H* XIV
Quidquid arjunt liomincs , tiostri est farraga libelli - Jdthul.
• Les hommes ue font rien qui ne soit le sujet de
» mon livre.
De tous les moyens de faire Connaître les mœurs d'une grande ville, celui que Le Sage a employé dans son Diable Boiteux est , sans contredit, le plus ingénieux et le plus sûr ; mais outre que le Démon de Le Sage n’est pas au service de tout le monde , il est probable que les observations qu’il nous fournirait en soulevant le toit de toutes les maisons de Paris, pour nous permettre de voir ce qui se passe ' dans l’intérieur, donneraient beu à une chronique plus scandaleuse que la nôtre, et dont les suites auraient peut-être quelques inconvénients. En conséquence nous nous en tiendrons aux mœurs, aux habitudes extérieures dont se forme , pour les différentes classes de la société, unè sorte de physionomie morale où se tracent les mœurs privées.
Dans toutes les grandes villes de l’Asie et de l’Eu-
ropc , on remarque sans étonnement les contrastes qui résultent de la réunion de différents peuples dans une même enceinte : on ne s’attend pas à trouver àConstantinople plusd’analogie entre les mœurs et les habitudes des Turcs, des Francs, et des Grecs, qu’il n’en existe dans leur Langage et dans leurs vêtements; mais on peut s’étonner qu’à Paris un peuple, bien identiquement le même, qu’aucun préjugé ne divise, qu’aucune considération ne sépare, se présente néanmoins dans chaque quartier sous des aspects si divers. Sans chercher cette fois à opposer le Marais à la Chaussée-d’Antin , le Pays-Latin au Palais-Royal , le faubourg Saint-Germain à la Cité, nous jetterons , en passant , un premier coup-d’œil sur vingt nations différentes qui habitent le long de la Seine, depuis le quai de la .Conférence jusqu’au quai de Berry. Toute cette partie du quai entre les Tuileries et la place de la Concorde est converte de. brillants équipages qui vont au château, qui en reviennent, ou qui se rendent au bois 1 de Boulogne, en laissant loin derrière -eux ces modestes voitures dont la file borde la terrasse. Le nom ridicule et tout-àrfait impropre que l’on .donne à ces petites voitures publiques ne leur fait rien perdre de leur mérite et de leur utilité aux yeux du rentier qui retourne à Saint-Gertnain , du militaire qui regagne la caserne de -Courbevoie, du marchand de vin qui va passer quelques heures à sa campagne de Sèvres,
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du la grisette attendue à dîner dans le parc de Saint- Cloud, et qui tous, grâce à ces carrioles économiques, arrivent pour quinze sous an terme de leur voyage.
La vüe du port Saint-Nicolas et du port Saint-Paul vous enlève à toutes les idées de luxe et d’élégance: au milieu des bateaux de charbon, des trains de bois, des arrivages de vins, des porte-faix, des commissionnaires, des mariniers, vous vous croyez ( à l’odeur de la pipe et au langage près ) sur le quai marchand d’une ville de Hollande. A quelques pas de là, le tableau change: les quais de la Mégisserie et de la Ferraille donnent l’idée d’un vaste encan où l’on aurait exposé toute la fripperie du genre humain. Là , vous voyez se promener gravement, pendant des heures entières, des gens qui viennent, de tous les coins de Paris , se munir, à. très bon marché, d’ustensiles de ménage, dont les plus modernes ont vu cinq ou six générations. Le quai de [Horloge est envahi par l’essaim lugubre des gens de loi, qui obstruent, pendant la matinée , toutes les avenues du Palais de Justice. Non loin de là, et pour faire •opposition sans doute , se trouve le nouveau Marché-aHX-Fleurs ; et l’on aime à voir, tous les mercredis et samedis, une foüle de jeunes et fraîches soubrettes venir, avantle lever de Madame, faire l’acquisition de çes gerbes de fleurs qui décorent une maison élégante depuis l’escalier, jusqu 'au boudoir,
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Nous pourrons, une autre fois, continuer notre promenade sur les quais , au nombre de trente-trois , à partir du quai des Bons-Hommes jusqu’à la pompe de l'Arsenal. F -à, nous pourrôns nous arrêter un moment pour assister au débarquement d’un des coches d’eau , dont la composition a déjà fourni tant de peintures grotesques aux romanciers et aux auteurs dramatiques. •
• — L’étranger, le provincial, qui vient à Paris, s’émpresse de visiter nos spectacles, nos salons, nos musées, nos promenades, et mêmes nos athénées; mais à peine en compte-t-on un sur mille qui sacrifie quelques heures à la visite des hôpitaux. Nous serions bien tentés de reprocher aux étrangers leur indifférence; mais nous craindrions de faire rougir ces honnêtes bourgeois de Paris, qui, presque tous parcourent et achèvent, le plus paisiblement du monde, unê carrière de soixante-dix ou quatrevingts ans, sans savoir dans. quel quartier de Paris sont situés l'Hôtcl-Oiéu , la- Charité, l’hospîce.des Incurables, etc. Comme ce sont d’ailleurs de fort bonnes gens, 'nous gommes. sûrs qu’ils seront charmés du rapport satisfaisant que nous avons à leur faire. Le nombre de ces asiles , ouverts à tous les genres d’infortune, à tous les maux qui accablent l’huma- nité, les soins, les secours, les consolations, prodigués à ceux qu’on y reçoit, attestent la bienfaisante sollicitude du gouvernement, comme ses monu-
ments attestent sa splendeur, comme ses armées attestent sa gloire. Paris est, de toutes lus capitales de l’Europe, 'celle où ces sortes d’établissements se •trouvent en plus grand nombre. On compte à Paris vingt-deux hôpitaux, civils et deux hôpitaux militaires. - '
L 'HAtel-Dieu est à-la-fois le plus ancien et lé plus considérable des hôpitaux de Paris : le nombre des malades qu’on y soigne est rarement au-dessous de trois mille. Cette grande et pieuse fondation , qui remonte à l'an 660, est due à saint T .an dry, vingthuitième évêque de Paris. On trouve dans l’àcte capitulaire une clause assez curieuse, et tombée depuis long-temps çn désuétude, si même on y a jamais eu égard : il -y est formellement stipulé , ■< qu’à la mort de chaque chanoine du ohapitre, le matelas (ce qui suppose qu’à cette 'époque les chanoines n'en avaient qu'un), le lit de plume, le traversai et les draps appartiendront à l’Hôtel-Dieu. « Cet acte est on ne peut pas* plus authentique, et nous ne serions pas surpris que les administrateurs actuels des hos- *pices ne fussent autorisés à le faire revivre, bien que sa date remonte à l’année 1 1 68.
Ces philosophes spéculatifs du dernier siècle, dont il est convenu qu’on dirait tant de mal dans celui-ci , ont les premiers appelé. l’attention dit gouvernement sur les abus odieux auxquels cette branche d'administration était en proie. Îæs rapports
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de Tenon et de Bailly ont porté la lumière dans ce chaos de douleurs et d'iniquités. M.:Clavareau , dans un ouvrage plein d'intérêt et de vues utiles, a proposé des améliorations dont l'expérience n’a pas tardé à démontrer les avantages. Les salles de l'Hôtel-Dieu né sont plus, comme par le passé, des couloirs étroits et obsurs, imprégnés de miasmes putrides, de'xhalaisQns'délétères, dont on disait avec
une effrayante vérité :
La mort, dans ce séjour théâtre de sa rage, ,
Sous mille traits hideux répété son image.
Des administrateurs philanthropes, dont la reconnaissance et l’estime publiques peuvent seules récompenser l’honorable dévouement, sont parvenus à opérer les plus heureuses réformes; et.ee vaste établissement n’est pas indigne aujourd’hui du nom divin sous la protection duquel on Ka placé.
•— Celui qui n’aurait qu’un jour à passer à Paris pourrait, sans quitter le Palais-Royal; prendre une idée assez exacte des ressources, des. avantages et* des inconvénients de cette immense capitale. Le jarditi, les galeries, le4 cafés, les maisons de jeu, que renferme l’enceinte de ce palais, offrent, pour chaque heure de la journée, des tableaux dont la variété est le premier mérite. Vers neuf "heures du matin, dans la belle saison, les politiques se rassem-
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blent autour de la Ilotonde, et s’instruisent, pour la modique somme d’un soü, des nouvelles qui feront l’objet de leur entretien pour le reste du jour,
A dix heures, le café de Chartres commence à se »•
remplir d’employés qui viennent, en déjeûnant à la fourchette, y attendre l'heure du bureau. De midi à trois heures, c’est au café Lcmbiin que se réunissent' ce -qu'on appelle les habitués du Palais-Royal, pour se distribuer ensuite dans les différentes maisons d’affaires et de plaisirs dont il se compose. A quatre heures, les allées du jardin suffisent à peine à la foule des commerçants, des agents de change, des courtiers, qui, trop resserrés dans le passage Virginie, viennent plus librement y régler \' Arûsterdam-banco , le taux des fonds publics, et le prix des denrées coloniales. A cinq heures, les chaises de ces mêmes allées sont- occupées * en partie, par de pauvres diables qui' guettent au passage quelques amis eu quelques dupes, sur la bourse destpiels ils fondent l’espoir de leur dîner. A 'sept heures, les joueurs heureux et les étrahgers 'qui ont dîné chez Naudet ou aux Frères-Provençaux viennent compléter le repas sous la rotonde du café du Caveau , avec des glaces, des liqueurs, ou du puncb à la romaine. La promenade du soir , dans le jardin , s’il fait beau, et sous les arcades", en cas de pluie, est réser\ée aux oisifs malaisés qui ont couru, vainement le matin pour se procurçr gratis des billets
de spectacle, aux jeunes provinciaux , tout surpris de l'impression subite qu’ils font sur les beautés qui peuplent ce séjour; aux habitants du Marais ou, du Pays-Latin, qui viennent en partie de plaisir prendre des glaces au café de Foi. Enfin, de minuit à deux bètires, le café Lyonnais et celui de l’Empire sont le rendez-vous d’une foule de gens dont le plus * grand nombre hésiteraient a rendre compte de l’emploi qu’ils ont fait de leur journée.
Après avoir jeté un coup d’œil sur le Palais-Royal • et ses habitués, j’essaie d’esquisser le tableau du jardin des Tuileries. Cette promenade, la plus belle et la plus fréquentée de Paris, a, comme toutes les autres, ses habitués qui se succèdent à fies heures différentes. Dès sept heures du matin, à l’ouverture des grilles, il n’est pas rare d’y voir arriver ,’ deux par deux, des jeunes gens qui ont. eu la veille dispute au spectacle, et qui viennent attendre leurs adversaires au café Godeàu, au profit duquel tourne, le plus souvent, l'explication. : A dix heures, quelques acteurs - Vont étudier leur -rôle à l’ombre des allées latérales. Vers midi, un essaim de tes dames qui n’ont affaire que vers la brune se dispersent dans les alb ■es principales, où elles s’asseicut négligemment un livre à la main , attendant au passage les nouveaux débarqués, dont, elles méditent la conquête.
A quatre heures, au retour du bois de Boulogne, les jeunes gens en.lyfbit de cheval, çt les élégantes
en négligé, viennent attendre. l'béure de leur toilette. A six heures, le tableau change; les allées et les carré, s dé verdure sé cduvrent d'une nuée de. bonne s et d enfants; et tandis que lès marmots s’ébattent innocemment sur la pelouse, leurs gouvernantes prêtent l'oreille aux propos galants ou gaillards des . amoureux en livrée qui les accompagnent. A sept heures, tous les politiques du faubourg Saint-Germain , les rentiers de la rue de Lille, les vétérans pensionnés , se- rassemblent à la Petite-Provencé, où ils s’entretiennent, en prenant force prises de tabac,: des progrès du Louvre, de la longueur du pont d'Iëna, de la hauteur de la Seine, et des variations du- thermomètre de Chevalier, sans se douter qu’à neu i hqprcs ils cèdent la place' à de petites ouvrières qui viennent, en quittant le .magasin, rejoindre quelques clercs de la basoche échappés de l’étude. Dix heures sonnent, et lè roulement des tambours donne à nos amoureux le sigiial de la retraite. Je ne présente ici que des masses.; mais quel tableau piquant et varié une seule Journée du jardin des Tuileries ne fournirait-elle pas à un autre Lesage!
• -^L’allure des habitants d’une grande ville*peut, jusqu’à un certain point, donner une idée de leurs mœurs. En examinant là .démarche des . Parisiens’ dans les rues, dans les promenades, il est aisé de reconnaître un peuple plus actif qu’occupe, plus curieux qu’instruit , plus avicje de voir que déntun-
dre, plus pressé dp-’juger que de réfléchir. On a qualifié du nom de Ifadauderio cette manière d être des Parisiens, aussi ancienne que leur histoire, s'il est vrai , comme le dit Sainte-Foix, que l’empereur Julien lenr çn ait fait le reproche. Malheur à celui qu’une affaire pressante oblige de suivre le boulevart à la chute du jour! sa marche, à chaque pas, est arrêtée par des groupes de bourgeois ébaT his , les uns devant un enfant qui fait la roue de Saint- Bernard entre dçux bouts ‘de chandelle; ceux-ci autour d’un marchand d’eau de Cologne à treize 'sous le rouleau ; ceux-là près d’itn orgue de Barbarie qui joue faux l’air de Cendritlon ; d’autres autour d'une tireuse de cartes qui, pour deux sous, promet à tout venant.de l'amour-, du bonheur, et des richesses; d’autres enfin, auprès d’une jeune fille, dont la tête ést modestement enveloppée d’un voile sale, et qui chante, en s’accompagnant d’une aigre . guitare: Femme sensible, etc. , ou Mon cœur soupire. Examinez avec attention les gens dont se composent ces. différents groupes: avec un p.eu,de tact vous démêlerez facilement , au milieu d’une centaine de désœuvrés qui s’amusent à varier leur ennui, trois ou quatre filous qui épient l’occasion de savoir l’heure qu’il est à. la montée d’autrui „ tandis qu’une vingtaine de passants affairés s’approchent en pestant contre les hadauds , et finissent par en augmenter le nombre. , • • •
— Si les -spectacles sont, comme le dit Rousseau, un objet de première nécessité pour .une grande • ville, Paris, dans ce genre, peut se vanter d avoir du superflu. Mais n’est-il pas un terme où devrait s’arrêter la curiosité publique, et ne pourrait-on pas la sevrer de quelques uns- des aliments qui lui sont trop communément offerts? Quel avantage, quel plaisir trouve-t-on à la vue de ces dégoûtantes monstruosités, dont l’annonce seule soulève le cœur? nous te -demandons à ceux qui ont visité cette espèce de bouge, à l’extrémité du Carrousel ; où , pour quelques centimes, on met sous vos yeux une de ces- .productions .monstrueuses, dont l’aspect inopiné ferait reculer d’horreur. On conçoit que le peuple, que les enfantss’amusent des toursde souplesse d’un singe, de l’intelligente docilité d’un chien, du langage burlesque de Polichinelle, des lazzis même de Paillasse; mais que l'on compte au nombre de ses plaisirs le spectacle d'un enfant à deux têtes, à quatre bras; que des parents fondent leurs moyens d’existence sur cet .objét-de honte et, de pitié, ce genre de cynisme est tin véritable outrage à l'humanité, à la déc, ence et aux boùnes mœurs. ." ‘ . *
— Les travaux de la nouvelle rue qui doit, en re joignant celle de-Tournon, se' prolonger jusqu’au palais du Luxembourg, se poussent avec la pins grande activité. Cet édiftoe , commencé en 1 6 1 5 , sous le règne de Marie de Médicjs, fut exécuté sur
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les dessins de Sacques Desbrosses, et l'on court encore y admirer cette belle galerie où ltiibens peignit l’histoire entière de cette reine, dont le titre le plus glorieux est d’avoir été l'épousé de Henri 1Y. Construit sur le terrain où fut autrefois l’hôtel do Luxembourg, -ce palais eu a conservé le nom. Après avoir été successivement habité par Marie de Médicls, par cette belle duchesse de Berri, de scandaleuse mémoire’, et par* lé comte' de Provence , à qui' Louis XVI en avait fait don, fe Luxembourg a reçu, depuis quelques' années, une destination digne de sa magnificence, en devenant’ le palais du Sénat- Conservateur. Entre autres embellissements exécu-
fa ■ „ •
tés depuis peu , on admire le superbe escalier qui conduit à Ta salle des séances, où se trouvent les statues des généraux Kléber, Ilocbe, Desaix, Dugommier, Joubert, CaffareHi , Marceau, et celles de nos plus célèbres orateurs. Cet escalier est l’ouvrage • de M. Chalgrin; et quelque critique qu’il ait essuyée , noùs pensons qu’il fait honneur au talent de cet habile architecte,
Les jardins , augmentés des terrains provenant du
cloître des Chartreux, sont aujourd’hui, par leur étendue, leur disposition, et la grande quantité de statues ejui les décorent, au nombre des plus beaux jardins de l’Europe : ce sont les Tuileries du Pays- Latin. Les élèves de l’École de Droit viennent s’y délasser, auprès des jolies Set modestes bourgeoises
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de la rue de Vaugiïard et de l'Estrapade, des, fatigantes études de Cujas et de Justinien : quelques étudiants en médecine, pressés d’obtenir le funeste diplôme, y comménfent, 'dans la solitude des allées, les Aphorismes d’Hippocrate ou la Pharmacopée de Beaumé:'les rentiers de la rue d’Eufer viennent y prendre le frais-, et quelques fchoristes des Bouffotis y fredonner à jéûn le finale del-Malri momo segreto ou de J À ozze di Donna. * ,
— Les décorations extérieures des boutiques acquièrent chaque jour un nouveau degré de recherche et d’élégance : aussi, lorsqu’il arrive qu’un'marchand fait de mauvaises affaires, l’huissier qui vieil t saisir dresse ordinairement dans la rue la plus grande partie de son procès-verbal. Au nombre des magasins qui se distinguent par ce luxe d’étalage, nous çiterops la parfumerie de M. Tessier, la pharmacie de M. Lescot, la distillerie de M. Fargeon, et la manufacture d’armes de M. Pirinet, que l’on décore en ce moment. Il est difficile d'imaginer quelque chose de plus élégant, de plus riche et de meilleur goût J que les ornements ^extérieurs de ce magasin ; tous les at tributs de la guerre et de la chasse y sont ajustés et • distribués de la manière la plus ingénieuse. Mais tout ce faste des magasins modernes obtient à peine quelques regards de la multitude, tandis qû’elle se presse autour du modeste étalage dti libraire de ,1a rue du Coq. Cette boutique a seÿ habitués, qui n’ont
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jamais mis le pied dans 1 'intérieur : ils 'se contentent d'examiner, à travers les vitres, toutes les belles choses offertes à leur curiosité; de passer en revue les caricatures nouvelles, les costumes de théâtre, les portraits d’acteurs et detnusiciens , les uniformes des troupes françaises et étrangères, les mises de hou goftt, les meubles de bon goûte ; et nous pour- rions citér telle personne de bon ton qui, de son aveu , passe plus agréablement ulie heure devant la boutique de Martinet qu’à' la représentation d’un des chefs-d’œuvre de .Molière.
— Les Parisiens seront bientôt ce qu’ils étaient il y a quinze cents ans, lorsque l’empereur Julien disait en' parlant d’eux : « J’aiméCes gens-là, pareequ’ifs me- ressemblent, et que je retrouve en eux cette gratté, cette’ mélancolie qui fait lç fond de mon caractère. « Les habitants de cette capitale s’étaient lait depuis une réputation bien différente, mais chaque jour ils travaillent à la perdre-, et la facilité avec laquelle ils y réussissent, prouve qu’ils ne changent point , mais qu’ils reviennent Sans effort à leur nqtilrel. Rien de plus rare aujourd’hui que la gaieté. L’air profond, l’air capable, a remplacé,
• même chez les jeunes gens, cette expression d’une joie franche et communicative dont les cercles d’auirefois’étaient si -souvent animés. Oii rit encore , mais dç ce' rire sardonieri, ironique, que l’esprit et le plus Souvent la malignité fait naître sans aucun pro-
fit poiir-le plaisir. Ce qui distingue plus particulièrement le ton de la société actucllr, c-est la tonfiancfc qué les jeunes gens y apportent,, et l'influence qu’ils y exercent: point de question qui ne 'sôit à leur portée; ils disputeront avéeilumboldt sur. les voyages, avec Delille et Méhul sur la poésie •et la mnsiqtie. 11 n'est pas rare, dans. un salon où vingt personnes sont assises autour du feu , de voir un jeune homme, debout devant la cheminée (tantôt, jouant d’une manière assez indécente avec les basques de son bahut, tantôt en face de Ja glace qu’il consulte avec complaisance), s’emparer de la conversation, et débiter aussi sérieusement, aussi péniblement qu’on l’écoute, une vieille anecdote rapportée dans tous les anas, et qu’il ‘gâte en la -déguisant sous des noms modernes. *
Le seul trait du càràctère parisien que l’on soit . autorisé à regarder comme ineffaçable, c’est cettè espèce de curiosité un peu niaise, si nous osons le dire, pour laquelle on a inventé le’nom de badauderie: elle n’est pas ici comme par-tout ailleurs, le partage exclusif des désoeuvrés ; la population entière èn. parait atteinte, A Paris, tout fait événement : un train de bois qui descend Ig rivière, deux fiacres qui s'accrochent, ut homme vêtu un peu difféVemmeut des autres, une Voilure armoiriée, des chiens qui se battent, s’ils sont remarqués par. deux personnes, le seront bientôt par mille, et la foùle
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ira toujours croissant, jusqu’à ce que d'autrês circonstances., tout aussi remarquables, la. forcent de s'écouler. ’ 1 ' • * *
— t La fureur du jeu , qui semblait ralentie depuis quelques anftées, se réveille avec une nouvelle vit>lence, et gagne insensiblcjnent toutes les classes de la sociétés IJJon seulement le jeu est aujourd’hui,» comme il était autrefois, comme il fut. de tout temps, l'occupation ffys g ens riches, le délassement des Vieillards , la ressource d’unè foule de gens assez • adroits pour y trouver un moyen d’existence; mais d’honnêtes bourgeois^ séduits 'par l’exemple ef fati- v gués du bonheur obscur de la médiocrité, ne craignent pas d’avoir recours à ce honteux moyen pour se procurer, pendant quelque temps, les jouissances du luxe aux dépeus de leur réputation et du repos de leur vie eutière. Nous pourrions citer tel bon marchand de la rue des Bourdonnais, retiré des af- . faires avec deux ■•mille écus de rente , vivant paisiblement dans un coin du. Marais avec sa femme et la dernière de ses filles,. qui n’a pas craint d'abandonner son modeste logis de- la place Royale pour ouvrit à la Chaussée-d’Antin une maison de jeu où les provinciaux et les étrangers sont reçus avec une . prédilection particulière : tout y respire l’opulence, et semble prouver qtie le bonhomme a eu raison, cette fois,. de céder aux instances de sa femme et de sa fille; mais qu’on y regarde de plits près : les
meubles sont loués; on doit déjà deux termes du logement somptueux qu’on occupe ^Je souper splendide que l’on sert tous les soirs est fourni par unres; taurateur avec lequel on a pris des arrangements ruineux ; les domestiques n ont de gages que la générosité des joueurs. Uüe dame titrée .vient d’ouvrir avec plus d'éclat une maison nonvelle , et les joueurs .y courent en foule, abandonnant à ses créanciers, à ses regrets, l'ancien syndic, de la communauté, trop heureux de regagner son premier asile, si sa famille ne devait pas y rapporter. des besoins notiveaux dont la privation deviendra pour lui une source intarissablenle chagrins domestiques.
’» xv. fa soviaunt iSii.]
. ' . LES SÉPULTURES. * s *
. TqfusJt iç lôcut est conurmnendus m nobu , non
jiegligendus in nas tris.
■» ’ * ClC£H . , T lISC.
On pfcut négliger ce* choses pour *oUméme , , et on est coupable. de les négliger pour les tiens.
Ko more s hall they rise fmm llteir lowly bed.
, Gray'» F.legy.
Ils ne sortiront plus de leur sombre demeure
, lin jetant les yeux sur l’Almanach , pour y chercher la date du jour ç>ù devait paraître ce Discoûrs, j’ai lu : Samedi ,• novembre, LES MORTS. Ce dernier mot a changé, malgré moi, le cours de mes idées, je me suis senti entraîné à des réflexions au milieu desquelles je ne hais point de me. recueillir, mais qu’il m’importait d’éloigner au moment de nt’ocCuper<du travail qui demande, pour l’ordinaire, une tout autre disposition d’esprit. Dans l’espoir de donner le change à mes pensées, en m’occupant d'objets extérieurs, j étais sorti de chez moi; et, marchant au hasard , je remontais la rue de Cliçhy.
Parvenu à la barrière, je rencontre un convoi qui
s'acheminait vers le 'cimetière Montmartre : cette •
circonstance nui rend à mes tristeS méditations; je . suis machinalement le cortège, et j’entre dans ce. Champs de Repos, à la suite de celui qui n’en devait plus sortir: •••.'. • . ’
• Fatigué de ma course,. je m’assieds derrière un treillage, sur uûe pierre. d’inscription qui n’était point encore posée, et je laisse errer mon 'esprit dans cet abandon diélancoliquc que -Montaigne appelle une volupté sérieuse. Ma première réflexion" me conduisit à me demander pourquoi le. respect qu’oii a pour les rrtortÀ, 'celiri qu’on porte à leurs ' dépouilles, est, en tout pays, ep raison inverse du degré de lâ civilisation; En, effet, quelle cérémonie, quel usage de l’Europe peut êfre comparé au culte funéraire des peuples' sauvages? Ces jeunes Oaua- , diennes arrosant de leur lait la tombe de leurs enfants; ces veuvesde la Floride se dépouillant chaque année de leur chevelure pour en parer les buttes ■pyramidales sous lesquelles sopt ensevelis leurs époux; ces habitants des bords de l’Orénoque con- < servant avec tant de'soin les squelettes dp leurs jjères, qu’ils ornent de plumes, de bracelets et de colliers, sont des images d’un tout autre iptérêt que ces froides obsèques en usage chez les penples'cîvilisés.
Je ine rappelais ces tombeaux des Tures, des Indien»; qûe la piété des familles entretient avec des
soins si touchants, autour desquels fleurissent les arbustes et les plantes les plus précieux-; où de nombreuses fontaines rafraichissentet purifient l’air; et, comparant ces' cimetières dés peuples orientaux ( qu’à l’exemple des Romains nous 'appelons barbares) avec les objets de mênie nature que j’avais alors Sou.-» les yeux , j’avoue que le Veproche de barbarie me paraissait, dans ce cas du moins, bien injustement appliqué.
Le- cimetière de Montmartre, par sa position élevée, par la nature et la disposition du sol, est éminemment propre, à la destination 'qu'il a- reçue , et cette vaste enceinte,* qu 'entoure si misérablehient une muraille de terre, pourrait, à peu de frais, sous la direction, d’un homme de goût, devénir un des lieux les plus pittoresques des environs de cette car pitale. La partie la plus susceptible d’embellissement es! un petit' vallon formé par l'inégalité du •terrain, au fond duquel en a plâcé les premiers tombeaux. Les plus anciens ne remontent pas à plus de dix ou douze ans ; mais ce court espace de tempsa suffi pour consoler presque tous ces parents inconsolables ,çn style lapidaire, qui laissent croître aujourd’hui la mousse suc la pierre sépiilcralë, sans doute pour en effacer, aux yeux des vivants, les serment» trompeurs qu’ils ont faits aux morts, Déjà, faute de culture, les fleurs qu’on avait plantées autour de ces tgipbeaux sdnt devenues sauvages, et la
ronce a couvert le chemin qui y conduisait! Je cherchais à découvrir quelque toiÿbe honorée par d’illustres dépouilles ; le npm de Greuze, inscrit- seul sûr une pierre de liais, frappa le premier mes regards : ce peintre du sentiment et de la vertu n'avait pas besoin d’un autre éloge. À quelques pas de lui reposé Fragonard : une inscription modeste fait connaître son nom, son âge et son pays: tous les amateurs ont connu son talent. Un légçr .bruit queje crus entendre assez près de moi attira mon attention; je m’avançai doucement, et je" vis, avec une émotion que je ne puis décrire 1 , une jeune femme prosternée sur une tombe quelle Couvrait de / baisers, et contre laquelle venaient expirer ses sanglots ; j’cfvai* peine à retenir les miens : elle m’aperçut, et s,’éloigna lentement en baissant ‘son voile.
Je ne respectai point le seeret de sa douleur; j’entrai dans l'étroite enceinte, quelle quittait,, et je lus
sur la pierre encore hnmide de ses larqaes ?