LE TESTAMENT DE L’ERMITE
comme je pardonne moi-même aux ingrats, aux envieux, aux calomniateurs, aux libei§istcs qui <mt tourmente ma vie du mieux qu’ils ont pu ; je ne parle pas de quelques beautés infidèles dont ma jeunesse a eu beaucoup à souffrir; chacun à son tour a obtenu le pardon de l’autre.
J'ordonne que tous mes papiers, sans exception, soient remisa mon vieil ami Charles de L***, lequel, après en avoir extrait ce qu’il jugera digne du public ou du portefeuille d’un ami , fera brûler le reste en sa présence. Par ce moyen, je me crois en droit de désavouer d’avance tous les mémoires posthumes, toutes correspondances inédites, anecdotes secrétes, ou toutes autres publications du même genre que les chiffonniers de la littérature jugeraient à propos de faire paraître sous mon nom. Je croirais faire injure à mon ami en défendant, par une disposition spéciale, que mes lettres particulières fussent imprimées. Nous nous sommes trop souvent récriés ensemble contre cette violation du plus saint des dépôts; contre cette impudeur qui met le public dans la confidence des affections les plus secrétes, des sentiments les plus intimes de deux cœurs qui s’épanchent en liberté, pour que je puisse craindre de donner après ma mort le scandale qu’ont excité les Lettres de Mirabeau, celles de mademoiselle de Lcspinasse, et tant d’autres.
« Je ne m’oppose pas à ce qu’il soit fait une édi-
456 LE TESTAMENT DE L’ERMITE, tioii complète de mes œuvres, si le public et mon libraire veidsnt en courir le risque; mais j'insiste pour qu’on fle mette pas mon portrait en tête; c’est une vanité dont certaines gens m’auraient guéri, si jamais j’en eusse été atteint: d’ailleurs je suis bien aise d’enlever aux journalistes le plaisir de s’égayer sur la tournure socratique de mon nez, ou sur la forme chinoise de mes yeux. Si pourtant le libraireéditeur faisait du portrait de l’auteur une condition de son marché, je le prie d’obtenir du dessinateur un costume plus conforme à mon caractère qu’à ma profession, .l'ai souvent ri de voir Bertin soupirant une élégie en habit de dragon; Gilbert agitant le fouet de la satire en perruque à bourse, et Buffon expliquant les mystères de la nature en habit brodé et en manchettes de dentelle.
« Je fais défense expresse à mon exécuteur testamentaire de mettre mon mobilier à l’encan. Je n’ai jamais pu voir sans une extrême répugnance cette foule d’étrangers avides qu’une affiche placardée sur un morceau de serge appelle dans une maison en deuil, au milieu d’une famille en larmes, pour s’y disputer la dépouille d’un mort. En conséquence , je charge mon neveu de partager entre Paul , mon domestique, et madame Choquet, ma femme de ménage, ceux de mes vieux meubles qu’il ne gardera pas pour son usage
“ Je laisse à mon neveu, par substitution, connue
LE TESTAMENT DE L’ERMITE. /j$7 je l’ai reçu de mon oncle le prieur d’Armentières, mon grand fauteuil de maroquin à oreillettes, qu’il ne reléguera pas dans son garde-meuble, sous peine d'insulter à la mémoire de ses aïeux; en prenant l’habitude de s’y reposer une ou deux heures par jour, il finira par y trouver quelque vieux souvenir de morale et de probité dout il pourra dans l’occasion prendre conseil.
h Je recommande également à la piété de mon légataire les dix-huit portraits de famille que je lui laisse; plusieurs sont l’ouvrage de grands maîtres; il y en a deux de Mignard, trois de Rigaud, un de Raoux, et quatre de Latour: si mon petit-neveu était tenté quelque jour de mettre ses aïeux en vente, je l’invite à relire auparavant certaine scène de ÎEcole de Médisance ( School for Scandai) qui pourra lui en faire passer l’envie.
« Je donne à la femme de mon ami Charles de L**\ mon portrait en pied qu elle m’a demandé, et que je lui ai refusé de mon vivant, par la raison qu’il est d’une ressemblance extrême et d’un ridicule achevé. La mort effacera le ridicule et ajoutera du prix à la ressemblance.
« /ton. -Je donne à Paul toute rna garde-robe; elle est assez modeste pour qu’il puisse s’en parer sans scandale, et la forme de mes habits est assez ancienne pour être bientôt à la mode.
h Mes livres sont pour] la plupart surchargés de