MŒURS DES SALONS
aujourd'hui, vous pourriez...... Quelques accords
de piano nous avertirent de la présence du moderne Ainphion, et nous interrompîmes brusquement un entretien que madame de Sésaime me fit promettre de reprendre.
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H* XIII. [ 3o OCTOBRE I 8 I I .]
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Un homme de lettres du Marais, à l'Ermite
de la Chaussëe-d’ Anlin.
Non , M. l’Ermite , nous ne sommes pas si retardés en civilisation que vous vous plaisez à l’insinuer. Si les modes de la Chaussée-d’Antin ne parviennent pas aussi promptement au Marais qu’à Vienne , à Ben lin ou à Pétersbourg , elles ne laissent pourtant pas que d’y arriver, il ne nous faut pas plus de six mois pour être au courant. Dans le retard Seul existe la différence entre mon quartier et le vôtre. C’est l’hé-. misphère austral que la rue Saint-Denis sépare de l’hémisphère boréal. Nous sommes vos Antipodes. La mode, qui est notre commun soleil, ne nous favorise pas ensemble; mais, quand notre toür est venu , son régne n’est ni plus long ni plus court dans
1 Les album sont des livres blancs destinés à recevoir des notes,* des dessins, etc., été. Il est peu de personnes qui ne les connaissent pas, et il en est beaucoup qui les connaissent trop.
{Note de l’auteur de la lettre.)
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notre climat que dans le vôtre. Quant an besoin de changer, croyez que nos élégantes ne lecédent aux vôtres sous aucun rapport.
Ainsi en est-il de nos élégants. -Ne portent-ils pas des habits verts depuis plus d’un mois , et n’a-t-on pas vu dimanche dernier, au boulevard du Temple, trois calèches, dç vieille forme, à Ja vérité, mais ' traînées par deux chevaux plus dissemblables encore que ceux qui forment les attelages les plus admirés de la ChaussécKl’Antin? Le bois de Boulogne, M. l’Ermite, ne diffère du bois de Vincennes et la Chaussée-d’Antin du Marais , que comme les riches diffèrent des pauvres. Aux riches les primeürs; mais l’année se passe-t-ellç sans qHC tout le monde ait mangé des petits pois?
Les habits verts et les attelages dépareillés ne sont pas les seules innovations que votre exemple ait introduites chez nous dans le cours dç cette année : ne vous devons-nous pas aussi les sllbum, que vous semblez avoir inventés, pour le bonheur d’un sexe .et le désespoir de J’autre?
Inventes! Ou’ai-je dit, M. l’Ermite? Pardonnezmoi ce trait q’humeur contre la bonne compagnie en général, et votre quartier en particulier. Je sais bien que votre quartier n’est pas celui des inventions. Y placée les inventeurs, exst prendre vos jolies maisons pour des galetas : il y a de la mauvaise foi dans mon reproche; il y en a d’autant plus, que
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l'invention des Album, à -en croire les uns, appartient aux Russes ; aux Allemands , a en croire les * autres; à en croire les uns et les autres, elle n’appartient point auV Français, En effet, le mot Album est-il français? Comme je ne suis pas assez familiarisé avec les langues modernes pour décider ici la question de propriété, d’après l’indice fourni par l’idiôme, je laisse le problème à résoudre par quelque érudit de l’Académie celtique; mais je crois ne rien hasarder en affirmant que le mot Album, quelle que soit la langue à laquelle il appartienne, ne peut signifier autre chose que rrtélqnge, pot-pourri, confusion-, galimatias, macédoine. ■ ..
Ces pauvres livres, sortis tout blancs de la main du relieur, et d’autant pltîs barbouillés qu’ils' circulent dans le monde, ressemblent fort aux enfants des hommes , qui ^perdent leur candeur à mesure que l’esprit leur vient. . :
Une héritière de la rue de Braque; nouvellement-.mariée à un riche banquier de la rue Caumartin., est la première dame qui ait fait connaître un Album dans le Marais. Elle arrive chez sa mère, un jour de • boston, un livre relié en maroquin sous le bras, u Ferons- nous de la musique?- lpi dit sa cousine, trompée par la forme et la dimension du volume. - — Nina prend eelg pour une partition. — Et qu’est-ce donc.?. . . • '
Pour couper court à toute, question, la -dame
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tireY Album de son étui , et le livre à notre curiosité.
La confusion des langues n otait pas plus complète à la tour de Babel, M. l'Ermite! Figurez-Vous du français, du latin, du chinois, des dessins, des vers, de la musique, de la prose, vpire même de l’algèbre, enfouis pêle-mêle dans le même recueil, rassemblés au hasard dans un livre fort semblable à celui de la Sibylle , à cela près qu’il contient moins d’oracles. C’est là .que j’ai reconnu combien les arts npus fournissent de moyens divers de rendre la même idée , ce que les dames savaient avant moi. Le peintre avec son crayon, le poète avec ses vers, le prosateur avec ses lignes, le musicien avec ses .notes, exprimaient tous le même sentiment, séntiment non moins vif que discret , dont tin algébriste' démontrait élégamment la puissance à l’aide, d’une équation.
Chaque morceau portait la signature de son au- .teur, signature que la dame proclamait avec une complaisance pareille à celle qu’un vainqueur mettrait à faire le dénombrement de scs captifs. En fait de conquêtes , les femmes sont peut-être plus insatiables que les héros. Notre jeune dame nous somma d’augmenter ses richesses ; Y Album fut offert à chacun; on demanda de l’esprit à tout le mondé, et personne né fut assez impoli pour se dire en droit d’en refuser. Il me semblait voii-ia bourse des pàu- ,vres promenée par une aimablé quêteuse.; avec
cette différence qu’ici la charité 'bien ordonnée ne songeait qu’à soi , et que les pauvres formaient la majorité des contribuables. Mon tour vint. Comment refuser mon contingent? Moi, qui ai étudié à Picpüs, il y a quelque temps à la vérité! moi, qui ai travaillé dix ans chez le procureur, en faceja maison de Beaumarchais ! moi ,’ enfin , qui déjeune tant que je, le veux avec le Chansonnier sentimental, ce grand amateur d’huîtres, et pourvoyeur d'Jlbunt, s’il en fût! Moitié d'invention , moitié de réminiscence^ je fournis un impromptu. Ma réputation s’eu accrut, mais mon rppos en souffrit. Et n’est-ce pas toujours aux dépens de là tranquillité qu’on obtient la gloire?
Satisfaite de quarante-sept compliments , tant en vers qu’en prose, prélevés en une seule soirée sur les aimables du marais, la belle émigrée regagna son hôtel avant trois heures du matin; niais elle avait inoculé sa maladie aux dames de sa famille , qui la communiquèrent à -celles du voisinage, lesquelles la donnèrent à toutes les dames du quartier. Depuis ce jour chaque dame du Marais veut avoir .un silbum. Dans les rues, dans les boutiques, dans les boudoirs, on ne voit plus que des stlbum. Les s Il hum se sont glissés jusque dans les corbeilles de baptême, jusque dans les corbeiHes de mariage. Vous rappelez-vous, M. l’Ermite, l’empressement avec lequel les dames adoptèrent les ri-
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dicules, lors de la 'suppression des poches? C’est précisément la même chose. Chaque femme est inséparable de son Album comme de son ridicule. Bien plus: ces deux objets, loin de sexclure, se sont liés jusqu'à se confondre. IJn Album et un ridicule ne font plus qu’un. Renfermé dans le ridicule, Y Album marche avec nos petites-maîtresses, semblable à ces livres d’Heures que nos grand’mcres faisaient porter dans des sacs de velours quand elles allaient à la paroisse. Le dirons-nous, enfin? Puisque, pour adapter le ridicule à cet usage, on a été forcé d’en changer la forme et la capacité,, en prenant les Album , nos dames n’ont fait que changer de ridicules. L’un dans 1 autre, ils se reproduisent dans toutes les sociétés. « Ne ferez-vous rien pour ■< mon Album, voustpii avez mis de si jolies choses « sur Y Album de toutes ces dames? » Telle est la phrase dont on salue aujourd’hui tout homme soupçonné de savoir Jirc et écrire. Le beau sexe est pressant, M. l’Ermite! si vous êtes exposé comme moi à ses éternelles réquisitions, comment faites-vous pour y suffire, tout critiite que vous êtes?
Je sais quelqu'un qui, sans trop de frais, s’est tiré d’embarras; il a pris le parti de faire un protocole et de répondre par une phrase banale à une demande banale. Il inscrit mot pour mot le même compliment sur chaque Album, quels que soient l’âge et la figure de la propriétaire. Mais comme ctes Album
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se confient et se comparent, je vous laisse à penser quelle opinion ce procédé a donné de sa fécondité.
Quant à moi, qui me .pique de me renouveler toutes les fois que j’ai affaire à une beauté nouvelle, j'avoue que ma verne s’épuise, que je suis ou bout de mon latin, et plus d’un galant homme doit être dans le même cas au Marais et ailleurs.
L’état de nullité où nous sommes tombés n’est pas le seul inconvénient tpi en résulte et qui puisse multiplier les Album. C’est au détriment de plus d’un genre d’entreprises ,.à la prospérité desquelles
concours de la Versification est d’absolue nécessité, que fes vers nouveaux vont s’engloutir dans ces espèces de cimetières qu’on pourrait appeler des Innocents. D’après les bruits qui courent dans la rue des Lombard.*, l’esprit, y. devient rare, et la cherté des devises doit faire hausser infailliblement le prix des diablotins et des papillotes. Au boule-, vart, les vaudevilles et les pastorales commencent à manquer, et la scène est au moment d’y retomber sous - l’empire de la pantomime, à défaut même de mélodrames. Le théâtre de l’Opéra - Comique , qui n’est pas non plus sans inquiétude pour son hiver, en revient déjà aux poèmes de Sédaine. Le jury de l’Académie impériale de Musique ne dissimule pas que* voilà bientôt cinq mois qu’on n’a présenté un nouvel ouvrage à son tribunal, et. dit tout haut qu’il y a tout lieu de craindre que les compositeurs*
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n’en soient réduits, avant peu, à se contenter des opéras de Quinault.
-Ne serait-il pas possible, M. l’Ermite, de prévenir les malheurs, de concilier tous les intérêts, de contenter tout le monde et les dames, sans trop exiger des beaux esprits? Après y -avoir mrtrement réfléchi, je crois en avoir trouvé le moyen ; le voici :
Une assemblée de poètes, prosateurs, mafhéma- ' ticiens, musiciens, orientalistes, hellénistes, grammairiens, peintres, dessinateurs, etc., serait convoquée dans un local d’une capacité suffisante, la rotonde de la Halle,, par exemple; et là,' si mdb avis prévalait , il serait arrêté : .
t° I.es dames sont suppliées de ne plus adopter, pour leur Album , le format in-folio; de porter la modération jusqu’à se contenter du petit in-(]uarlo, et hiêmc de la pousser jusqu’à permettre qu’à l’avenir tout Album ne comporte pas plus de sept cents pages ;
2 0 Sont également suppliées lesdites dames de .* ne plus exiger, pour lesdits Album , d’un peintre un tableau d’histoire ; d’un compositeur une Symphonie complété ; d’homme de lettres un chant tout entier en vers, ou tout un chapitre de prose, suivant le genre de talent, d’icelui. Le contribuable , à dater de ce jour, sera tenu pour acquitté, en fournissant, s’il est musicien, une romance dédiée à la propriétaire de l'Album; un couplet, un quatrain ,
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ou une phrase même française, improvisée ch l'honneur d’icelje; s’il est littérateur; ou s’il est peintre, le portrait de la propriétaire, non flatté, mais ressemblant, d’après l’aveu du modèle; . ,
3° Il sera établi dans les principaux quartiers de la capitale, et ce dans un nombre qui sera réglé ultérieurement , proportionnément au besoin , des entrepôts où l'on trouvera , à juste prix , des assortiments de vers ou de prose en toutes les langues vivantes ou mortes , de dessins et de musique , et de tous les genres d’équations de tous les degrés, sur des feuilles propres à être intercalées dans les Album : l’acquéreur n'aura plus qu’à signer ;
4° Les gens de lettres, prosateurs, versificateurs, français ou étrangers, les dessinateurs-, les peintres, les compositeurs de musique, les mathéinçiticiens , lçs architectes, et autres personnes susdites, sont invités à traiter, avec les directeurs desdits entrepôts, du fonds de leurs portefeuilles, qui leur sera payé comptant, en raison composée de la valeur qu’y mettront les acheteurs et les vendeurs ; ce qui ne "peut quetre favorable aux derniers.
Nota. On pourra se' fournir en toute confiance auxdits entrepôts; car si. les objets qu’on y tient en magasin ne sont pas tout-à-fait neufs, du moins seront-ils remaniés de façon à ne ressembler à rien : caractère qui les rend d'autant plus propres’à être employés dans les Album.
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Que dites-vous de ce projet, M. l’Ermite? Vous rit-il? associez-vous à mol: je prends un brevet d’invention , nous ouvrons boutique , et nous vendrons de l’esprit de compte-à-demi. Croyez-moi , la spéculation ne serait pas -mauvaise ; elle repose sur la paresse, l’impuissance et la vanité : nous ne manquerons pas de pratiques.
Si ma proposition ne vous agrée pas, gardez-moi # le secret ; si elle vous convient , adressez-moi votre
réponse rue Saint-Avoye , hfttel d’Asnières , vis-à-vis les Droits-Réunis, où j’ai l’honneur d’être, etc.