‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 3 (volume 3)Chapitre 52 sur 56 · R® CXV. [9 AVRIL X 8 I · texte numérisé non relu

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LA PUISE DE PARIS

Consulrrc patri<r, parcerc affile tis , fera Cade abstinert, tempus atquc ira dure ,

Orbi quietem , seculo pacem suo,

Hœc s u mina air tus.

S K. NEC. , Octav.

Donner des lois à son pays, soulager les peu* pies, ménager le sang des hommes, dompter sa colère, donner le repos au monde, La paix à son siccle, telle est, pour un roi, la suprême vertu.

« Il y a, disait Fontenelle, des mots qui hurlent de surprise et d’effroi de se trouver unis ensemble ; » tels sont ceux qui forment le titre de ce Discours : la Prise de Paris! Comment, pourquoi, par qui cette capitale a-t-elle été prise? Montesquieu n’a-t-il pas fait l’observation que, par un bonheur admirable, elle se trouvait située de la manière la plus avantageuse pour sa sûreté particulière et pour celle de la France? N’avions-nous pas deux lignes de places fortes, des montagnes inaccessibles, et la mer pour en défendre les approches? de braves, de nombreuses légions pour la couvrir? Quelle puissance

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de l’Europe a pu lever tant d’obstacles et se frayer un chemin jusque dans les murs de Paris? L’Europe entière! Quelle cause a produit un pareil effet? l'ambition d'un seul homme!

C’est ïi l’histoire qu’il appartient de publier les fautes qui ont amené un si grand désastre ; de dérouler, pour l’instruction des peuples et des siècles, le’tableau de la glorieuse tyrannie qui a pesé douze ans sur la France, et dont les excès déplorables étaient peut-être nécessaires à l’accomplissement des seuls vœux qui restassent à former à des cœurs français : la restauration de la famille de Henri IV, et la garantie solennelle de voir à l’ombre des lois refleurir la liberté publique. Ma vie est trop avancée, mes forces sont trop affaiblies, pour que j’ose entreprendre l’esquisse d’une aussi vaste peinture ; j’assemble au basait! quelques matériaux; des mains plus fermes, plus habiles, élèveront l’édifice.

J’ai beaucoup vécu, et j’ai moins qu’un autre peutêtre à me féliciter de cette faveur. L’égoïsme, ce vice odieux dans la jeunesse et dans lage mflr, a son excuse chez les vieillards: on tient d’autant plus fortement à la vie, qu elle est plus près de nous échapper; on craint de dépenser pour autrui un reste de forces qui suffit à peine pour soi. Cette avarice est, à tout prendre, moins condamnable qu’aucune autre; ce n’est plus un vice de l’esprit, c’est une

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infirmité de l’âge : le cœur s’use comme les autres organes; la sensibilité s’oblitère avec les sens qui la produisent; c’est le triste bienfait de la vieillesse; mon seul regret est de n’en pas jouir au même titre que mes contemporains, dans le moment d’une crise politique qui nous met à de si grandes épreuves.

Parmi les actions de grâce que je rends sans cesse à la Providence , la première est de m’avoir fait naitre Français, ‘de m’avoir appelé à la vie sur cette terre illustrée par tant de grands hommes , tant de grands événements, tant de grands souvenirs; chaque citoyen est légataire particulier d’un si grand héritage, et cette espèce de substitution est la garantie la plus sûre de la gloire nationale. Cet amour de mou pays, porté jusqu’à l’enthousiasme, m’identifie tellement à ses malheurs ou à ses prospérités, qu’en ce moment, où je ne dois plus y voir que la place de ma tombe, j’épouse toutes scs craintes, toutes ses espérances, avec l’énergie d’une ame jeune et passionnée.

Au nombre des événements que tant de secousses politiques ont pu me faire craindre, celui de l’occupation delà capitale par de s armées étrangères n’était jamais entré dans mon esprit. .J’avais pour garant de ma sécurité treize siècles d’une possession vierge, car je persiste à ne point voir une conquête dans la prise de Paris sous le régne de Charles VI. Les Au-

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priais y furent appelés, introduits et maintenus par les factions, par la démence du roi, parla perfidie de la reine, et par la proscription du dauphin. Les autres sièges de Paris appartiennent à l'bistoirc de nos discordes civiles, et sont tout-à-fait étrangers aux succès des armées ennemies.

Il était aisé de prévoir que la France, poussée hors de toutes limites, débordée comme un torrent sur l’Europe entière, épuisée par d’innombrables victoires, écrasée par ses conquêtes, dégoûtée de la guerre, et même de la gloire; il était, dis-je, aisé de prévoir que la France était menacée d'une grande catastrophe.

L’Europe s'est liguée contre un seul homme; ses armées coalisées sont venues recueillir les fruits d’une victoire que les éléments et la trahison leur avait procurée ; quinze mois ont suffi pour ramener nos légions des bords de la Moskowa aux rives de la Seine.

De tous les spectacles qu’on pouvait offrir aux Parisiens, le plus nouveau comme le plus terrible, était celui d’une bataille. Depuis plus de deux siècles la guerre n’avait point approché de leurs murs ; le bruit des armes ne retentissait depuis longtemps à leurs oreilles que dans des marches triomphales; et leurs femmes pouvaient dire, comme celles des Spartiates, quelles riavaîent jamais vu la fumée du camp ennemi; l’orage grondait sur leurs

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têtes, les Parisiens se croyaient à l’abri de la foudre. Un gouvernement fallacieux entretenait par tous les moyens possibles cette dangereuse sécurité, et l’ennemi était à nos portes, que les bulletins nous parlaient encore de victoires.

Les yeux ne commencèrent à s’ouvrir que dans la matinée du 28 mars, à la vue des scènes déchirantes dont les boulcvarts étaient le principal théâtre: ces paisibles remparts, naguère embellis d’équipages brillants, de femmes élégantes, de tout le cortège du luxe et des plaisirs, étaient en ce moment couverts de soldats blessés, de villageois abandonnant leur ferme ou leur chaumière , et traînant avec eux les débris de leur chétive fortune; ici des charrettes où quelques bottes de foin et de paille servaient de lit à des familles entières; là des troupeaux de moutons, de vaches, que conduisait, sur son ânon, leur maître expatrié ; plus loin des groupes de citadins effrayés, accablant de questions des malheureux qui semblaient soulagés en racontant leur désastre. Que d’épisodes touchants dans ce triste tableau ! Que d’exemples de pitié ! que d’actions généreuses! que de secours, de consolations, j’ai vu prodiguer par nos bons Parisiens à leurs malheureux compatriotes!

Dès midi, le tableau change, et tout ce qui se passe sur les boulcvarts n’est plus qu'un spectacle pour la foule qui s’y promène. La confiance semble

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renaître ; tout prend une attitude guerrière ; quelques fuyards, un plus grand nombre de blessés arrivent; mais des troupes nouvelles, des munitions, de l’artillerie, partent eu bon ordre; quelques officiers d'ordonnance, en traversant Paris, y sèment des rapports mensongers, et le peuple non seulement voit sans émotion les mêmes objets qui le glaçaient de crainte quelques heures auparavant, mais il finit par prendre part aux jeux des grimaciers, des charlatans, des marionnettes, sur la même place où il vient de s’entretenir avec terreur du péril imminent dont il est menacé. Les mêmes inquiétudes se renouvellent le lendemain; les mêmes causes les font disparaître.

La postérité se refusera sans doute à croire, ou du moins à comprendre qu une armée de deux cent mille hommes soit arrivée à deux lieues de cette immense capitale sans que ses habitants en fussent autrement instruits que par le bruit du canon et de la générale que l’on battit le 3o mars, à quatre heures du matin, dans tous les quartiers de la ville.

A ce signal , je sors d’un lit où je ne dormais pas ; mes préparatifs avaient été faits la veille ; j’endosse un vieil habit de ratine bleue, qui ne ressemblait pas mal à un uniforme; je charge mon épaule d’un fusil de Pauly; je couvre mon chef d’un bonnet fourré à la polonaise, et dans cet attirail je me mets eu campagne. L’effroi était à son comble dans tous

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les quartiers de cette vaste capitale; le tambour appelait la garde nationale à défendre une ville qui ne pouvait être défendue; par-tout des femmes, des enfants en pleurs, cherchaient à retenir leurs époux, leurs pères, qui s’arrachaient avec effort de leurs bras. Le champ de bataille était pour ainsi dire à ma porte; je m’acheminai vers les hauteurs de Montmartre.

Poursuivant un odieux système de déception, le {gouvernement avait annoncé la veille qu’il ne s’agissait que de repousser une faible colonne de l’armée ennemie, et deux cent mille hommes étaient sous nos murs; des masses d’infanterie s’avançaient sur toutes les routes; une cavalerie innombrable couvrait les plaines, et six cents pièces d’artillerie foudroyaient les hauteurs!

Aucune mesure n’avait été prise pour repousser une pareille attaque; quelques pièces de canon servies par d’héroïques enfants, et placées au hasard sur les collines environnantes; douze mille hommes de troupes de ligne, un pareil nombre de gardés nationaux sans chefs et sans munitions; une ligne de palissades mal disposées, mal jointes: tels étaient nos moyens de défense. Pouvaient-ils avoir été pris dans une autre iutention que d’attirer sur cette ville tous les malheurs d’un siège, en lui donnant un aspect guerrier propre à justifier les mesures que

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pourraient prendre les vainqueurs, et tous les excès auxquels ils pourraient se porter.

Après une défense de douze heures contre des forces décuples; lorsque tout paraissait perdu, fors t honneur; pendant qu’on placardait encore sur les murs une proclamation dans laquelle un roi qui venait de fuir disait : Je reste avec vous ; lorsqu’il ne restait plus à franchir qu’une frêle barrière, objet de dérision pour les Parisiens eux-mêmes, on a vu (chose incroyable) l'armée victorieuse des puissances alliées s’arrêter comme par enchantement aux portes de cette capitale de la France, terme de tant de vœux, de fatigues, et de travaux.

Cette nuit du 3o mars, qui dut être pour Paris une nuit de ravage et de destruction, a préparé dans la capitale des arts l’alliance des grandes puissances de l’Furope, et la restauration du trône antique des Bourbons 1 : révolution prodigieuse, que le génie le plus entreprenant n’imaginait plus que dans ses rêves, et qui fut exécutée au montent où l’on put l’entrevoir.

Dès la pointe du jour, les boulcvarts, que devait suivre l’armée des alliés entrant à Paris, étaient, en quelque sorte, inondés des flots d’une population

1 Ceux qui pourraient être étonnés que l'Ermite s’exprimât avec tant de modération sur ce terrible évènement de la prise de Paris, doivent se rappeler que la gloire de l’Empereur n’avait jamais balancé à ses yeux la période la liberté.

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immense : les fenêtres de toutes les maisons étaient encombrées de spectateurs. Quelques patrouilles de la garde nationale suffisaient pour maintenir l’ordre parmi cette multitude de citoyens animés du même esprit et pleins des mêmes sentiments.

Je ne le cache pas, cet appareil nouveau, ces légions accourues des bords du Volga, de la Sprée, et du Danube, cette pompe étrangère de la victoire, ont affligé profondément mon coeur; depuis un mois ma santé s’affaiblit ; je crains que le coup fatal ne soit porté.

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