PORTRAIT DE L’AUTEUR
Multn jkrunt ann 1 tnautntts contnuxla têtu tu.
Hor. Art. poet
ll.y a de* avantages qui tout le fraie des années
N09CE te 1P8UM était la maxime favorite des anciens philosophes: avant tout, ils voulaient qu’on se connût soi-même. Ce précepte d’éthique pourrait trouver son application jusque dans la manière de faire un journal. On se demande pourquoi, dans toutes nos feuilles publiques les articles qùi concernent la France, et Paris en particulier, sont, pour l’ordinaire, les plus courts et les plus insignifiants; par quelle singularité on saisit avec tant d’empressement l’occasion de parler d’une coutume chinoise , de citer les mœurs des Orientaux , de rechercher
PORTRAIT DK L’AUTEUR. ' l’origine d’une invention étrangère , de disserter sur les ruines d’un monument grec ou égyptien, tandis qu’on tient si peu de compte des objets qui nous environnent, des circonstances, des événements, auxquels nous sommes le plus immédiatement intéressés.
Si J’importançe des nouvelles politiques n’absorbait pas depuis long- temps l’attention générale, peut-être aurait-on déjà remarqué qu’un article Paris laisse à dbsircr quelque chose de plus que l’annonce d’une soirée littéraire, du nettoiement de l’égout de la rue du Ponceau, du phénomène d’un veau à deux têtes , ou du pavage de ]a rue des Quatre- Vents. Cette réflexion m’a conduit à chercher les moyens de recueillir une foule de détails, dômestiques , do circonstances fùgitives , d’événe ments journalier.^, auxquels il est possible d’ajouter un nouveau degré d’intérêt en les rattachant à des souvenirs politiques ou littéraires : la diversité des mœurs, parmi les habitants de cette immense capitale, est le résultat nécessaire d’une population considérable et d’une extrême civilisation ; on peut y puiser le sujet d’un grand nombre de, petits tableaux dont l’histoire rie dédaignera pas de faire un jour son profit : la fondation d'un nouvel établissement, les diverses destinations données à un ancien édifice deviennent souvent l’occasion, de recherches et de rapprochements curieux.
PORTRAIT DF. L’AUTEUR. 3g
« Tels sont les divers éléments dont j'eus l’intention de composer un Bulletin' moral de la situation de 'Paris. Ce travail, exigeant une masse de faits- qu’on ne peut recueillir ni dans le même temps, ni dans le même lieu, devait être l'objet d’un article hebdomadaire, qui paraîtra régulièrement le samedide chaque semaine. Dans cette intention , j’écrivis la lettre suivante aux rédacteurs d’un journal alors en crédit.
Messieurs, • " *
Quand vous ipe connaîtrez mieux , vous ne serez pas étonnés que je sois instruit de la proposition que je vais vous faire; vous avez formé le projet de mettre sous les yeux de vos lecteurs un Bulletin hebdomadaire de la situation de Paris. Vous ne savez pas encore à qui vous en confierez la rédaction. Sans .autre préambule, je vous offre mes services. Quelques mots sur ma personne, mon histoire et mon caractèrè, vous prouveront^ je crois", que'j’ai, sinon le talent, du moins l’instinct de la tâche que je veux entreprendre. • •
Avant de vous dire mon âge , sur lequel vous pourriez d’abord élever quelques objections, je dois vous prévenir qu’il n’y a pas un jeune homme à Par ris (je n’ett excepte pas le plus jeune clerc de l’étude la mieux achalandée) qui fasse en une semaine ahtant de courses que j’en fais chaque jour dans cette capitale. Après cela , je ne dois plus craindre de vous
4 o PORTRAIT P E l’aUTE'UR.
avooer que je suis né le z 5 juillet 1741- 11 y a des gens qui en Concluent que j’ai mes soixante-dix ans complets: c’est possible; les années sont les bienfaits du temps, et je ne compte point avec mes amis.
Une curiosité insatiable fut le premier sentiment qui se- manifesta en moi ; aussi , dés l'âge de treize ans* inc suis-je mis à courir le monde. J’en ai fait le tour avec notre célèbre navigateur Bougainville; j’ai parcouru-les trois continents; j’ai visité presque toutes les nations du globe, et je n’avais encore que trente ans lorsque je revins en France. Rassasié de voyages, comme Scarmentado, je me mariai à mon retour, comme il avait fait : je ne suis pas sûr d’avoir eu le même sort ; aussi n’ai-je pas trouvé que le mariage fiil l’élut le plus doux de Ut vie. Disons toute la vérité ; mon ménage était, un enfer. Je me plaignis, j’exhalai ma bile dans un roman où je fis le portrait d’une femme vaine , traeassière , acariâtre; la mienne s’y reconnut, et, sur ce- motif, plaida contre moi en séparation; j’eus le bonheur de.perdre mon procès. Me voilà libre.
Je ne songeai plus qu’au moyen d’arranger ma vie conformémént à cj? besoin d’indépendance, à cet instinct de curiosité, qqi font la base de mon caractère, et auxquels je ne pouvais me Üvrer nulle' part plus entièrement, plus agréablement qu’à Paris : dès-lors je me décidai à n’en plus sortir. Je louai une jolie maisonnette hors vies barrières, du cûté de Clichy, tout
PORTRAIT DE LAUTEUR. 4'
auprès de la chaussée que M. le duc d’Antln venait de faire construire. (C’est de là , je dois le dire en passant, que me vient ce sobriquet A'Ermile de la Chaussée-d Anlin, que l’on tne donna d’abord avec quelque raison, et que l’on m’a conservé depuis par habitude. ) Je crois avoir vécu depuis deux siècles quand je pense aux changements qui se sont opérés autour de moi depuis quarante ans que j'habite, non pas le même logement, mais sur le même terrain. Je puis dire , à la lettre , que Paris est venu me chercher : la prairie s’est couverte d’édifices alignés en forme de rue; ma maisonnette, que je louais cent écus par an, s’est transformée en unbôtel magnifique, où le propriétaire a bien voulu me conserver un logement dans, les comblés; je le paie i il est y rai, quatre fois autant que la maison entière que j’occupais auparavant ; mais on tient à la place où l’on s’est bien porté pendant près d’un demi-siècle.
Maintenant , messieurs , que vous savez à .peu près qui je suis, il-me reste à vous apprendre ce que je fais : rien, absolument rien; je vais, je Tiens, je regarde, j’écoute, et je tiens note le soir, en rentrant, de tout ce que j,’ai. TU et entendu dans ma journée, dont je vais, en peu de mots, vous faire connaître l’emploi. . . ' -
Je me lève à cinq heures du matin pendant l’été, et à sept heures en hiver. Comme il ù’y a, de gens éveillés à cette heure-là, dans Paris, qu’à la Ilallc
4î PORTRAIT DE L’ACTEUR,
et dans les autres marchés, ç’est dans un de ces endroits que je porte mes premiers pas. L’habitude qu’on a de m'y voir fait qu’on ne prend de moi aucun ombrage : j’apprends là tous les secrets du métier; Comment, avec quelques beaux fruits, on en compose des paniers ; comment on rend aux légumes flétris une apparence de fraîcheur; par quelle -adresse on implante des -fleurs -sur l’arbuste qui a perdu les siennes. Je vois arriver les maîtres-d’hôtel, les cuisiniers' de grandes maisons, et je sais .mieux que leur? maîtres ce que leur coûtent les provisions qu’ils emportent. En sortant de là , je vais ordinairement faire un tour sur les quais, et m’assurer du nombre et de la nature des arrivages ;• après quqi , je me rends au Palais-Royal, ou je déjeune alternativement au café de Foi, au café de Chartres, ou au café Valois , -suivant qu’il me plaît d’entendre déraisonner sur la politique, sur les finances et sur le commerce. Vers midi, j’entre au * cabinet de lecture de M. de Laage, rne de Gram-mont, où je parcours les papiers publics'.
. RLcn ou mal informé de ce qui se passe pour le ‘ moment ’en Europe , je pars de là pour faire ma visite habituelle à une vieille amie du faubourg Saint-Germain , madame de Lorys ,' avec laquelle je manque rarement de faire , avant dîner, une promenade^ en voiture au bois de Boulogne. Madame de Lorys, qui a passé sa vie à la cour, et qui n’a
PORTRAIT DE LAUTEUR. 4^
d’autre défaut quede croire fermementqu’on ne peut vivre ailleurs , me raconte une foule d’anecdotes piquantes sur les personnages les plus célèbres de l’époque actuelle et des temps antérieurs : j’en compose un Ana, qui vaudra peut-être ceux de M. Cousin d’Avalon. En revenant , elle me dépose au café Tortoni : j’ai l’habitude d’y prendre, avant diner, une glace avec un vieux docteur italien très instruit, et qui ne parle jamais de Rome sans ôter son chapeau • Le. régime physique et moral que je me suis prescrit , joint à l'indispensable besoin que j’ai d’aLler tous les soirs au spectacle, m’a fait renoncer aux dîners d'invitation qui ne valent pas, après tout, les soupers d’autrefois, .le [jasse successivement en revue tous les restaurateurs.; et, sans attacher à" la science gastronomique autant d’importance que M. G*** de la R**‘ %' je puis cependant raisonner d’une manière très satisfaisante sur les découvertes qu’on a faites depuis le temps où je dinais à trois livres par tête à l’hôtel d’Angleterre, avec tout ce qu’il y avait alors de mieux dans Paris. Comme j’ai mes entrées dans tous les spectacles, pour des raisons que je pourrai vous déduire en temps et lieu , iî n’est pas rare qu’on me voie dans la même soirée à l’Opéra , au théâtre Feydeau, et à
1 Itc docteur Corona.
J M. Grimod de la Reguièrc.