‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 3 (volume 3)Chapitre 53 sur 56 · CXVI. [16 AVRIL · texte numérisé non relu

CXVI. [16 AVRIL

F.tleborum frustrà, cum jam cutis œtjra tumebit. Pose entes viticas.

Perse, sat. 11.

C'est en vain qu’on a recoure aui remède* quand le mal est invétéré.

Les secousses sont fatales à mon âge : il faut un tremblement de terre pour renverser un bâtiment neuf : une détonation un peu forte suffit pour faire crouler une masure. L’économie animale est soumise aux mêmes lois que l’économie domestique : le pauvre et le vieillard doivent également ménager le peu qu’ils possèdent.

Le ciel m’a départi d’assez longs jours, et cependant j'ai peine à concevoir qu’ils aient pu suffire aux événements qui se sont pour ainsi dire accumulés dans l’espace de temps que ma vie embrasse. Les derniers dont je viens d’être témoin, et auxquels mon esprit et mon cœur ont pris une part trop active, ont épuisé mes forces : je me sens attaqué de cette maladie que Fontcnelle définit : une

difficulté de vivre , et j’ai le pressentiment que j’irai bientôt aider Rabelais dans la recherche du grand peut-être.

Ce que j'ai de mieux à faire dans un moment qù toute espèce d’occupation m’est interdite, c’est de ressasser mes souvenirs, bien sûr de n’y trouver que des consolations pour le présent qui m’échappe, et des espérances pour un avenir dont j’ai le bonheur de ne pas douter.

Le premier événement public que je retrouve gravé dans ma mémoire (moins par la sensation que j’étais alors trop jeune pour éprouver, que par le récit qui m’en a tant de fois été fait), c’est le retour de Louis XV après sa maladie de Metz. Cette entrée d’uu monarque bien-aimé, sur les jours duquel on avait conçu de si vives alarmes, n’avait rien d’une pompe triomphale ; c’était une véritable fête de famille, semblable, à quelques égards, à celle dont cette capitale offrait, mardi dernier, l’image à l’aspect du petit-fils de Louis XV, rentrant dans Paris après vingt-cinq ans d’absence.

Louis XVI, dans un régne trop court pour le bonheur et poux - l’honneur du peuple français , déploya des vertus dont le ciel s’est réservé la récompense. La chute du trône amena les désastres révolutionnaires ; l’État penchait vers sa ruine, tous les liens de la société étaient rompus, la nation sentait le besoin d’un chef : l’audacieux Bonaparte

se saisit du pouvoir et nous sauva de l'anarchie par la servitude. Le mouvement de la {pierre, l’ivresse de la victoire, nous dérobèrent quelque temps la vue de nos fers, et nous gémissions avec une sorte d’orgueil sous un joug intolérable. Au premier revers on vit chanceler l’édifice immense qu’il avait élevé hors de toutes proportions, et bientôt il se brisa lui-même, en tombant du haut de sa prodigieuse fortune.

Le cercle révolutionnaire est achevé; nous nous

retrouvons au point d’où nous sommes partis. Puisse cette longue et sanglante leçon, reçue par les pères, ne pas être perdue pour les enfants ! Que les nôtres apprennent par notre expérience à quel prix s’achètent les institutions nouvelles, et qu’ils jouissent avec reconnaissance, au sein de la monarchie, des bienfaits d’une constitution qui peut seule maintenant en garautir la durée.

On peut en croire le fougueux cardinal de Retz sur les dangers de discuter les lois établies. Voici comment il peint une de ces assemblées tumultueuses de la Fronde :

« On chercha, en s’éveillant, comme à tâtons, « les lois; on ne les trouva plus; l’on s’effara, on « cria, on se les demanda; et, dans cette agitation, « les questions que leurs explications firent naître, ■■ d’obscurcs qu’elles étaient, et vénérables par leur « obscurité même, devinrent problématiques, et de

« là, à l’égard de la moitié du monde, odieuses; le u peuple entra dans le sanctuaire ; il leva le voile u qui doit couvrir l’origine d’où sont émanés les « droits des peuples et ceux des rois, qui ne s’accor- » dent jamais mieux ensemble (pie dans l'ombre et « le silence. » Nous avons appris à nos dépens, mais au profit de nos neveux, qu’il était plus facile de nier ces principes que d’en éviter les conséquences.

Je m’enfoncais de plus en plus dans les profondeurs de la politique; j’en sortis par ordonnance du médecin. C’est un original que mon ami le docteur N***. En dépit de la fièvre qui me galopait, il me prouva que je n’étais point malade, et finit par m’assurer, le plus sérieusement du monde, qu’on ne meurt que lorsqu’on le veut bien. Je lui objectai que cette volouté-là vient toujours avec l’âge. « Il n’y a point d’àge, continua-t-il; la vieillesse est un vieux préjugé; et la santé du corps, accident à part, dépend de celle de l ame. — Dans ce cas-là, docteur, comment expliquerez-vous ma maladie, quand je vous aurai donné l’assurance que mon aine ne s’est jamais mieux portée? Tous mes vœux, de ce côté du tombeau, sont à-peu-près comblés; je me rattache à la vie tant que je peux, et quoique vous eu puissiez dire, je sens qu’elle m’échappe. — C’est que vos réflexions ne sont pas toutes d’accord avec vos sentiments ; c’est que votre esprit est contristé par des observations chagrinantes, en

44o LA MALADIE DE L’ERMITE,

même temps que votre cœur nage dans la joie : il résulte de ce conflit de sensations et de pensées un état violent que vous appelez maladie, et qu’il dépend de vous de faire cesser. — Docteur, il y a du vrai dans ce que vous dites : je jouis délicieusement des jours de repos et de liberté que j’entrevois pour ma patrie; je suis né sous les Bourbons, et je me retrouve avec bonheur sous leur empire ; mais si je détourne un moment les yeux de ce tableau touchant, je vois l’intrigue aux cent pieds, aux cent bras, qui déjà s’empare de toutes les avenues du pouvoir; je vois la bassesse, encore souillée de la fange où elle se traînait la veille, profaner aujourd’hui l’éloge, en se hâtant de s’en rendre l’interprète ; j’entends prodiguer la menace et l’outrage à l’ennemi qui n’est plus à craindre, et je vois une foule de braves le lendemain de la victoire. — Eh ! mon pauvre Ermite , c’est bien la peine d’avoir vécu soixante-quinze ans pour s’étonner de pareilles choses! Le navire est à flot, les vents sont bons, le pilote est au gouvernail; est-ce le temps de penser aux souris qui rongent la cargaison? Plus d’humeur; éloignez toutes les pensées tristes; prenez mon bras, et venez à quelques pas d’ici jouir du spectacle d’un petit-fils de notre Henri IV, reçu par ses enfants auxquels il apporte, comme lui, la paix , le bonheur. «

Digitlzed b

Le docteur me pressa ; je fis un effort pour passer un habit; ma faiblesse trahit mon courage. J’allais y renoncer; une musique militaire se fit entendre sous mes fenêtres : je prête l'oreille ; j’entends l’air national ; mes forces renaissent ; je m’habille; et, soutenu par le docteur et par mon fidèle Paul, je parvins à me transporter sur le passage de Monsieur.

Quelles émotions j’éprouvai en revoyant ce prince d’un caractère si franc, si loyal, si français. Sa figure, où l’on aimait à reconnaître quelques traits du bon Henri, rayonnait de joie et de bonheur. Tout était français dans sa personne ; sa grâce, ses manières affables, cette expression d’amour et de confiance qui caractérise sa noble race, cet habit national, et ce panache national aussi , puisque c’était celui du Béarnais.

Dans ce moment je me sentis renaître; un cri s’échappa de ma bouche et de mon cœur : vive le Roi! Ce mot, que j’avais bégayé dans mon enfance, à l’entrée de Louis XV, j’ai donc pu le répéter soixante-dix ans après ! J’ai pu voir, après tant d’orages , la nation se rallier comme une famille autour d’un père chéri; les factions vont s’éteiudre, tous les cœurs se réunir dans l’intérêt de la patrie, et toutes les volontés se confondre dans le vœu du bonheur public, fondé sur la double base de l’amour du

prince et du respect des lois. La nature peut dis poser de moi; j’ai assez vécu.

Depuis ce jour d’éteruclle mémoire, je suis confiné dans mon lit; je crains bien, malgré ma bonne volonté, de n’en plus sortir vivant.

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R°CXVIV. [21 AVRIL I B 1 4*}

Vixi, et qucm tlcdcrat cursum /ortuna , peregi.

VlRC. , Enéide.

J’ai vécu; j’ai fourni la carrière que la nature m'avait ouverte.

Le moment est venu; je sens que je n’acheverai pas la journée qui commence, et je profite d’un mouvement de fièvre, qui rend à mon sang et à mon esprit quelque activité, pour laisser tomber sur le papier les dernières lignes que tracera ma main défaillante.

A l’heure où l’on ne possède plus que ce qu’on a donné, où l’on ne se tient plus compte à soi-même que du bien qu’on a fait et de celui que l’on peut faire encore, je ne laisserai point échapper une pensée qui se présente inopinément à mon cœur, et à laquelle ma réflexion n’a pris aucune part.

En traçant, il y a bientôt un an, le tableau pénible du Départ de la Chaîne , j’ai parlé d’un jeune homme d’une figure assez douce , des yeux duquel je

444 LA MORT de l’ermite.

voyais s'échapper de grosses larmes, et dont les muscles étaient agités de mouvements convulsifs... Ce jeune homme, qu’il est permis de désigner plus clairement aujourd’hui, se nomme Kateau , autrefois sous-officier dans la garde de Paris, il se trouva compromis dans cette conspiration de Mallet , dont le but avoué ne justifiait pas l’audace. 11 n’était condamné qu’à la mort, on aggrava sa peine en la commuant, et en le condamnant pour le reste de ses jours à l’infamie des galères. Qu’il me soit permis d’élever en sa faveur une voix mourante, et d’appeler sur lui la bonté, la justice d’un prince dont les bienfaits ont devancé la présence, et que le ciel rend à la patrie pour réparer toutes les injustices et consoler tous les malheurs 1

Vendredi, a a avril 1814.

L’Ermite de la Chaussée-d’Àntin a cessé de vivre, il s’est endormi d’un sommeil éternel hier à quatre heures du soir, à Page de soixante-quinze ans deux mois et quelques jours. Puisque l’Ermite est devenu,

1 Le vœu de l'Ermite mourant a été promptement exaucé; un mois après la rentrée du Hoi ce jeune homme a etc rendu à sa famille.

LA MOltT DE L'ERMITE. 445

par accident, un personnage public, et que ses Discours ont eu quelques succès dans le monde, j’ai pensé qu’il était de mou devoir, en ma qualité de parent et d’exécuteur testamentaire , de rendre compte à ses amis ( au nombre desquels il se plaisait à ranger ses lecteurs) des derniers moments d’un grand-oncle dont j’ai tant de raisons de chérir et d’honorer la mémoire. J’ai pu croire, d’ailleurs, que ces détails, où l’on reconnaîtra les traces de son caractère observateur, ne seraient point déplacés à la suite de ses observations sur les mœurs.

J’avais été moins alarmé que je n’aurais dû l’être d’une maladie dont mon oncle avait lui-mêine informé le public, et sur les suites de laquelle les rapports du médecin et mes propres observations me rassuraient également. L’Ermite parlait de sa fin prochaine avec une si grande liberté d’esprit, quelquefois même avec tant de gaieté ; je remarquais si peu d'altération dans ses traits, si peu d’affaissement dans ses forces physiques et morales, que je m’obstinais à ne voir, dans l’idée qui le préoccupait exclusivement, que le texte d’un de ses prochains Discours.

Ce ne fut que dimanche matin, en trouvant au chevet de son lit un notaire auquel il dictait ses dernières volontés, que je commençai à concevoir des inquiétudes dont je ne fus pas le maître de lui dérober la vive impression. « Mon cher Ernest, me

dit-il avec un sourire plein de douceur, vous êtes surpris de tout, parceque vous ne vous préparez à rien : rappelez-vous le jugement que vous aviez porté sur madame de Liueuil ', et ne vous affligez pas sans mesure , après vous être rassuré sans sujet. Mourir est une des clauses du contrat de la vie; et j’ai bien fait d’attendre un peu tard pour la remplir, puisque mes yeux, avant de se fermer, ont vu luire sur la France l’aurore d’un jour qui semblait ne devoir jamais naître, ou du moins ne devoir jamais se lever pour moi. Si la nature m’avait laissé le choix du moment où je devais lui payer ma dette, aurais-je pu eu saisir un meilleur? J'ai vu, contre toute vraisemblance, s’accomplir le grand événement d’une restauration qui prépare à ma patrie, du moins je me plais à le croire, de nouveaux siècles de pi’ospérité; je jouis, dès à présent, de tous les biens qui vous sont réservés, avec la certitude de n 'être pas témoin des derniers efforts que la sottise, l’orgueil et l’intrigue mettront en œuvre pour retarder rétablissement d’un ordre de choses où le mérite et la probité seront les seuls titres à l’estime de la nation et à la faveur du prince. J’admire, en ma qualité d’homme, l’exemple de magnanimité qu’Alexandre vient de donner au monde, et je n’aurai point à gémir, connue Français, d’un évé-

1 Voyez le n° XXXVIII, tome I er , page 36g.

ncmont dont la gloire est étrangère à mon pays, dont les suites les plus immédiates ne seront peutêtre pas sans amertume, et dont les avantages seront nécessairement le fruit de plus d’un sacrifice. »

Le docteur arriva au moment où mon oncle, échauffé par ce qu’il appelait son esprit prophétique, commençait son cours de prédiction : il imposa silence au malade, et le força, de donner quelque repos à son corps, en laissant reposer sa tcte. L’Errnite me remit quelques billets pour les porter à leurs adresses, et me recommanda de revenir le lendemain de bonne heure. J’insistai vainement pour passer la nuit auprès de lui ; il n’y voulut pas consentir.

Le lendemain matin , quelque diligence que j’eusse faite, j'avais été devancé auprès de mon oncle par madame de L** # , son amie la plus intime, dont il a été souvent question dans ses Discours : sa présence semblait l’avoir ranimé; l’espérance me revint.

La matinée fut calme : l’Ermite reçut plusieurs visites, se fit lire les journaux, et provoqua luimême une discussion sur les affaires publiques, qui l’occupaient exclusivement depuis sa maladie.

« On peut me croire, disait-il; mes opinions sont aujourd’hui bien désintéressées; mes vœux ne sont plus que des espérances. Il n’y a de repos, de bonheur possible pour la France , qu’au seiu de cette monarchie constitutionnelle que Montesquieu pré-

conise avec taut d’éloquence , et dont une nation voisine s’est chargée de nous prouver les avantages. » Le chevalier de N"* se récria contre cette proposition, et parla en faveur de la monarchie pure, c’està-dire absolue, du ton d’un homme qui récite une leçon mal apprise, et qui croit soutenir ses principes quand il défend scs préjugés. « Eh! M. le chevalier, lui répondit l’Ermite, pour Dieu! ne soyez pas plus royaliste que le Roi ; c’est lui-même qui vous en prie. Vous aurez beau dire et beau faire, le siècle va son train ; il faut marcher avec lui, et vous ne ferez plus accroire à personne que, même sons un bon prince, le despotisme ne soit pas le pire de tous les gouvernements. Plus les Français chérissent la race des Bourbons, plus ils doivent mettre leur trône à l’abri des secousses qui l’ont renversé : cet abri , ils ne peuvent le trouver que dans un état de choses qui identifie en quelque sorte la nation avec celui qui la gouverne; qui affermisse l’autorité royale, et garantisse la liberté publique; qui mette hors d’atteinte l’indépendance des tribunaux; qui consacre en même temps la responsabilité des ministres et l’inviolabilité du monarque. Maintenez surtout, maintenez, avec des restrictions légales, cette liberté de la presse dont l’utilité est suffisamment démontrée par les soins que Bonaparte avait pris pour la proscrire. Du jour où il parvint à enchaîner la pensée, où il put être sûr qu’aucun livre ne pa-

l'ai trait que dégradé, mutilé par la censure, l’avilissement de la nation fut au comble, et la tyrannie ne connut plus de bornes : de là ce déluge d’absurdités, de mensonges, dont la France fut inondée pendant dix ans, et qui n’accusait pas moins l’imbécile crédulité du peuple que l’impudence du gouvernement. On pouvait appliquer à son chef ce mot de don Luis de Haro, ambassadeur d’Espagne aux conférences des Pyrénées, à qui l’on demandait ce qu’il pensait du cardinal Mazarin : C’est un grand homme , disait-il ; mais il a un grand défaut : c’est de vouloir toujours tromper. »

Je voyais que mon oncle se fatiguait beaucoup en parlant. Madame de L*** me faisait signe d’emmener deux ou trois interlocuteurs qui nourrissaient impitoyablement la dispute; j’avais besoin, pour y réussir, que le docteur vîut à mon aide. 11 entra, salua tout le monde avec un sérieux hippocratique, s’approcha du lit du malade, lui tâta le pouls, se recueillit un moment, prit une prise de tabac, et congédia poliment l’assemblée, à l’exception de madame de L***, du chevalier, de moi , et du docteur lui-même, que le malade retint à dîner.

Le médecin voulait se fâcher : « Ne faisons pas les enfants, reprit mon oncle, et parlons à cœur ouvert. 11 est bien convenu , docteur, que votre théorie est en défaut, et qu’en dépit de vous et do moi il faudra bientôt eu finir; tâchons doue que la chose

Eumitk, t. ni. 39

LA MOirr DK LEU MITE.

sc passe le plus doucement possible : Pompa moilis mugis terre l quant mors ipsa ', comme vous savez. J’ai encore deux ou trois jours devant moi; je veux les vivre tout entiers, je vous en préviens: ainsi, ne vous en déplaise à tous trois, nous dînerons encore une fois ensemble. «

Sans écouter les remontrances du docteur, il donna l’ordre qu’on dressât la table auprès -de son lit ; et pendant le repas , où il sc montra plus gai que nous ne l’avions vu depuis long-temps, il ne fut question que de l’événement de la restauration. Le bon Ermite but un verre de vin de Bourgogne à la santé de Louis XVI II et ti la paix du monde, et voulut que je lui chantasse au dessert des couplets pleins de sel et d’esprit qu’un aimable correspondant du Caveau moderne lui a dernièrement adressés

Vers six heures, mon pauvre oncle éprouva une crise à l’issue de laquelle il témoigna le désir d’entretenir un moment madame de I/** en particulier.

■< Il y a cinquante ans, lui dit-il en souriant, je n’aurais pas commis une pareille inconséquence, et vous m’eussiez accordé avec plus de peine un têteà-tête moins effrayant : le temps a de bien singuliers privilèges ! «

Au bout d’un quart d’heure, mon oncle me rap-

r La mort n'a d'horrible que sa poinpc.

1 Jypcl n l’Ermite de la Chaussée-d’Antiu , par M. Jacquchn.

LA MORT DK L ERMITE

pela. Madame de L'*’ était assise auprès d’un secrétaire ouvert, et tenait eu main un petit coffret en bois d’ébéne à pointes d’acier, quelle emporta en étouffant les sanglots qui la suffoquaient, et en me priant de ne point quitter le malade avant quelle ne fût revenue.

A peine cette dame était-elle sortie, que le malade éprouva une crise moins violente que la première, mais qui se termina par un long évanouissement. .l’appelai le docteur avec un cri d’effroi ; il parvint à ranimer le malade, et m’assura, pour soutenir mon courage, qu’il n’y avait pas encore de danger.

« Le docteur a raison, ajouta l’Ermite, qui avait entendu ses derniers mots , il n’y a pas de danger. Un mal n’est jamais bien grand quand il est le dernier ; et, à en juger par l’épreuve que je viens de faire, il est bien facile de mourir. Lame d’un vieillard s’échappe sans effort, comme le dit fort bien Sénèque ; elle est sur le bord de ses lèvres. Je m’observe encore moi-même dans ces derniers moments, et je ne songe pas, sans une sorte de satisfaction, que je vais enfin cesser de faire ce que je fais depuis si long-temps. De quoi puis-je me plaindre? N’est-il pas aussi naturel de mourir que do naître? et les sentiers de la gloire et de la fortune n’aboutisseutils pas au même point? A compter du terme moyen de la vie , j'ai vécu bien des années aux . dépens

des autres: je n’ai plus de vœu raisonnable à former, et d’autre prière à adresser au ciel que mon Nunc dimittis.

u Adieu, mon ami, continua-t-il d’une voix affaiblie; nous nous reverrons demain, je l’espère, et tu connaîtras mes dernières intentions. »

Le lendemain, mardi, l’Ermite resta plongé dans un assoupissement presque continuel; la nuit fut agitée, sans qu’il parût beaucoup souffrir. Le matin du mercredi, il écrivit quelques lignes (celles que j’ai mises en tête de cet article). Je n’avais pas fermé l’œil depuis trois jours, et je dormais sur une chaise longue, dansla chambre voisine, lorsque, vers quatre heures après midi , je fus réveillé par madame de L*'*, qui m’annonça en fondant en larmes, que mon oncle touchait à son dernier moment. Je m’approchai de son lit; il ouvrit les yeux, les tourna sur madame de L*** et sur moi avec une expression de tendresse inexprimable, laissa retomber sa tête, et mourut.

Ernest de Lallé.

L E TESTAMENT DE LERMITE.

»° cxvui. [3o avril 1814 ]

LE TESTAMENT DE L EllMITE.

ttclinqurndurn est.

Mart. , cp. zuv.

li faut tout abandonner.

« C’est lui fort ancien usage que celui des testaments, à en juger par le testament de Noé, cité par Eusébe, et dont le moine Cedrenus nous a conservé les principales dispositions dans sa Chronique. Je sais que beaucoup d’écrivains se sont élevés contre ce droit, en vertu duquel un homme dispose de biens qui ne lui appartiendront plus dans un temps où il aura cessé d’être : je ne suis pas de ces gens-là ; je trouve tout simple qu’on donne ce que l’on possède, à la condition de n’en faire jouir les autres qu’au moment où Ion ne pourra plus en jouir soi-même, et je ne serais pas embarrassé de prouver que sur ce point, et pour cette fois, l'usage se trouve parfaitement d’accord avec la raison , la justice, et la morale.

» Pour mettre, autant qu’il est eii mon pouvoir, ce dernier acte de ma volonté à l’abri de la chicane,

/|54 LE TESTAMENT DE L’ERMITE, qui s’introduit le plus souvent entre deux formalités, j’ai pris le parti de faire ce qu’on appelle un testament o loijraplie, et d’y établir pour première clause, à l’exemple de Duclos, que tout donataire qui élèverait la moindre difficulté sur tout ou partie dudit testament, soit déchu, par cela même, du droit qui résulte de la disposition faite à son profit. Qu’une pareille détermination soit généralement adoptée, quelle devienne protocole indispensable dans tous les actes de cette nature, et l’on tarit la source la plus abondante des procès les plus scandaleux.

« Attendu que je compte à mon neveu, pour la meilleure partie de la succession que je lui laisse, la réputation d’honnête homme, à laquelle j’ai travaillé pendant soixante ans, j’exige qu’il la défende, unguibuset roslro, contre ces compagnies de braves nouvellement réorganisées, qui attaquent et qui battent avec tant de courage les gens à terre ou en terre.

« Je déclare que je sors de ce inonde bien persuadé que je vais en trouver un meilleur; ce qui doit paraître excessivement probable au plus incrédule, pour peu qu’il ait passé, comme moi, soixante-quinze ans dans celui-ci.

« Néanmoins, comme il faut, autant qu’on peut, mourir en paix , même avec ceux avec qui l'on a vécu en guerre, je demande sincèrement pardon aux fourbes que j’ai démasqués, aux intrigants que j’ai signalés, aux sots dont j’ai eu le malheur de rire,

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