S* CIX. [12 JANVIER
.... Prodirt tenus, si non (futur ultra.
lloa. , ep. I , lit». I.
J’aurai du moins fait quelques pas, si je ^ne puis aller plus loin.
J'entends crier tous les jours contre des gens en place qui ont pris le parti de ne point répondre aux lettres qu’on leur écrit, et je me rends volontiers l’écho des reproches que cette conduite leur attire. Je n’admets aucune excuse à leur silence: quiconque jouit des avantages attachés à un poste éminent, en doit accepter les charges. « La fatigue que je vous cause, l’ennui que je vous donne, dirais-je à ces messieurs, n’est pas seulement un inconvénient, mais un devoir de votre état, et je ne vois qn’insolence ou paresse dans le refus que vous faites de le remplir. » Mais cette obligation, dont je ne pense pas qu’un fonctionnaire public puisse s’affranchir, n’en est pas une pour moi , pauvre ermite, observant, catéchisant du fond de ma cel-
Iule, sans mission, et sans autre profit que l’espoir d 'être utile. Je reçois beaucoup de lettres; je les lis avec attention; j’en publie quelques unes d'un intérêt général ; je prends note des choses intéressantes ou des observations judicieuses que les autres renferment , pour les employer dans l’occasion ; mais je ne réponds particuliérement à aucune : mon temps y passerait tout entier, et je suis arrivé à une époque de la vie où l’on connaît le prix des heures.
En faisant, il y a quelques jours, le triage des lettres de l’année, j’ai mis à part celles dont les auteurs m’adressent des questions auxquelles je puis répondre en quelques lignes : chacun d’eux voudra bien prendre la part qui lui revient dans cette réponse collective.
Madame C*** de J/'*’, en m’annonçant l’intention où elle est de se retirer à Dinan et de quitter la capitale, où elle se sent tourmentée du besoin de critiquer et de la démangeaison d'écrire , me demande ce que je pense de sa résolution. Si je considérais moins son bonheur particulier que le plaisir des autres (en regardant sa lettre comme un essai de son talent), je pourrais l’engager à céder au penchant quelle combat, et l’encourager, par l’exemple de plusieurs personnes de son sexe qui se distinguent, à Paris, dans la carrière des lettres et des arts ; mais j’ai consulté, sur ce point, une femme dont 1 autorité ne pourrait être suspecte que d’une trop grande
prévention en faveur d'une célébrité quelle ajustement acquise, et c’est madame Dufrénoy qui répond à madame C*** de M*** :
J’ignorais alors qu’une femme,
Payant toujours trop cher la palme d’un écrit,
Pour jouir en repos des vertus de son ame,
Au sévère public, écho léger du blâme,
Ainsi que ses appas doit voiler son esprit :
J’ignorais qu'au Parnasse une douce victoire Nous donne moins d’éclat encor que de travers; J’ignorais que vos cœurs ', inconséquents et fiers, Meme en nous adorant, haïssent notre gloire,
Et que l’action la plus noire Nous fait moins d’ennemis que quelques petits vers.
Enfin, puisque madame C*** de M’** ne peut échapper à la tentation de bel esprit qu'en s’éloignant de la capitale, je lui conseille, dans toute la sincérité de mon ame, de prendre la route de Dinan le plus tôt possible. Il est encore plus facile d’être heureux sur les bords de la Rance que detre célèbre sur les bords de la Seine ; et quant au plaisir de critiquer, qui n’est guère que celui de médire, madame C*” de M‘" pourra s’y livrer avec plus de succès et de sécurité dans une petite ville de province, où tout fait scandale, où le plus petit murmure est entendu, que dans ce Paris, où la plus
1 Des hommes.
forte explosion de la plus grosse calomnie se perd le plus souvent dans le bruit général.
En continuant, suivant les régies de la galanterie, à m’occuper d’abord de mes aimables correspondantes, je viens à madame de Saint- P*'*, qui me demande quelques instructions sur la manière de composer sa bibliothèque. Si cette dame demandait à un médecin de lui indiquer les remèdes dont elle doit composer une petite pharmacie à son usage, le docteur, avant tout, voudrait savoir quels sont ses goûts, ses habitudes, son fige, et sou tempérament: je dois en agir de même : une bibliothèque est une espèce de pharmacie morale ; on y a beaucoup multiplié les drogues, et le médecin prudent ne les administre pas au hasard. Que madame de Saint-P*** veuille donc bien m’apprendre quel est sou rang dans le monde, sa position dans sa famille, sa fortune, et son âge, et je me hasarderai à lui donner mon avis sur le choix des livres dont elle veut meubler son boudoir. S’il arrivait quelle fût mère de famille, quelle eût une maison à conduire et des enfants à élever, cela réduirait beaucoup le catalogue.
Je regrette de ne pouvoir citer en entier la lettre de mademoiselle Charlotte de S'"*; on y verrait un petit tableau d’intérieur plein d'intérêt et de vérité: en me parlant de sa famille, mademoiselle Charlotte m’apprend assez le prix (pie je dois mettre aux
A MES CO Mit ES PONl) A NTS.
éloges que l’on y donne aux homélies du vieil Ermite; et comme on aime assez généralement à occuper de soi les gens que l’on estime, je ne me presserai pas de terminer la dispute qui s’est élevée sur mon âge au château de S***.
Pour répondre sans fâcher personne, si je parle à M. de S* 1 ” du siège de Harbourg; si je lui donne des détails sur cette belle défense qui fait tant d’honneur à M. de Pereusc; si je lui cite quelques anecdotes relatives aux souffrances que nous endurâmes pendant le blocus, et qu’on ne peut connaître à moins d’avoir été dans la bouteille, comme dit Sosie, M. de S***, calculant mon âge depuis 1 yay, eu conclura qu’il a gagné, et que je ne puis avoir moins de soixante-douze ans. Si je nomme à monsieur son neveu, le général, quelques jeunes officiers avec qui j'ai servi dans la guerre de l’indépendance; si je lui rappelle certaines folies de jeunesse dont on a beaucoup parlé à New-Yorck, et que l’on a mises sur mon compte, il en conclura que je dois être d’une trentaine d’années moins âgé que son oncle lie le suppose ; mais beaucoup de gens attesteront au frère de mademoiselle Charlotte, qui revient de Bengale, que non seulement j’ai fait, comme lui, le voyage des Indes, mais que j'en suis revenu très jeune pendant la révolution; je n’aurais plus, à ce compte-là, qu’une quarantaine d’années, ce qui lui ferait gagner son pari, à ma très grande satisfaction.
Mainteuant , comment faire pour entretenir mademoiselle Charlotte dans l'opinion où elle est que je suis un jeune homme? En lui faisant remarquer dans mes écrits une foule de passages qui prouvent que j’aime plus les femmes que je ne les connais; un certain penchant à excuser la jeunesse, qui peut faire croire que je plaide dans ma propre cause ; enfin, une connaissance approfondie des superfluités de la mode, qui ne se loge guère dans une tête à cheveux blancs. Quoi qu’il en soit, de tous les portraits que l’on se fait de moi au château de S***, celui auquel je serais plus glorieux de ressembler à été tracé dans ces beaux vers de Shakespeare, dont mademoiselle Charlotte me fait une beaucoup trop généreuse application .
Ile bas
Marie use and fair advantage of bis days :
His years are young, but his expérience old;
His liead unmetlow'd, but hisjudjement ripe. . . .
Il y a bien de l’esprit, bien de la grâce dans la lettre que m’a écrite, de B...., mademoiselle C*" F*** ; mais je me crois bien loin de mériter les louanges quelle me prodigue, si j’ai à me reprocher d’avoir fait naître chez elle le désir de quitter ta province, et d'imposer à son mari futur f obligation de la conduire dans la capitale. Mademoiselle C*** n’a que quatorze ans; elle est bien jeune, et il lui est
A MES COIUIESPONDAINTS.
permis de ne pas savoir encore qu’il est, pour une femme, des plaisirs plus doux que celui des spectacles , des promenades plus agréables que celle du Salon, et des devoirs plus chers que celui de cultiver son esprit et son goût. La raison précoce dont elle paraît douée, jointe à une plus longue expérience de la vie, lui auront bientôt appris que le bonheur des femmes est une plante qu’il faut cultiver en famille; quelle s’accommode mal d’une forte agitation et de l’éclat du trop grand jour; qu’enfin il ne faut pas placer ses espérances hors du cercle où l’on est destiné à vivre.
M. F"* de Neur" *, qui a bien voulu me communiquer le manuscrit d’un ouvrage sur [ Economie po lilique, me demande ce que je pense de l’utilité d’un pareil livre; je lui réponds avec M. Necker (dont l’autorité est d’un plus grand poids que la mienne), qu’on fera jusqu’à la fin du monde des livres sur cette science ; que l’on ne pourra jamais y être qu’à la suite des opinions des autres; que toutes les routes s’y trouvant en cercle, on doit toujours et nécessairement y revenir sur ses pas.
M. Ber"', de Colmar, qui prend le rire pour une convulsion, et pense que la gaieté est un état contre nature, voudrait que je traitasse habituellement quelques points d’érudition, de statistique, quelques questions de métaphysique, d’histoire, ou tout au moins de haute littérature ; il pousse la contplai-
A MES COKllESPONDANTS. 36g
sance jusqu’à m’indiquer plusieurs sujets, dont un seul, bien traité, ouvrirait certainement à son auteur la porte de la troisième classe de l’Institut; mais le savant Alsacien ne me dit pas comment de semblables questions pourraient se rattacher à la peinture des mœurs, objet spécial de mes observations et de mes Discours: sans examiner jusqu’à quel point je serais ou non coupable de remplir mie pareille tâche, j’ai tout lieu de croire que mes lecteurs habituels ne me tiendraient aucun compte de leur prouver que Platon, Confucius, et le grand Albert, avaient la même opinion sur [ immortalité de l'âme, ou (pic le genre humain a commencé dans l'ile de Ceylan. Je n’oserais même pas assurer qu’ils prissent le moindre plaisir à me voir redresser tes erreurs nombreuses gui se trouvent dans la Bibliothèque historique du P. Lelong. Je pense, comme Plutarque, qu’il n’y a point de bons propos, tenus hors de propos ; et je demanderai la permission à mon correspondant de Colmar, de continuer à me renfermer dans les limites que je me suis tracées.
M. Eugène D*’* est arrivé à Paris avec beaucoup d'esprit et peu d’argent ; il a fondé de grandes espérances sur les bonnes études qu’il a faites, et sur l'amour de rimer qui le possède. Il a commencé par faire incognito des vers d’almanach, que personne n'a critiqués; ce premier succès lui a donné l’idée de suivre la carrière dramatique; il a dédaigné les théâ-
Ermite, t. ni. a j
très secondaires, et il a eu l’honneur de se faire refuser deux grands ouvrages aux Français. Ce double échec lui a fait soupçonner qu’il s’était mépris sur son talent; il a quitté la scène, et s'est jeté dans l’éloquence académique; il s’y croyait d’autant mieux appelé, qu’il y a très peu de poètes ou d’orateurs du jour qui puissent se flatter d’habiller une pensée commune de mots plus harmonieux, et de cadencer plus régulièrement une période : cependant il a concouru cinq fois, et n’a obtenu qu’un acccssil à l’académie de Bruxelles.
Dans uu premier accès de découragement, M. Eugène sc plaint à moi de l’injustice et de la sottise de sou siècle : je le console du mieux que je puis, en lui apprenant que son histoire est eu ce moment, à Paris, celle d’une foule de jeunes gens qui se sont laissés prendre aux mêmes amorces. Il me demande des conseils; je n’eu ai qu’un à lui offrir, et je crains bien qu’il ne tarde trop long-temps à le suivre: «Vous avez de l’esprit, des talents, M. Eugène; retournez à Caen : appliquez-vous à l’étude de la jurisprudence, et peut-être, avant quatre ans, figurerez-vous avec honneur à la barre d’un tribunal de première instance. Votre père occupait une place dans une administration , vous pourrez y entrer comme surnuméraire; l’intelligence, le travail et l’application vous y assigneront bien têt un rang plus honorable et plus lucratif. On a beau déclamer contre l’injustice
et les passe-droits; l’homme utile finit toujours par faire son chemin, ne fût-ce qu’à la suite de l’homme puissant. »
Je ne terminerai pas cette espèce de circulaire sans remercier mon spirituel et mystérieux correspondant A**', de plusieurs lettres charmantes qu’il m’a écrites, et dont j’ai fait discrètement mon profit.
LF. GATEAU DES ROIS
s°ci. [i 5 nsviu 1814.]
LE GATEAU DES ROIS
Fabnm mimum agunt.
Ci cm.
Ils tirent le gâteau des rois.
Je voudrais qu’on ne confondit pas les préjugés d’un peuple avec ses habitudes. Ou ne saurait poursuivre les uns avec trop de persévérance; mais il est rare que l’on gagne quelque chose à détruire les autres. Tout préjugé est né d’un vice; toute habitude nationale prend sa source dans une vertu. La démonstration de cette vérité ferait de ce Discours un chapitre de morale ; mais
Trop de morale entraîne trop d’ennui.
J’abandonne donc ce principe à lui-même, et j’en viens aux fêtes de famille, que je mets au nombre de ces vieilles habitudes dont je vois avec regret s’affaiblir chaque jour la vénérable autorité.
Ce goût m’a été inspiré dès mes plus jeunes ans par tin de mes oncles maternels, le prieur d ' Ar~
LE GATEAU DES ItOIS.
meulières, qui passait chez mou père tout le temps qu’il ne passait point à son prieuré, c’est-à-dire onze mois et demi par au. Le prieur avait un appartement au second, dont sa bibliothèque occupait la plus grande partie. Au-dessus d’une espèce de table à laTronchiu, où il travaillait, je vois encore, dans un cadre de bois d’ébéne, un calendrier à son usage, qu’il dressait lui-même au commencement de chaque année, et dans lequel il avait soin d’inscrire, par ordre de date , les fêtes , les anniversaires de tous scs parents, de tous ses amis, et même de toutes ses connaissances. Le jour arrivé, on était sûr de recevoir à domicile un bouquet accompagné, pour l'ordinaire, d’une pièce de vers on d’un couplet en forme de compliment. Ce qu’il faisait pour les autres, il l’exigeait pour lui d’une manière si absolue, qu’il déshérita un de ses parents pour avoir négligé de lui écrire une lettre de bonne année. Mon oncle, tout en exagérant l’importance de semblables devoirs, avait sur ce point des idées qui n 'étaient pas tout-à-fait étrangères à la saine morale: je me souviens que, dans une petite corné- * die qu’il avait faite à ce sujet , un des personnages traitait d’abus cet asservissement à des coutumes puériles.
Tous ces grands mots ne m’en imposent guère;
C’est à l’abus, d’abord, qu’on déclare la guerre:
LE GATEAU DES KOIS
Mais l'usage y tenait : on le laisse déchoir,
Et l’usage détruit entraîne le devoir;
Voilà, monsieur, comment, avec de belles phrases,
I)e la société l’on sjpe enfin les bases.
Combien d’exemples ne nous citait-il pas de que- * relies assoupies, de procès entre parents terminés dans ces réunions de famille que l’usage prescrivait autrefois, et qu’il semble à peine tolérer aujourd’hui! Le Réveillon, le Gâteau des Rois, le Mardi- Gras, la Saint-Martin , étaient alors des fêtes domestiques où les jeunes gens trouvaient des plaisirs qu’ils vont maintenant chercher ailleurs. Mon oncle le prieur connaissait, dans leurs petits détails, le cérémonial de ces fêtes, et mettait tous ses soins à le faire observer. Ces jours-là, il se constituait, de sa pleine autorité, maître de la maison ; il ordonnait le repas, présidait aux invitations, désignait les places à table, et veillait à ce que tout se passât dans les régies.
De toutes les fêtes de famille, celle des Rois était, à ses yeux, la plus importante; aussi voulait-il qu’on la célébrât avec une pompe toute particulière. Iæs souvenirs qui m’en restent ne m’ont jamais permis de relire, sans une vive émotion, la description charmante que M. de Châteaubriand a faite de cette fête antique, où j’ai si souvent assisté. La famille était nombreuse, la salle du festin était grande; il ne reste que moi de tous les convives.
«Les cœurs simples (dit l'auteur du Génie du « Christianisme) ne se rappellent pas saus atten- « drissement ces heures d’épanchement où les fa- « milles se rassemblaient autour des gâteaux qui re- •< traçaient les présents des mages. L’aïeul, retiré « pendant le reste de l’année au fond de son appar- « tement, reparaissait dans ce jour comme la divi— « nité du foyer paternel. Ses petits-enfants, qui de- « puis long-temps ne rêvaient que la fête attendue, « entouraient ses genoux, et le rajeunissaient de « lenr jeunesse. Les fronts respiraient la gaieté, les « cœurs étaient épanouis, la salle du festiu était dé- « Corée, et chacun prenait un vêtement nouveau :
« au choc des verres, aux éclats de la joie, ou tirait « au sort ces royautés éphémères ; on se passait un « sceptre qui ne pesait point aux mains du mo- « narque. Souvent une fraude, qui redoublait l’allé- « gresse des sujets et n’excitait que les plaintes de «la souveraine, élevait au trône la fdle du lieu et « le fils du voisin nouvellement arrivé de l’armée. « Les jeunes gens rougissaient, embarrassés qu’ils «étaient de leur couronne; les mères souriaient, « et 1 aïeul vidait sa coupe à la nouvelle reine: le « curé, présent à la fête, recevait, pour la distri— « buer avec d’autres secours , cette première part , « appelée la part des pauvres. Des jeux de l’ancien « temps, un bal dont quelque vieux serviteur était « le musicien, prolongeaient les plaisirs, et la mai-
376 LE GATEAU DES ROIS
« son entière, nourrices, enfants, fermiers, domes- « tiques, et maîtres, dansaient ensemble la ronde « antique. »
Je lisais, il y a quelques jours, le passage que je viens de citer, en présence d’un M. Fergus, savant plus estimable qu’orthodoxe, avec qui j'ai fait mes études, et qui trouvait très mauvais que M. de Chateaubriand fit honneur au christianisme de l’institution d’une fête évidemment renouvelée des Grecs et des Romains.
« Que diable (disait-il en agitant ses gros sourcils noirs) vient-011 nous parler des mages et de leurs présents, à propos d’un usage dont l’origine profane est si bien connue. Qui est-ce qui ne sait pas que cette plaisanterie du Roi de la Fève lions vient des Romains, dont les enfants, pendant les saturnales, tiraient au sort à qui serait roi du festin? Cet emploi de la fève, pour interroger le sort, remonte aux Grecs, qui se servaient de fèves pour l’élection de leurs magistrats. Nous avons transporté au commencement de janvier une fête que les anciens célébraient vers la fin de décembre, au solstice d’hiver, et que les Romains, s’il faut en croire Lucien, Strabon, et V ossius, avaient empruntée des Perses. L’élection de ce roi de circonstance se faisait à tahle,
comme chez nous; mais après avoir été traité, pendant la courte durée de son règne, avec tout le respect et tous les égards dus «à son rang, le mo-
LE GATEAU DES ROIS
narque éphémère était pendu pour terminer la fête. Il est pourtant bon d’ajouter qu’il était choisi dans la classe des esclaves, et plus souvent parmi les criminels.
.< — Je sais fort bien (répondis-je à mon savant en us) qu’on peut tout désenchanter à force d’érudition; mais je vous avouerai que la lecture du mémoire le mieux fait sur l’origine du Roi de la Fève ne m’amusera jamais autant qu'une de ces fêtes de famille, devenues beaucoup trop rares aujonrd hui....
« — Dans le monde où vous vivez (interrompit M. Fergus); car j’ai pour ma part à choisir entre trois maisons où je suis invité ce soir à tirer le Gâteau des Rois, et dans l’une desquelles je vous réponds que vous serez bien reçu, si vous voulez m’ac- , compagner. »
U me nomma M. Bruno, autre vieux camarade d’école, avec qui j’avais été en pension chez M. Doppi, nie Mazarine. Nous en étions sortis à la même époque, moi pour entrer au collège, et Bruno pour suivre la profession de son père, marchand de draps au Mouton d’or, dans la rue des Marmouzets. Il y avait plus de vingt ans que nous ne nous étions vus; mais je m’étais toujours fourni chez lui, et je savais qu'il m’avait conservé quelque amitié : je ne balançai donc pas à prendre Fergus au mot.
LE GATEAU DES «OIS
Il était quatre heures lorsqu»; nous nous rendîmes chez le doyen de l’ancien échevinage. Nous trouvâmes, au-dessus de la boutique, dans un petit salon dont un marchand de nouveautés de la rue Vivienne serait honteux de faire aujourd'hui son antichambre, le bon vieillard assis auprès de la cheminée dans un vaste fauteuil en velours d’Utrecht, ■ un petit enfaut sur ses genoux, et deux autres assis par terre, qui montraient au grand-papa les polichinelles, les magots chinois, les soldats d’étain qu’ils avaient reçus pour élreunes au jour de l’an. Une jeune personne de seize à dix-sept ans aidait une vieille servante à mettre le couvert. M. Charles Bruno, le fils cadet, au coin d’une fenêtre, faisait à haute voix la lecture d’un journal, tandis qu’une vieille tante découpait des manchettes de papier de couleur pour mettre aux bougies. Le Nestor des marchands de la Cité me reçut à bras ouverts, et me présenta de la manière la plus aimable à toute la famille, qui m’accueillit avec la même bonté. On peut croire que dans la conversation qui s’établit au coin du feu entre les trois vieux condisciples, M. Doppi ne fut point oublié, et que la phrase, vous rappelovous?... revint plus d’une fois dans unpareil entretien. Les autres convives arrivèrent à la file: le premier fut M. Boutard, gendre de M. Bruno, et l’un des plus fameux passementiers de la rue des Bourdonnais: il amenait avec lui deux de ses en-
LE GATEAU DES UOIS. * 37g
fants. M. Boutard est un fort galant homme, qui 11’a d’autre défaut que de tirer un peu trop de vanité des soins qu’il donne à la fabrique de Sainte- Opportune, dont il est le plus ancien marguillier. Vint ensuite l’abbé Daillot, neveu du patriarche, et vicaire de Saint-Magloire ; il fut suivi de M. Melchior Bruno, capitaine des vétérans de la caserne Notre-Damedes-Victoires, lequel donnait le bras à madame Boutard et à sa fille, petite brune de la figure la plus espiègle.
Le dîner était servi : on n’attendait pour se mettre à table que M. Daumont, ancien commis de M. Bruno, et l’ami le plus intime de la famille. Mademoiselle Françoise Bruno, la tante, engagea son frère à se mettre à table, en vertu de cet axiome gastronomique : qu’attendre empêche de manger, et que manger n'empêche pas de venir. Son avis fut adopté; le fauteuil du grand-père fut placé au milieu de la table , le dos au feu : chacun debout auprès de sa chaise, attendit pour s’asseoir que l’ancien de la famille eût prononcé le bénédicité et se fût assis lui-même. Une petite table, poulies enfants, avait été dressée dans un des coins de l’appartement: la tante Bruno en avait la surveillance.
L'ami Daumont arriva comme on enlevait la soupe : il s’annonça par un gros rire dont j’observai qu'il faisait toujours précéder ses plaisante-
LE GATEAU DES LOIS
ries : Je m’aperçois qu’on m’attend comme l’abbé attend les moines, dit-il en serrant la main à chaque convive l’un après l’autre, et sans m’oublier, moi qu’il ne connaissait pas : l'abbé répondit par un tardé venientibns ossa, qui produisit beaucoup d’effet.
La soupière enlevée, on apporta devant madame Boutard, qui faisait les honneurs de la grande table, un gâteau des rois, quelle bénit en y traçant un signe de croix, et quelle découpa en dix-huit parts: on fit ensuite avancer le plus jeune des convives, ce qui donna lieu au vicaire de placer un surgai junior dont il parut se savoir bon gré. On couvrit le gâteau d’une serviette, on fit faire au plat deux ou trois tours, pour ôter toute idée de dol ou de faveur, et l’enfant distribua les portions. La première que l’on tira fut celle des pauvres, qui fut remise au vicaire avec les aumônes que chacun s'empressa d’y joindre ; le grand-papa fut servi le second : en ma qualité de vieillard et d’étranger, j’eus la troisième part, où se trouvait la fève. Mon élection à la royauté du festin fut annoncée par une salve d’applaudissements : auxquels succédèrent les cris répétés de vive le roi ! Je fus respectueusement invité par mes nouveaux sujets à faire choix d’une compagne qui partageât avec moi l’éclat du rang suprême; je jetai les yeux sur mademoiselle Bose Boutard, qui me parut bien moins sensible à l’honneur de venir occuper un trône,
LE GATEAU UES ItOIS.
qu’au déplaisir de quitter la place quelle occupait auprès du petit cousin Bruno. Le dîner fut gai, même un peu bruyant, et les cris de la reine boit! le roi boit ! se firent entendre pendant toute la durée du repas. La précaution qu’avait eue le savant Fergus, d’apporter avec lui six bouteilles d'un excellent vin de Bordeaux (précaution que le capitaine des vétérans apprécia mieux que personne) acheva de mettre l’ami Daumont en belle humeur, et le vicaire ne perdit pas une si belle occasion de nous dire, en vidant son verre à la santé de son oncle : JSonum vinum lœtificat cor hominis.
Au dessert on procéda, suivant l’usage, aux élections des grandes charges de la couronne, et tout le , monde admira ma pénétration lorsqu’on me vit nommer M. Boutard, ministre de mes finances; Daumont, mon maître-d’hôtel ; le capitaine Melcliior, généralissime de mes armées; l’abbé Daillot, mon grand-aumônier; et mademoiselle Bruno, daine d'honneur de la reine. Les nominations achevées, le grand-aumônier, le ministre des finances et le maitre-d’hôtel entonnèrent un canon bachique , après lequel la reine et son petit cousin chantèrent, à ma barbe royale, un cljio si passionné, qu’avec un prince moins débonnaire, les chanteurs auraient mal passé leur temps.
On prit le café au coin du feu ; quelques voisins vinrent ensuite se joindre à la famille, et je pris
38a LE GATEAU DES BOIS,
l’occasion d’une table de loto que l’on dressait, pour fausser compagnie, bien résolu de revenir le dimanche suivant visiter mes heureux sujets, et achever mon paisible régne.