LES GENS EN BONNET DK NUIT
Mongoul, de l'amitié duquel j'avais si peu joui, à scs discours au moment de notre éternelle séparation, j’avais tiré la lunette de sou étui, et je la tournais dans mes doigts avec distraction, tout en fumant un cigare à la fenêtre, avant de me coucher, suivant mon invariable coutume. Sans trop songer à ce que je faisais, je portai la lunette à mon œil, et, à ma grande surprise, que je manifestai par un cri involontaire, je m’aperçus que je voyais dans l’intérieur de la maison qui fait face à la mienne. Je promenai l’instrument sur tous les points, et bien sûr, cette fois, de ne me point tromper, je résolus do mettre de l’ordre dans mes observations, et d’épier ce qui se passait à chaque étage.
Je commençai ma revue nocturne par la boutique du rez-de-chaussée, dont le maître avait fermé la portedepuisune demi-heure : je vis le bon homme, avant de monter se coucher à l’entre-sol, où sa femme l’attendait, visiter sous les comptoirs, la chandelle à la main, pour s’assurer qu’aucun filou ne s’y était glissé, tandis qu’une grosse servante assez fraîche dressait son ht de sangles au milieu de la boutique. M. Bardin (c’est le nom du marchand mercier) s’amusa ensuite à Iutiner la bonne, qui ne lui répondait qu’en lui montrant du doigt le plancher. Je crus alors apercevoir quelques petites taches dans les verres de ma lunette ; mais elles se dissipèrent à la voix de madame Bardin, qui ouvrit le juda en
388 LES CENS EN BONNET DE NUIT, demandant à son mari, d’un ton un peu aigre, ce qui l'empêchait de monter. Je le suivis à l’entresol, après avoir remarqué que la servante, un moment après qu’il fut sorti , alla mettre un petit morceau de bois sous le loquet de la porte qui conduit au logement de scs maîtres, et fit passer quelque chose sous la fausse porte du magasin.
Je trouvai àl’entre-sol une querelle établie entre madame Bardin, assise dans son lit sur son séant, et M. Bardin, qui ôtait sa perruque, et la plaçait avec beaucoup de soin sur un champignon de portemanteau: il était question d un schall en faux cachemire que madame la mercière avait cru pouvoir accepter, comme étrennes, de la part d’un ami de la maison, parrain de son dernier enfant. M. Bardin trouvait le cadeau trop conséquent, et, tout en mettant son serre-tête et son bonnet de coton , il marmottait entre ses dents des reproches auxquels sa femme répondit d’abord avec emportement, puis ensuite par des larmes. M. Bardin , effrayé de la scène qu’il avait osé faire, se bâta de demander pardon : il eut beaucoup de peine à l’obtenir, et j’ose d’autant moins répondre qu’il en soit venu à bout, qu’au plus fort des plaintes et des sanglots de la dame, ma lorgnette se troubla, et qu’il me fut impossible de savoir comment se terminait cette querelle conjugale.
Pour éclaircir mes verres, je les dirigeai sur le
LES GENS EN IlONN ET DE NUIT. 389 premier étage : il est occupé par un de ces hommes d’affaires qu’on appelle usuriers , pareequ’ils connaissent mieux que personne l’intérêt de l’argent qu’ils prêtent; je voyais à l’extrémité d’une longue enfilade d’appartements somptueux, dans une chambre plus richement qu’élégamment décorée, M. N***, assis devant un superbe secrétaire à cylindre, et s’occupant à coter, sur un registre, des effets qu’il tirait l’un après l’autre de son portefeuille. Après avoir regardé deux ou trois fois sa pendule, en paraissant hésiter sur ce qu’il avait à faire, il sonna: son valet de chambre, qui dormait dans la pièce à côté, ouvrit la porte; il lui fit un signe que je crus entendre, et passa dans l’appartement de sa femme, où je l’accompagnai. Il est difficile de rien voir de plus joli que madame N***, et d’imaginer quelque chose de plus délicieux que sa chambre à coucher, où elle était occupée à écrire; elle vit entrer son mari avec une émotion dont je ne pouvais encore deviner la cause; mais qui changea visiblement de caractère, lorsque après avoir échangé quelques mots affectuenx, M. N"* se plaignit d’un violent mal de tête et se retira en baisant la main de sa femme. A peine était-il sorti , que deux femmes de chambre entrèrent ; tandis que l'une déshabillait sa jolie maîtresse, dont chaque mouvement trahissait je ne sais quelle impatience, l’autre déployait autour d’un lit charmant , élevé sous une voûte de glaces, les voiles
3gO LES GENS EN IIONNET 1JE NUIT, de cachemire et de mousseline dont il était orné, plaçait quelques livres sur le somno , et allumait une lampe de nuit dans une urne d’albâtre; la jeune dame se coucha, scs femmes se retirèrent, et j'en allais faire autant, lorsque je la vis, un moment après, à travers l’espèce de brouillard dont ma lunette se couvrit, se relever doucement, et mettre, avec précaution, le petit verrou à la porte de sa chambre; ma curiosité redoubla lorsque je vis tourner sur elle-mcme une petite porte masquée par une draperie ; mais je ne pus en apprendre davantage ; à mon grand regret, le brouillard s’épaissit, et le palais d’Armide disparut à mes yeux.
L’appartement au-dessus est occupé par un ancien notaire et sa femme: ils avaient eu assemblée ce jour-là, en commémoration de la vingt-deuxième année de leur mariage. Le domestique éteignait les bougies des tables de jeu , et la servante faisait la couverture, tandis que madame roulait au compas les cheveux de son inari et les renfermait sous une coiffe de toile de Hollande à chou, brodée en couleur. Le notaire, coiffé de nuit, après avoir réglé sur six heures le réveil de sa pendule, profita du moment où sa femme ajustait sur sa tête de quarante-cinq ans une baigneuse à dentelles, pour faire les apprêts de la bassinoire, qu’il promena gravement dans son lit. Il se coucha le premier : sa femme rôda quelque temps dans la chambre, couvrit le
LES GENS EN flONNET UE NUIT. 3<)I feu, ferma les portes, plaça dans la cheminée un verre eu guise de lampe de nuit, et alla prendre sa place auprès de son époux. Je crus m’apercevoir (jue la conversation qui s’établissait entre eux brouillait insensiblement ma vue; je la dirigeai sur l’étage supérieur.
line jeune femme, de la figure la plus douce et la plus intéressante, était assise au coin d’un feu composé de deux tisons qui brûlaient lentement à six pouces de distance, et travaillait à la lueur d’une petite lampe à pompe; sa fille, âgée de douze ou quinze ans, ourlait des mouchoirs, en agitant du pied une bareelounette où dormait son jeune frère. Au milieu de la chambre, je vis une table avec trois couverts, sur laquelle la jeune fille alla placer une salade de bœuf et un morceau de fromage. « 11 doit être près de minuit, disait la jeune dame, et il ne vient pas ! il lui sera sans doute arrivé quelque chose. — Tu sais bien, inamau, répondait la petite, que papa rentre quelquefois bien plus tard; mais... entends-tu? On frappe à la grande porter c’est lui, j’en suis sûre. » En effet, un moment après, je vois entrer un homme d’une quarantaine d’années, d’une belle figure, qui jette brusquement son chapeau et son carrick sur une chaise, et répond avec humeur aux caresses de sa fille et de sa femme : celle-ci lui demande d’une voix timide s’il veut se mettre à table ; il fait signe que
3iJ2 I.KS GENS EN HONNET DE NUIT, non, et se déshabille sans proférer une parole. La pauvre femme, les yeux humides, propose à sa fille de souper; l’aimable enfant, pour toute réponse, allume une lampe, baise la main de son père, embrasse sa mère avec une expression de tendresse impossible à rendre, et va se coucher dans un cabinet voisin. Je n’eus pas de peine à deviner que cet homme était un joueur qui rapportait chez lui tout le mécontentement, toute la mauvaise humeur d’une soirée malheureuse. Sa douce compagne, après avoir prié Dieu au chevet de son lit, plaça le berceau de son enfant entre les deux lits jumeaux de l’alcôve, et se coucha, en s’adressant à son mari d’une voix si teudre, si consolante, que je ne fus point étonné, un moment après, de ne plus rien voir à travers les pleurs qui obscurcissaient mes yeux.
La nuit était froide : quelque plaisir que je trouvasse à continuer mes expériences de catoptrique, je sentis que j’avais besoin de regagner le coin de mon feu. En me retirant, je jetai un dernier regard du haut eu bas delà maison que je venais d’examiner en détail ; mais je ne vis plus rien ; un nuage épais l enveloppait tout entière, à l’exception d'un petit coin lumineux où se trouvait la chambre d’un gros chanteur italien, qui fredonnait, en rêvant, l’air : Ombra adorala, de l’opéra de Roméo et Juliette.
PROJET DE JOURNAL
n* exil. [iS ikvriiil 1 8 1 4-]
PROJET DE JOURNAL
Injuritr,
Suspit iones , hum iciliæ , iWucxr,
Hélium , pax rursum
Terf.nt. , Eun. , an. I.
Rebuts, soupçons, dchais, trêve, guerre nouvelle, et pais nouvelle pais.
Mon Dieu! qu’on a de peine à vivre en paix dans ce monde ! Hobbes a raison ; “ c’est un état de guerre continuel;" l’on vous y dispute, l’épée à la main, jusqu 'au petit coin de terre où vous préparez votre sépulture! C’est uue triste propriété qu’un grand âge; c’est, du peu que je possède, ce dont je me dessaisirais le plus voloutiers. Cependant on m’assure qu’un confrère (de l’ordre des Moindres , à en juger par son travail) a pris la peine d’écrire une brochure d'une centaine de pages, pour contester la date de mon baptistaire. Cet Ermite de faubourg, qui ne veut pas absolument que je sois né en 1741, vient, avec line cbarité très peu chrétienne, tue saisir dans ma cellule; il me traduit en public pour avoir à
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répondre sur le fait do contradictions, d'erreurs de date dont il me prétend atteint et convaincu, sans vouloir y trouver la preuve et l’excuse d’un cerveau que les années ont affaibli. Quel démon s'est emparé du saint homme? Pourquoi vient-il élever cellule contre cellule, et pourquoi cherche-t-il à affaiblir l’autorité de mes sermons dans l’esprit des fidèles que je catéchise du mieux qu'il m’est possible ?
Dans le Factum que le cher confrère a publié contre moi (et dont il a paru, dans le Journal de Paris, une réfutation d’autant plus péremptoire qu’elle est plus spirituelle); dans ce Factum, dis-je, il est bien prouvé que dans le cours de mes observations sur les mœurs françaises , je me suis trompé sur des faits de la plus haute importance : tels que la création du régiment de Savoie-Carignan , l’invention du jeu du trenlc-el-un, etc. On a tant de peine à arracher de la bouche d’un auteur l’aveu de sa faute, et je suis si convaincu de l’intérêt que prend le public à savoir au juste l’époque où fut créé le régiment de Savoie-Carignan , que je me refuse avec peine à l’envie de compulser une vingtaine de volumes de l’ancien Almanach Militaire pour justifier mon dire, et que je passe à regret condamnation sur un reproche aussi grave. CctaU concession me coûterait moins, je l’avoue, si mon adversaire triomphait avec plus de modestie, s’il se complaisait moins
à étaler, à mes dépens, tous les trésors d’une mémoire meublée de si belles choses. Pour tant d’avis, je ne donnerai qu'un conseil à mon vieux confrère; c’est de chercher dans ses Souvenirs quelque ouvrage plus piquant à imiter que celui de don Pablo de In Rocca. Cet écrivain espagnol publia, dans le dernier siècle, un gros volume où il s’évertuait à prouver « que Lesage s’est plu à imaginer une fable absurde qui contrarie à chaque page l’ordre chronologique des événements des régnes de Philippe 111 et de Philippe IV; qu’aucun biographe n’a fait mention des actions et des discours qu'il prête au duc de Lermc, et qu’enfin il est assuré qu’il n’y avait jamais eu à Valladolid de médecin du nom de Snnfjrado ; » d'où le bon Castillan conclut que Gil-Rlas est un mauvais ouvrage. Don Pablo n’a persuadé personne; mais enfin il a fait ce qu'il a pu; il faut lui savoir gré de l’intention.
Il y a loin de moi à Lesage, et de Gil-Blas à [Ermite de la Chaussée-d Antin ; mais aussi, par compensation, mon adversaire est moins redoutable et moins célèbre que le critique espagnol. Je puis donc espérer que son pamphlet ne tuera pas mon livre, et j’en viens à mon texte.
L’habitude que j’ai prise de mettre sous les yeux de mes lecteurs les observations dont je me suis plus spécialement occupé dans le cours de la semaine, me conduit tout naturellement, et sans quit-
l’BOJET DE JOURNAL.
ter le champ de la critique, à parler d’un genre d’ouvrage qui constitue à lui .seul ( j'ai honte d’en faire l’aveu) la" plus grande partie de notre littérature actuelle.
Voilà bientôt soixante ans que je lis des journaux : je les ai vus, de loin à loin, rédigés par des hommes d’un talent véritable; cependant aucun, à aucune époque, ne m’a donné l’idée de la manière dont je me figure que ces ouvrages périodiques devraient être faits.
Voltaire (qu’il faut toujours citer, quelque erreur qu’on veuille combattre, quelque vérité qu’on veuille établir) est de tous ceux qui ont écrit sur cette matière celui qui a le mieux senti le mérite d’un bon journal, et qui a le mieux fait connaître les éléments dont il doit se composer. Ses Conseils à un journaliste sont un monument dégoût, d'esprit, et de raison : faut-il en conclure que si Voltaire eût fait un journal, nous aurions de lui le précepte et l’exemple? Je n'oserais l’affirmer. Voltaire avait souvent besoin de réflexion pour être juste, et la chaleur de son premier mouvement ne s’accordait guère avec cette impartialité dont il fait, ainsi que Diderot, la première vertu d’un journaliste.
Quelques lignes que ce dernier a publiées sur les devoirs de cette classe d’écrivains passaient pour une satire amère des journalistes de son temps; ces réflexions ne seraient, de nos jours, qu’une critique
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modérée des honteux abus qui corrompent et alimentent cette branche de littérature, dont la stérile exubérance a desséché toutes les autres.
Il faut être juste, cependant; Voltaire et Diderot, en écrivant sur ce sujet d'une manière trop spéculative, n ont pas remarqué qu’un journal est à-la fois une entreprise littéraire et commerciale; que l'avantage des lettres et des sciences n’est tout au plus, pour les entrepreneurs, qu’un but accessoire, et que le registre de leurs abonnés est le volume de leur bibliothèque qu’ils consultent le plus souvent. On fait, ou du moins on a l'intention de faire un livre pour la postérité : c’est pour les contemporains que l’on fait un journal ; c’est donc le goût du jour qu’il faut consulter; c’est le préjugé, l’erreur du moment qu’il faut caresser ou combattre ; c’est en présence de l’événement qu’il faut avoir une opinion ; et, pour comble de difficulté, c’est sous l’influence de l’amour-propre et de l’intérêt personnel qu’il faut presque toujours écrire.
L’état, d’autres diraient le métier de journaliste, est l’objet du mépris de beaucoup de gens, dont quelques uns prodiguent trop facilement leurs richesses, et qui ne se lassent pas de répéter qu’un journaliste est un homme qui résidait sans rien faire si les autres se reposaient. Cette plaisanterie, si c’en est une , peut s’appliquer à cent autres professions. Voltaire est si loin de borner les fonctions de cette
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espèce de critiques au talent de rendre -compte des ouvrages des autres, qu’aux qualités qu'il exige d'un journaliste on pourrait douter qu 'il y eût beaucoup de savants dignes de faire un journal.
Maintenir les droits du bon goftt, propager les saines doctrines, encourager le mérite modeste, mettre en lumière des beautés nouvelles, s’opposer à l’invasion des barbares dont l’empire des lettres est de nouveau menacé, faire une guerre continuelle à la sottise, à la présomption, aux préjugés de toute espèce ; tel est le devoir, tel est l’engagement d’un journaliste: dépareillés fonctions, pour être nobles, n’ont besoin que d’être exercées noblement.
La mauvaise foi , si haïssable dans toutes les cou ditions de la vie, est ce qu’il y a de plus odieux dans le caractère d’un écrivain qui a le pouvoir de devancer et la prétention de diriger l’opinion publique ; ce vice est malheureusement celui qui domine dans la littérature des journaux. L’opinion qu’on énonce sur un ouvrage n’est presque jamais que l’expression du sentiment que l’on porte à l’auteur.
Ce serait, j'en conviens, exiger d’un journaliste plus qu’on n’a droit d'attendre d’un homme, que de vouloir qu'en toutes circonstances il sacrifiât entièrement ses affections ou même ses ressentiments à ses devoirs ; qu’il jugeât avec une rigoureuse impartialité l’ouvrage d’un ami, d’un bienfaiteur, ou celui d’un
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ennemi déclaré; mais ces concessions ne devraientelles pas, en toutes circonstances, avoir pour bornes le respect que l’on doit au public et celui que l’on se doit à soi-même?
Les réflexions que je fais là, je les adressais, il n'y a pas long-temps, à un homme de lettres qui me communiquait le projet qu’il avait formé de publier un nouveau journal. Nous étions à-peu-près d’accord sur les principes ; mais nous disputâmes, quand il fut question du plan qu’il se proposait de suivre, et du choix des collaborateurs qu’il desirait s’adjoindre.
« .Te veux faire un journal de parti, me dit-il franchement; il n’y a que ceux-là qui réussissent; l’important est de prendre le bon : or, le bon est incontestablement, dans ce cas, celui qui promet un plus grand nombre de lecteurs. Quand je consacre chaque jour, en déjeunant, une heure de mon temps à causer avec quelqu’un, je ne vais pas choisir un indifférent qui me contredit et me fatigue en cherchant à me prouver ce que je suis résolu à ne pas croire: j’invite l’ami qui m’amuse, qui partage mes goûts, et me fournit de nouvelles raisons pour persister dans l’opinion que je me suis faite. Mon journal aura donc ce que nous appelons de la couleur: je ne suis pas encore bien décidé sur la teinte ; mais elle sera tranchante, et de nature à se voir de loin.
«Quant à mes collaborateurs, j’ai composé un
PROJET I)E JOURNAL
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petit manuel à leur usage , où je leur donne pour directions générales :
u i° D’écrire pour le public, c’est-à-dire pour les abonnés, et non pour leur coterie particulière.
u 2 U De ne prôner un mauvais ouvrage , et de n’en dénigrer un bon, qu’autant qu’il s’agirait, pour le rédacteur lui-même, ou pour son ami le plus intime, d’une place lucrative ou d'une chaire dans quelque grand collège.
« 3° De ne jamais faire plus de deux articles sur un meme livre, quelque parfait ou quelque ridicule qu’il soit, pareeque le lecteur ne doit pas être obligé de se souvenir de ce que vous lui avez dit, pour prendre intérêt à ce que vous lui dites.
n 4° A propos d’un recueil de chansons, de ne point commencer comme l'intimé:
Avant la naissance du monde....
et de se contenter, en parlant du vaudeville de la veille, de remonter aux trouvères et aux troubadours.
«5° De se borner, en fait de théâtre, à parler des pièces nouvelles, des reprises, des débuts, des rentrées d’acteurs, et tout au plus de quelques représentations brillantes , à moins d’avoir assez de courage, de vogue et d’impudence, pour entreprendre de prouver que Molière est très inférieur à Aristo-
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4oi
phane, ou que Schiller l’emporte sur Racine. Un peu de scandale a son mérite; mais il faut être de force à soutenir la gageure, et s'étrefail un front qui ne rougisse jamais : cette espèce de rédacteur est fort chère ; j’en marchande un, auquel il ne manque que de savoir l’orthographe.
«Je n’avais besoin que de trois collaborateurs; j'ai eu le choix entre cinquante, qui tous ont heureusement fait leurs preuves ; ce qui m’a permis de les refuser en connaissance de cause.
u Vous vous doutez bien que je n’ai point accepté les services du pesant Mérinval, dont les articles de plomb sout autant de thèses pleines de raison, de savoir, et d’ennui.
« Je n’ai pris qu’un engagement conditionnel avec ce Blainville, qui a trouvé le secret, avec ‘de l’esprit, du goût, et des connaissances, de faire de sa signature. un épouvantail pour ses lecteurs. Sa phrase, comme il le dit lui-même, est forte de choses ; mais de choses si vraies, si connues, si incontestables, qu’on est toujours tenté de lui dire : « Apprends-moi ce que j’ignore, ou prouve-moi ce dont il m’est permis de douter. »
« J’ai refusé plus positivement les offres de Saint- Yon; celui-ci vise à la légèreté, à l’esprit, à la malice; mais il badine avec si peu de grâce; ses éternelles plaisanteries roulent sur un si petit pivot, tournent dans un si petit cercle ; ce n’est point uu
Ermite, t. iii. 26
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papillon qui voltige, c’est une phalène qui bourdonne.
« Mes associés sont : le piquant Dennont ; il sait beaucoup, et possède au plus haut degré le taleut de mettre la science à la portée du plus grand nombre des lecteurs. Entre ses mains, la critique est un aiguillon, et non pas un poignard; l’érudition est un flambeau , et non pas une massue.
« Durval joint , à beaucoup d'esprit et de gaieté naturelle, de la facilité dans le travail, de l’élégance dans l’expression; l’ironie, dont il fait peut-être un trop fréquent usage, est toujours assaisonnée d'un sel attique qui en tempère l’amertume.
u Les arts auront dans Forlis un censeur ingénieux et uu digne interprète ; il ne grossira pas ses articles de citations de Vitruve, de Winckelman, du père Martini; il n’entassera pas les termes techniques de manière à se rendre inintelligible, pour se donner l’air savant; il parlera en amateur éclairé; et, pour être neuf, sans cesser d’être juste, il ne vantera pas les artistes étrangers aux dépens de ses compatriotes, et ne cherchera pas à nous prouver que
.... C’est du Nord que nous vient la lumière.
« Nous nous ferons une loi de dire la vérité le plus souvent possible; mais il nous arrivera plus d’uue fois de préférer une hérésie piquante à une propo-
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sition platement orthodoxe. Diderot n’a fait qu’un mauvais jeu de mots, en disant qu'un journaliste plaisant était un plaisant journaliste. Le premier but d’un journal est d’amuser; et si le premier devoir d’un journaliste est d’être vrai, c’est que l’intérêt et la gaieté ne se trouvent presque jamais avec le mensonge. »
LE POKT-DES-AHTS.
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zi° cxiii. [5 mars 1 8 1 4 ]
LE PONT-DES-ARTS
Spcuk wetl of the bridge ynu pas s ox>cr.
Engl. Prov.
Dites du bien du pont sur lequel tous passez
Pourquoi cc nom de Pont-des-Jrls? En quoi les arts ont-ils eu plus de part à sa construction qu’à celle du Pont-Royal et du pont de Neuilly? 11 est probable que cette vague dénomination fera dire un jour quelque sottise aux continuateurs des Sauvai et des Hurtaux. Je voudrais qu’on assignat aux monuments publics un nom qui rappelât ou leur fondateur, ou leur destination , ou leur origine. Je trouve tout simple par exemple qu’on ait appelé Notre-Dame et Saint-Micliel deux ponts dont l’un conduit à l’église et l’autre à la place du même nom ; qu’on en ait récemment désigné deux autres par les noms glorieux d 'Austerlitz et à'Iéna; mais que signifient ces mots de Pont-Rouge, de Pont-Neuf, et de Ponl-des-Arls? Le Pont-Rouge a depuis long-temps perdu sa couleur primitive ; le Pont-Neuf est mainte-
LE PONT-DES-ARTS
uant un des plus vieux de Paris, et le Ponl-dcs-Arls serait beaucoup mieux nommé le Ponl-du-Louvre. Je commence par une bien petite observation ; mais il me semble qu’un peu de bon sens ne gâte jamais rien.
Quoi qu’il eu soit, le Pont-des-Arts est construit en fer ( ce à quoi l’Académie n’a point pensé dans l’article de son dictionnaire où elle définit le mot Pont : « bâtiment de pierre ou de bois élevé audessus d’une rivière » ). Le premier pont en fer que l’on ait vu en Europe ( il existe en Chine deux anciens modèles de ce genre de construction) est celui de Colcbrock-Dale, dans la province de Slirop-Shire , d’une forme moins légère et moins élégante , mais d’une plus grande étendue que le Pont-des-Arts. Ce dernier, commencé en 1 8o4 , est situé entre le Pont- Neuf et le Pont-Royal, en face du Louvre et de l’ancien collège de Mazarin , aujourd’hui le palais de l’Institut. Ce bâtiment de fer, considéré sous le rapport de l’architecture, a été l’objet de beaucoup d éloges et de quelques critiques, dont la plus sérieuse était de manquer de solidité. Je ne suis pas obligé d’avoir une opinion sur ce sujet: le Pont-des-Arts, comme tout autre lieu où je m’arrête, n’est pour moi qu'un théâtre : j’examine un moment la décoration, mais je fais sur-tout attention à la pièce et aux acteurs.
Mardi matin, le temps était superbe ; j étais sorti pour me promeuer et me distraire des pensées sont-
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bres où je ine sentais entraîner; je cherchais un lieu dont le mouvement m’arrachât en quelque sorte à moi-même, et dans lequel je pusse échapper au présent, au milieu d’objets propres à réveiller dans mon esprit d’imposants souvenirs. Je m’arrêtai sur le l’ont-des-Arts. Appuyé sur la balustrade de fer qui régne dans toute sa longueur, mes yeux se portèrent alternativement sur toutes les parties du vaste tableau dont j’étais environné.
Les Parisiens jouissent, depuis quelques années, du spectacle de plusieurs panoramas représentant les villes les plus célèbres de l’Europe. Là, sous le chapiteau de tôle, le spectateur qui promène scs regards sur la toile circulaire où la peinture et l’optique ont combiné leurs merveilleux effets, se croit transporté dans le lieu même dont on lui présente l’image. Dans le grand nombre de ceux qui ont été admirer ce produit d’un art nouveau, quelques uns, en passant sur le Pont-des-Arts, se sont-ils aperçus qu’ils avaient sous les yeux le plus beau panorama de l’univers? En effet, où trouver ailleurs un tableau aussi riche de fond, aussi varié d’accessoires, animé de scènes aussi vives, de personnages aussi divers?
Le Louvre est le premier édifice sur lequel s’arrêtent ma vue et ma pensée : je songe à tous les princes quijl’ont habité, à tous les événements dont il a été le théâtre, à tous ceux qui doivent s’y pas-
LE PONT-DES-AUTS
ser encore. Je détourne involontairement les yeux de cette fenêtre d’où l’on prétend (sans autre preuve il est vrai, que l’éloquente exclamation de Mirabeau à la tribune de l’assemblée nationale) cpie Charles IX, armé d’une carabine, tira sur scs sujets protestants dans l’exécrable journée de la Saint- Barthélemy.
Je songe, en regardant ce palais de l’Institut, de l’autre côté de la rivière, qu’à cette même place existait encore, en 1 6(io , la fameuse tour de Neslc qui servait d’entrée à l’hôtel de ce nom, habité successivement par plusieurs reines de France. La plus honteusement célèbre est cette Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe V, dit le Long, laquelle, s’il faut en croire Brantôme, choisissait ses amants panni les hommes qu elle voyait passer sous les fenêtres de son boudoir, et leur faisait payer de leur vie leur bonne fortune.
Le cardinal Mazarin, en 1661, fit bâtir sur remplacement de l’hôtel de Ncsle le collège des Quatre- Nations, et, après sa mort, Coysevox éleva le mausoléedu cardinal dans l’endroit même où, trois siècles avant, une reine impudique avait eu son boudoir. Cent cinquante ans après, les restes du cardinal ont
1 J’ai vérifié depuis ce fait, que Brantôme et les Mémoires de Tavanes attestent. On a vu à la cour de Louis XIV un vieillard, dit Saint-Simon, qui disait aux courtisans que celait lui -même qui avait chargé la grande arquebuse de chasse dont sc servait le roi.
LE PONT-DES-ARTS
été relégués dans une autre enceinte pour faire place au fauteuil du président de l'Institut. Quelle bizarrerie dans la destinée des choses humaines !
Non loin de là, sur le même côté, je vois ce magnifique hôtel des Monnaies, dont l’abbé Terray a posé la première pierre, sans pouvoir faire oublier aux Parisiens qui/ suspendit les rescriptions.
Cette pointe de l’ile, où l’on construit en ce momeut l’obélisque du Pont-Neuf ‘,a vu périr dans les flammes le grand-maître des Templiers. La statue équestre de Henri IV, élevée sur le même terrain, semblait avoir effacé ce cruel souvenir : la révolution l’a détruite 1 !
On ne se souviendra pas aussi long-temps de la Samaritaine , quoique son carillon ait fait pendant plus d’un siècle les délices des bons Parisiens. Ce monument, du plus mauvais goût, qui avait, entre autres inconvénients, celui d’interrompre un très beau point de vue, vient enfin de disparaître, et n’existera bientôt plus que dans la mémoire des habitants du quai de la Ferraille.
En suivant le cours de la rivière, et reportant
1 Depuis la restauration, la statue équestre de Henri IV a été relevée sur cette même place.
a Quelques écrivains ont assigne la place Iloyalc comme le lieu du supplice du grand-maître : plusieurs chevaliers furent brûlés sur cette place, et d’autres dans file des Cygnes ; mais l’exécution du grand-maître eut lien à la pointe de l’îlc de la Cité.
Digitize
LE PONT-DES-ARTS
mes regards vers le Louvre, je suis-cette galerie immense qui conduit l’œil jusqu'au château des Tuileries; je parcours dans toute sa longueur ce quai de la Conférence qui va sc perdre aux Champs-Klysées, et permet à la vue de s’étendre jusque sur les hauteurs de Mcudon.
Après avoir admiré le cadre de ce vaste tableau , j’observe avec plus de plaisir encore les nombreux personnages qui l'animent.
Le l’ont-des-Arts est un point de réunion entre les deux plus beaux quartiers de Paris: celui du Palais-Royal (dans lequel je comprends la Chaussée-d’Antin) et celui du faubourg Saint-Germain. Par cela même qu’il en coûte quelque chose pour passer sur ce pont, les gens qu’on y rencontre le plus habituellement n’appartiennent pas aux dernières classes du peuple, ou du moins sont au-dessus de la modique rétribution qu’on exige. Ce calcul n’a probablement pas échappé à ce pauvre Francansatle, qui vient chaque jour, enveloppé dans une couverture de laine, étaler en ce lieu sa misère : parmi les passants dont il cherche à émouvoir aujourd’hui la pitié, il en est encore quelques uus qu’il a fait rire autrefois sous l’habit et le masque d’Arlequin, lorsqu’il exerçait cet emploi à la Comédie-Italienne; exemple trop commun du sort réservé au talent même, dont une jeunesse imprévoyante n’a point assuré l’avenir.
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L’ancien camarade de Carliu a pour compagnon d’infortune, sur le I’ont-des-Arts, un vieillard aveugle, plus digne encore de compassion : cet honnête artisan, après quarante ans de travaux, d’économie, ou plutôt de privations, avait amassé le fonds d’une rente de cent écus qui l’aidait à supporter le malheur qu’il avait eu de perdre la vue depuis quelques années. La banqueroute de la maison, dans laquelle il avait placé son petit pécule, l’a privé de toute espèce de ressource ; son débiteur est allé s’enterrer au château de sa femme 1 , et le pauvre créancier aveugle est venu s’établir sur le Pont-des- Arts, où il cherche, à l’aide d’une serinette, à appeler sur son infortune l’attention et la pitié des passants. Un jour, en lui faisant l’aumône, je lui donnai le conseil de s’approcher assez près du bureau de péage pour que les personnes qui viennent payer leur rétribution n’aient pas eu le temps de refermer leur bourse avant de passer devant lui : la charité est encore plus difficile à saisir que l’occasion, et la paresse est pour elle aussi à craindre que l’insensibilité.
A peu de distance de l’aveugle, et sur le même côté du pont, un physicien en plein vent a établi son cabinet, lequel se compose seulement de trois machines, dont l'une s’applique à la statique, l’autre à la dynamique , et la troisième à l 'optique. Ses ex-
1 M. Élit* n ne , comédie des Deux Gendres.
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péricnces se bornent à celles d'une balance à cadran, où quelques badauds vont s’assurer du poids de leur corps ; d’un dynamomètre , où d’autres vont essayer la force de leurs poignets; enfin, d’un microscope, où les curieux vont admirer la conformation de la peau, et les animalcules nageant dans une goutte de vinaigre. Si l’on ajoute à ces trois personnages l’invalide manchot et le buraliste bourgeonné, du côté du Louvre; le vétéran boiteux et le receveur étique, du côté de l’Institut, on aura la liste exacte des personnes qui ont fait élection de domicile sur le Pont-des-Arts.
Parmi ces habitants, ou pourrait compter ces habitués qui s’y rendent chaque jour, de midi à deux heures, pour jouir à leur aise du spectacle innocent du passage d’un train de bois ou de l’arrivée d’un bateau de charbon. Au nombre de ces habitués du Pont-des-Arts, deux ou trois se font remarquer par une attitude de confiance et de supériorité qui indique le degré de considération dont ils jouissent parmi les autres. Le coude appuyé sur la balustrade, et la lunette de corne à la main, ils prononcent magistralement sur la hauteur de la rivière, sur l’adresse d'un chien qui nage, ou sur la couleur d’un chat qui se noie. Ces bonnes gens regardent la foule qui borde les quais, de cet œil dédaigneux qu’un élégant du balcon de l’Opéra laisse tomber sur le parterre.
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Après ce léger examen des habitants et des habitués du Pont-des-Arts, je me suis amusé à observer les passants: parmi les plus matineux, j’ai remarqué ces cuisinières de bonnes maisons, connues dans la livrée sous le nom de cordons-bleus, et qui, trop paresseuses pour aller aux halles, dédaignant les marchés bourgeois du faubourg Saint-Germain, vont faire leurs emplettes chez les marchands de comestibles du Palais-Royal , au risque de payer un tiers de plus des provisions quelles font payer le double à leurs maîtres. Viennent ensuite les employés de la rive droite, qui se rendent, en se promenant, à leurs bureaux, et dont quelques uns profitent du passage du pont pour lire quelques pages du roman qu’ils ont en poche.
A dix heures l’ouverture du Muséum attire une foule d 'élèves en peinture, qui vont au Louvre étudier les grands modèles. La jeune fille, accompagnée de sa mère, et sou cartable sous le bras, court y dessiner une tête de Raphaël ou du Titien, tandis que la maman, les pieds contre le poêle, et l’œil sur sa fille, emploiera le temps de la séance à broder une garniture de robe dont l’aimable élève a dessiné le feston.
Vers midi, le pont est fréquenté par des garçons de caisse du quartier d’Antin , qui vont faire la recette chez les épiciers de la me du Four, et chez les merciers de la rue de Thionville.
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Ail concours d'hommes de lettres et de savants qu’on y rencontre de deux à cinq heures, on s’aperçoit que le Pont-dcs-Arts est en effet le chemin de l’Institut. C’est principalement un jour d’élection que cette place est curieuse à observer. Les amis du plus habile candidat s’emparent des avenues, et attendent au passage l’académicien de leur connaissance, qu’ils ont l’air de rencontrer par hasard ; il est si simple de parler de l’élection qui se prépare! il est si naturel de faire valoir les titres d’un ami ! Peut-être serait-il plus généreux de ne pas déprécier ceux des autres concurrents, mais l’amour de l’art a son enthousiasme, et l’amitié son excuse: à force d’importunité, on obtient uue promesse, que celui qui la donne aura peut-être oubliée à la descente du perron. Au moyen d’un cordon de communication qui s’établit du pont à la salle des séances, on est instruit, de minute en minute, de la marche de l'élection, dont le plus zélé des amis, qui n’est pas toujours le plus ingambe, court annoncer le résultat à celui qui s’y trouve le plus immédiatement intéressé. J’ai rarement passé sur le Pont-des-Arts, à cette heure du jour, sans y rencontrer un écrivain fameux dont la personne est aussi connue que les ouvrages, et qui semble avoir fait partie de la ville de Paris, dont il a fait le Tableau. La singularité de ses opinions, que je me rappelle eu le voyant passer, ne me fait guère moins rire au-
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jourd’bui que ses drames ne m’ont fait pleurer dans
ma jeunesse.
L’éclat du Pont-des-Arts tombe avec le jour: on y rencontre encore, de loiu à loin, quelques amateurs qui sc rendent au théâtre de l’Odéon, ou quelques écoliers qui retournent à leur chambre garnie de la nie de la Harpe, après avoir été se délasser au Théâtre-Français des travaux d’une journée consacrée tout entière à l’étude.
LA CELLULE DE l’ ER MITE.
K* CJLIV. [a a MARS I 8 I 4- }
Au team quisquis mctliacritaicm Dilijit , tutus caret obsalcti Sorti ih a * tecti, caret iuvuiendà Sobrius au là.
Hor. , lib. II, ixL vu.
Celui qui connaît tout le prix d'une heureuse médiocrité', préfère une demeure simple et décente qu'habite le rc|x>s, à ces palais magnifique» qui fixent les regards de l’envie.
Ou est bien près de sa fin , dit-on , quand on fait son inventaire; aussi ne répondrais-je pas que ce ne fût le pressentiment de la mienne qui m’ait inspiré ce discours.
Il y a une chose dont on ne sent tous les avantages que dans l’arrière-saison de la vie: c’est la douceur des habitudes. Cette jouissance est tout-à-fait inconnue aux jeunes gens. Pilpay a beau leur dire que le bonheur est uniforme, qu’un ciel serein n’offre qu’un azur sans nuage; ils ne conçoivent pas qu’on puisse faire le lendemain ce qu’on a fait la veille. J’ai été trop long-temps de leur avis pour ne pas
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apprécier leurs excuses. Je me rappelle cette année de ina jeunesse où je fis le premier essai de mon indépendance, en quittant la maison paternelle pour aller me loger en hôtel garni. Ce fut, je m’en souviens, à l’hôtel des Tmis Milords , rueTraversière, que je fis élection de domicile : j’y avais loué , au prix d’un louis par mois, un appartement infiniment moins agréable que celui dont je pouvais disposer chez mou père; mais j’y trouvais l’avantage d’une entière liberté: je n’étais qu’à deux pas du Palais-Royal , de l’hôtel d’Angleterre, du café de la Régence; j’étais servi dans ma chambre par un domestique de place, qui n’était point chargé de surveiller mes démarches; je pouvais me lier avec d'aimables voisins , au nombre desquels se trouvait le fameux chevalier de La Morlière, de qui j’appris à faire des dettes, mais non à ne les pas payer.
L’abus du plaisir finit toujours par en éteindre le goût: la vie errante, les longs voyages au milieu desquelss’écoula tnajeunesse, changèrent si complètement mes idées, qu’avant l’époque où l’âge en fait un besoin, je n’aspirais qu’au bonheur du repos et au calme de la retraite. Revenu au gîte, je ne songeai plus qu’à m'y établir d’une manière confortable
Le choix d’un logement n’est pas une chose in-
1 Ne pourrait-on pas obtenir, de messieurs de l'Académie, des lettres de naturalisation ou de naturalité, comme dit Crbain Domergue, pour cct adjectif, qui manque à la langue française?
différente. Le docte évêque d Avrancbes paraissait y attacher un grand prix, à en juger par les détails dans lesquels il entre sur sa chambre à coucher; il eut toujours soin quelle fût exposée au nord , et voici les raisous qu’il donue de cette préférence paradoxale : « Tous les orages, dit-il, les grands vents, les grêles et les pluies violentes, viennent du midi; d’où il suit que les fenêtres tournées de ce côté sont fréquemment brisées par les tempêtes. Les chambres exposées au midi sont des fournaises pendant l’été ; le soleil vous y aveugle ou vous y brûle tout le long du jour; les objets du dehors qui se présentent aux yeux n’y sont vus que du côté de l’ombre, qui vous en dérobe tous les agréments. Aucun de ces défauts ne se rencontre dans l’exposition nord : le calme y régne; la fraîcheur s’y trouve en été, et l'on s’y garantit de a bise et du froid de l’hiver, qui sont par-tout les mêmes, en se calfeutrant et en se munissant de châssis et de rideaux ; les objets ne s’y montrent que du côté où ils sont éclairés et dorés des rayons du soleil. »
Ce raisonnement, qui n’en est pas moins juste, tout opposé qu’il est aux opinions reçues, m’a fait prendre mon parti sur l’exposition septentrionale de ma cellule, que j’avais d’abord regardée comme un grave inconvénient.
J’ai voulu que tout y fût, avec moi, en rapport d’âge et de souvenir. Je me suis attaché de préfé-
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ronce aux meubles qui ont vieilli avec moi : la plus {[ramie partie m’est venue par sueccssion, et les plus modernes remontent à la jeunesse de Louis XV. Mon mobilier ressemble à celui dont Molière nous donne, dans l’Avare, de si plaisauts détails; on voit dans ma chambre à coucher le lit en points d'Hongrie vert olive ou à-peu-près; les six chaises, la courtepointe doublée d’un petit taffetas changeant rouge et bleu; il me manque le pavillon à queue, en serge d’Aumale , avec le mollet et les franges de soie, la tapisserie des amours de Gombaul cl de Macé; mais j’ai la table en bois de noyer, « pieds chantournés en colonnes, qui se lire par les deux bouts. C’est de mon oncle le prieur que me viennent les pièces les plus antiques de mon ameublement, et entre autres un grand fauteuil de maroquin noir à oreillettes, où mon grand-père a traduit et commenté les Institutions militaires de Vegèce; où mon oncle le prieur rédigeait ses almanachs en faisant sa sieste, et où j’ai l’habitude de lire quelque ode ou quelque épître de mon Horace avant de me coucher.
Par une clause expresse de son testament , le prieur d’Armentières m’a légué sa bibliothèque et ses portraits de famille, les deux choses qu’il aimait le mieux au monde, et dont il m’a recommandé la conservation avec une affection toute paternelle. J'ai rempli de mon mieux ses dernières volontés : les dix-sept portraits dont il m’a fait légataire ; et dont
j’ai respecté jusqu’aux cadres enfumés qui les renferment, sont rangés, autour de ma chambre, suivant l’ordre où ils étaient placés dans la sienne. C’est la faute du temps, qui ne ménage pas plus les portraits que les modèles, si le beau teint de ma grand’tantc la présidente de Saint-Valier (surnommée par ses contemporains le Lis de Bretagne) est aujourd'hui du même ton de couleur que celui de son père le capitaine de vaisseau, dont la figure basanée aurait fait tache dans une compagnie de mulâtres.
A la suite de ces deux portraits se trouve celui d’un frère de la présidente, mort évêque de Saint- Papoul; lequel évêque avait trouvé le moyen de ne faire le voyage de son diocèse que trois fois dans sa vie; ce qiti n'a pas empêché qu’il n’ait eu les honneurs d’une oraison funèbre, prononcée par son grand-vicaire , qui ne l’avait jamais vu.
L’évêque a pour pendant son frère, l’avocat-général de la cour des aides de Di jon , magistrat intègre, plus fidèle à l’audience que l cvcque ne l’était à l’église, et qui, pendant quarante ans d’exercice, n’a pas laissé passer la moindre affaire sans donner scs conclusions. En mourant, il avait témoigné le désir que je fisse imprimer le recueil de scs réquisitoires: c’est bien la faute des libraires si je n’ai pas donné cette petite satisfaction à la mémoire de ce bon parent: aucun n’a voulu s’en charger, sous prétexte que
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cc genre d’ouvrage n’était pas d’un intérêt assez vif.
Ma mère et mon père occupent le panneau principal ; ces deux portraits sont de Bouclier, et de son meilleur temps; mon père est représenté en berger arcadien, et ma mère en amazone. Le choix du costume n’est pas ici, comme on pourrait le croire, une fantaisie du peintre; il tient à une anecdote de famille que je ne raconterai pas, de peur de voir, avant un mois, mon père et nia mère figurer dans quelque mélodrame.
J’ai été forcé, par la disposition du local , de placer ina sœur la religieuse en regard de mon cousin le mousquetaire, le plus mauvais sujet de notre famille: après avoir commencé sa ruine avec les femmes, il l’avait achevée au jeu, et s’en consolait en songeant qu’il lui restait encore une trentaine d’années qu’il pouvait employer à boire. Mon cousiu méprisait souverainement les hommes adonnés à plusieurs vices, et se glorifiait de n’en avoir jamais eu qu’un à-la-fois.
Si j’ajoute à cette collection de portraits quelques vieilles figures portant casque ou rabat, et qui sont reconnues, par tradition, pour être de la famille; quelques copies de grands maîtres flamands que j’ai achetées pour des originaux (à une époque où j’avais la prétention d’être un connaisseur), et des vues de différents pays, que j’ai dessinées moi-même pendant mes voyages, on aura une idée de ma galerie.
Ma bibliothèque est composée d’éléments non moins hétérogènes: les douze cents volumes des martyrologes , des liturgies , des écrivains jansénistes, que m’avait légués le bon prieur, n’avaient guère plus de prix à mes yeux que les livres du licencié Sédillo pour Gil-Blas. J’avais grande envie de les vendre; mais j’étais retenu par la promesse que j’avais faite au testateur: heureusement la lecture d’un chapitre de Pontas, sur les cas de conscience, me fournit l'idée d'une distinction qui mit d’accord mon goût et ma conscience: je conservai la bibliothèque comme je l’avais promis, et je vendis les livres. Les Van Eupen , les dom Calmct, les Sanchez, firent place «à Voltaire, à Racine, à Molière, à Corneille, et à Boileau ; de tous les écrivains de Port- Royal, je ne gardai que Pascal et Nicolle; peu s’en fallut même que je ne me défisse de ce dernier. Mon libraire consentit à me troquer, moyennant l à-point comme on peut croire, Desfossés, Fontaine, Jansénius, et tutti quanti , contre Rabelais, La Bruyère, Montaigne, et Montesquieu; bref, je finis par me composer aux dépens des Pères de l'Église, des controversistes et des hérésiarques, une bibliothèque dont je ne pense pas qu’il y ait maintenant un volume à retrancher.
Les bronzes dorés, le inarbre, l’acajou, ne brillent pas dans ma simple demeure: les ornements de ma cheminée se bornent à une pendule en bois
d’ébène incrusté de dessins à fleurs en cuivre. Cette pendule, qui a sonné toutes les heures de la vie de mon père, aura bientôt sonné toutes les miennes: dans le silence de la nuit, je prête souvent l’oreille aux mouvements du balancier, et je crois entendre les pas mesurés du Temps qui fait sa ronde en marmottant sans cesse : Fugil hora, carpe diem. Aux deux côtés de la pendule figurent les quatre Saisons en biscuit de Sèvres, et deux Magots en porcelaine du Japon, dont M. Dupleix avait fait présent à l’abbé Delaville, premier commis des affaires étrangères, et que mon oncle acheta à la vente de ce célèbre diplomate.
Un vaste bureau en bois de chêne, que surmonte un casier dont je me suis fait, pour ainsi dire, une mémoire artificielle ; les bustes de mes grands hommes favoris, Voltaire, Horace, Molière, Bacon, Rousseau, La Fontaine, Adisson et Montesquieu, rangés sur la corniche de ma bibliothèque; un bon tapis de Bergame, une chaise longue en brocart gros bleu, une lampe eu cuivre, à trois becs, portée sur un pied de fer poli, des tasses en figuier de l’Inde, et un paravent en papier de la Chine, forment le complément de mon gothique mobilier.
Mon domestique n’est pas nombreux ; il se compose d’un vieux serviteur que j’ai depuis quarante ans, et d’une femme de ménage qu'il garde, réforme , ou change selon qu’il le juge convenable.
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Madame Choquet n’est à nies gages que depuis dix ans ; c’est une honnête couturière d’une cinquantaine d'aunécs, dont le mari est caporal de vétérans et maître en fait d'armes dans la rue des Marais, près le Wauxhall ; elle vient chez moi tous les matins à huit heures, et n’y reste que jusqu'à midi.
C’est un trésor pour un homme comme moi qu’une femme comme elle : le mérite de madame Choquet ne se borne pas aux petits détails d’une maison, qu’elle entend à merveille; elle excelle à faire le café ; de plus, elle me tient au courant de toutes les nouvelles du quartier, depuis la rue du Mont-Blanc jusqu a la rue Saint-Lazare; sa qualité de couturière et de blanchisseuse de fin la met en relation directe avec tout ce que la Chaussée-d’Antin a de mieux en fcmmes-de-charge et en fennnesde-chambre. Tout eu m’assurant qu elle ne se mêle jamais des affaires d’autrui, elle a soin de me raconter chaque matin, en me servant ma tasse de café à la crème, tous les propos d’antichambre quelle a recueillis la veille, et quelle commente avec un instinct de malignité dont il n’y a pas de journaliste qui ne se fit honneur. Je l’écoute en homme qui ne perd pas sou temps à l’entendre, et souvent quatre heures de l’après-midi la trouveraient encore, son plumeau à la main , jasant debout devant mon fauteuil, si maître Paul ne venait pas arrêter son intarissable babil.
Ce Paul est un original d’une autre espèce, un vrai Sancho parisien : il a son franc-parler avec moi, et c’est tout au plus s’il me laisse la même liberté; il a partagé ma bonne et ma mauvaise fortune , nous avons vieilli ensemble, et le bon homme s’est tellement identifié avec moi, qu’il ne parle jamais que de nous, et qu’il raconte comme siennes toutes les aventures qui me sont arrivées. Paul est l’oracle politique des antichambres de la Chaussée-d’Antin: les voyages qu’il a faits l’ont mis en réputation dans toutes les loges de suisses et de portiers; et bien qu’il confonde quelquefois le détroit de Gibraltar et celui de Magellan, le cap de Bonne-Espérance et le cap Français, la Baltique et le Zuyderzéc, il n’en passe pas moins pour le plus grand géographe et le plus grand voyageur qui ait jamais monté derrière une voiture. De toutes ses connaissances, celle dont il est le plus fier, et qu’il applique plus particulièrement à mon service, c’est la connaissance du temps et des variations atmosphériques, qu'il calcule au moyen d’un baromètre et d’un thermomètre dont sa chambre est ornée, et d’après lesquels il décide despotiquement de l’habit que je dois mettre et de la chaussure que je dois porter. Il me tient, à plusieurs égards , sous sa dépendance, et se fâche très sérieusement pour peu que je contrarie ses dispositions.
J’ai beaucoup réfléchi sur l’habitude que l’on con-
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tracte en vieillissant, de se laisser mener par les gens qui nous servent; cette faiblesse tient à-la-fois de la reconnaissance que l’on croit devoir à l’intérêt qu’on nous témoigne, aux soins qu’on nous donne, et à la paresse, qui nous fait un travail de l’exercice même de notre volonté. C’est une action pour un vieillard, que de vouloir ; avec un peu de résistance, on en fait une fatigue ; et ou finit par lui faire désirer de pouvoir se reposer sur quelqu’un d’une volonté dont il croit toujours se réserver le privilège.
N. B. L'Ermite de la Chaussée-d' Antin était occupé à tracer ses dernières esquisses des Mœurs parisiennes, quand une épouvantable catastrophe fit tout-à-coup tomber de sa main la plume légère dont il se servait pour retracer les travers d’une époque fertile en pivdiges. Il recueillit ses forces pour fixer le tableau de ce siège de Paris, jugé si diversement par les amis exclusifs de la gloire ou de ta liberté nationale . L’Ermite se rangea du parti intermédiaire de ceux qui croyaient voir dans l’avenir des compensations aux malheurs présents. Il mourut avant que d’être détrompé.
PRISE DE PARIS