggère votre maladie et non votre âge, n'a point d'autorité dans la bouche d’un homme dont l’exemple réfute aussi victorieusement l’opinion. Il y a vingt ans que je voqs connais, et je ne vous ai jamais vu (accès de goutte et rhumatisme à part) d’une humeur plus égale, d’une gaieté plus franche, et d’une tranquillité d’esprit plus philosophique.

L’exception ne détruirait pas la régie, fût-elle même aussi complète que vous le croyez ; mais le fait est que si j’avais besoiu de me convaincre de

* Unam, quod advocet à rebus gerendis; altcram qtiod corpus faciat infirmum; tertiam, quod privet omnibus ferè voluptatibus; quartam, quod haud procul absit à morte.

Cicero , île Scncctute.

l’affaiblissement de mes facultés physiques et morales, j’eu trouverais la preuve dans une disposition nouvelle contre laquelle je lutte de toute la force de mou caractère, et qui se manifeste dans uuc sorte de répugnance que j éprouvé de temps à autre pour les choses mêmes dont j’ai le goût et l'habitude. Ces livres qui m’environnent, auxquels je dois, non pas les plus vifs, mais les plus doux plaisirs de ma vie, je les vois quelquefois de l’œil du sénateur Pococuranle Je me dis, en regardant cet amas de papier (dont les bêtes ne se bornent pas toujours à faire les frais delà couverture), que ces quatre ou cinq mille volumes se réduiraient, d’après le calcul du savant évêque d’Avranches, à un seul petit in-douze, si l’on n’y faisait entrer que les choses vraies, utiles, et une fois dites.

LE DOCTEUR

C’est votre maladie.

l’ermite.

Le commerce des gens que j’aime le plus m’est quelquefois à charge; la lenteur et le radotage de mon vieux domestique me deviennent insupportables.

LE DOCTEUR

C’est votre maladie.

1 Personnage du roman de Candide.

Ekmite, t. III. 23

354 MES PROJETS POUR LAN 1 8 1 4 l’ermite.

Je m'étonne, comme si je venais d’en faire la découverte, qu’il y ait tant de fous, tant de sots, et tant de méchants au monde.

LE DOCTEUR

C’est votre maladie.

l’ermite.

Ma maladie! ma maladie! Vous me traitez comme le Gcronte du Légataire. Ma maladie, docteur, c’est mon extrait de baptême.

LE docteur.

Point du tout; la vieillesse est relative : tel homme de soixante-quatorze ans est plus jeune que tel autre à cinquante. Vous n’êtes pas vieux encore, vous êtes malade. Vous avez mal aux nerfs.

l’f.rmite.

Comme je rirais, si je n’avais pas peur de tousser! A moi, une maladie de petite-maîtresse ? V ous seriez bien embarrassé, si je vous demandais ce que c’est que le mal de nerfs.

le DOCTEUR.

Je vous expliquerais la chose comme le médecin de Molière explique la vertu de l’opium, et il ne faudrait pas trop rire de ma définition; car, bien que le docteur Pangloss assure avec raison qu’il n’y a pas d’effets sans cause, il n'est pas donné aux médecins, ni même aux philosophes, de les connaître toutes.

l’ermite.

Si vous ne connaissez pas la cause du mal, comment voulez-vous le guérir ?

LE DOCTEUR

Comme je fais venir du blé, sans savoir comment il germe; comme j’ordonne une médecine, sans savoir comment elle purge.

l’ermite.

J’ai donc mal aux nerfs: eh bien! soit; maintenant que faut-il faire à cela?

LE DOCTEUR

Reprendre pendant l’hiver un exercice que vous avez interrompu depuis quelques mois; et, dès que les premières feuilles annonceront le printemps, sortir de Paris et vous mettre en course.

l’ermite.

Savez-vous, mon cher docteur, qu’entre autres griefs que j’ai contre Hippocrate et sa brigade(griefs sur lesquels il faudra que je m’explique un jour avec vous à cœur ouvert), un des plus grands est cette habitude de ne compter pour rien l’état et la position du malade, en prescrivant le remède? Rien de plus absurde, à mon sens, que la médecine par recettes générales; je ne me réconcilierai avec votre art, que lorsque je le verrai agir sur l’individu et non sur l’espèce. Ordouner à un pauvre diable de ferblantier de la rue des Prouvaircs, qui gagne un écu par jour, de se mettre au régime du vin de quinquina

'i5(î mes projets pour l’an i 8 i 4pour sc guérir «les fièvres, n’est-ce pas lui dire de faire son testament? Prescrire à la femme d’un marjjiiillier de la paroisse Saint-Jacques-du-Haut-Pas d’aller prendre les eaux de Tœplitz pour se mettre dans le cas de devenir mère, n’est-ce pas condamner impitoyablement son mari à mourir sans héritiers? 11 en est de même de votre ordonnance: je me suis fait ermite, et vous voulez que je me remette à courir le monde! Constitué observateur des mœurs parisiennes, irai-je remplir nia tâche sur les bords de la Loire, dans les montagnes du Dauphiné, ou dans les plaines du Languedoc?

LE DOCTEUR

Voilà justement où je voulais en venir. Pourquoi ♦ vous croiriez-vous obligé de confiner dans les murs

«le la capitale vos observations sur nos mœurs? Les Français sont-ils tous à Paris? Plusieurs «le vos correspondants vous ont déjà fait la même «jucstion. Que Paris soit le centre de vos opérations; <[ue tous vos réseaux, comme ceux d’Aracbné, viennent aboutir au même point, rien de mieux ; mais étend«K , votre trame; attachez-en les fils à nos provinces; et (pour suivre la comparaison jusqu’au bout), averti par le moindre mouvement, sortez de votre trou, et courez saisir votre proie à l’extrémité de la toile.

J’y ai pensé plus d’une fois; mais nos romanciers,

MES Pll O J ETS POlilt l’an 1 8 1 4- 35y

nos poêles dramatiques, ont déjà tant parlé des ridicules de la province!....

LE DOCTEUR

Comme des ridicules du Marais, par tradition, et sans aucun égard aux changements que le temps et les circonstances y ont apportés. D’ailleurs il est un point de vue plus utile, plus général, sous lequel on a rarement envisagéla province, et que vous parviendrez à saisir. Les nuances qui distinguent les mœurs, les usages, les habitudes, dans les différentes parties de la France, voilà ce qu’il est important de connaître et de comparer, quelquefois pour l’amusement, et plus souvent même pour l'instruction de la capitale.

l’ermite.

.le commence à croire, mon cher docteur, que votre ordonnance n’est point impraticable; et me voilà presque décidé à entreprendre, an retour de la belle saison, quelques excursions sur les terres départementales, où j’aurai soin, comme vous pouvez croire, de voyager incognito. Une fois d’accord sur le projet, parlons des moyens d’exécution, .le ne suis pas assez ingambe pour m’en aller, à la manière de J.-J. Rousseau, un bâton à la main, et portant mon bagage en sautoir; je ne suis plus assez jeune pour entreprendre un voyage à cheval ; et je ne suis ni assez pressé ni .assez riche, pour voyager en poste.

LE DOCTEUR

Reste ce qu’il y a de mieux pour un homme qui sc déplace avec l’intention d’en voir d’autres, les voitures publiques : une diligence, une patache, un coche d’eau, sont d’excellents cabinets d'observations; les modèles s’y pressent en quelque sorte sous les yeux du peintre, et^ce n’est pas à vous que j’apprendrai le parti qu'on peut tirer de semblables situations.

l’ermite.

Voilà encore un point arrêté: maintenant, mon cher docteur, où irai-je? je suis dans mon jour de déférence pour la médecine : tracez-moi un itinéraire en forme d’ordonnance; cela vous donnera l’occasion de disserter sur le climat et sur le tempérament , deux mots qui jouent un grand rôle dans le dictionnaire de la Faculté, en attendant quelle sache ce qu’ils veulent dire.

LE DOCTEUR

Vous êtes bien heureux que je sois encore plus votre ami que je ne suis votre médecin, sans cela!... l’ermite.

Je sens toute la force de ce tpios ego... N’importe, docteur; présentez le breuvage, et, comme » Alexandre, je le bois sans hésiter.

le docteur.

Je reviens sur votre épigramme, et je me demande s’il est possible qu’un homme de bon sens

MES PHOJETS POUR LAN l8l4- 35 (J

pousse l'entètemeDt jusqu’à nier l’influence du climat.

l’ermite.

Je ne nie point, docteur; je doute. Je sais que l’auteur de 1 Esprit des lois, dont l’autorité est d’un bien grand poids à mes yeux, a dit que l’on pourrait distinguer les climats par degré de sensibilité, comme on les distingue par degré de latitude; qu’il a cru trouver, dans la position géographique des différents pays, l’origine des qualités et des défauts de leurs habitants: mais l’expérience, dont l’autorité l’emporte sur celle de Montesquieu, m’a prouvé que le meme pays, à quelques siècles d’intervalle,' avait été successivement habité par la nation la plus brave, la plus entreprenante, la plus libre, et par le peuple le plus lâche, le plus paresseux, le plus esclave de la terre : j’ai trouvé, contre son système, les Cafres belliqueux sous l’équateur, et les timides Lapons auprès du pôle: en un mot, docteur, rien ne me parait moins prouvé que cette influence du climat dont ou a fait tant de bruit.

LE DOCTEUR

Au moral, tout ce qu'il vous plaira; ce n’est point là mon affaire ; je ne m’inquiète pas d’où viennent les vices des hommes : je cherche d’où naissent leurs maladies; et je sais que cette expérience, que vous invoquez toujours, fait de l’examen du climat une loi fondamentale de l’hygiène: au demeurant, cette

36o MES PROJETS POUR LAN 1 8 1 4question est ici tout-à-fait oiseuse. Quand on se promène dans la chambre, il n’importe guère que ce soit en long ou en large, du nord au sud, ou de l’est à l'ouest; vous voyagerez comme on se promène, pour changer d'air, pour faire un exercice utile à votre santé ; vous ne séjournerez que trois ou quatre jours dans le même endroit; il est donc assez indifférent que vous vous dirigiez sur tel poiut ou sur tel autre : vous prendrez le chemin qui vous paraîtra le plus agréable.

l’ermite.

Voilà ce qui s’appelle parler en ami : vos confrères ne sont pas toujours aussi clairs ni aussi laconiques.

LE DOCTEUR

Il y a des professions comme la nôtre, comme la vôtre, où il faut quelquefois parler pour n être pas entendu. Réduisez un avocat à la seule discussion du fait; ôtez-lui ses citations, ses amplifications, ses exordes, ses péroraisons, et vous verrez ce que deviendra l’éloquence du barreau; exigez des journalistes de ne rien avancer dont ils ne soient sûrs , de ne louer que ce qu’ils estiment, de ne censurer que ce qu’ils entendent; ôtez-leur la réputation de la veille, l'érudition du jour, et l’intérêt du moment, vous verrez ce que deviendront les journaux.

l’ermite.

Prenez-y garde, docteur; si vous jetez des pierres

dans notre jardin, nous ferons pleuvoir une carrière dans le vôtre.

LE DOCTEUR

Vos pierres ne tuent personne.

Que n’en puis-je dire autant des...? (// tousse.)

LE DOCTEUR

C’est cela!... une bonne quinte, en expiation de vos épigramines contre la médecine. Souvenez-vous que Molière en est mort.

l’ermite.

Je vous offre ce soir une place pour voir le Malade imaginaire.

LE DOCTEUR

Adieu, bon ermite.

l’ermite.

Adieu, malin docteur.

LE DOCTEUR

Je vous recommande, pour votre catarrhe, mon sirop pectoral et l’apozème suivant l’ordonnance. l’ermite.

Je la suivrai, songez-y bien. Adieu, mon ami.

LE DOCTEUR (revenant).

Toute réflexion faite, ni sirop ni apozème; tenezvous chaudement, et buvez beaucoup d’eau sucrée.

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