LE . CHIFFONNIER SENTIMENTAL
Monsieur l’Ermite , un de vos correspondants a publié dans votre feuille une critiqué très ingénieuse de la niotle des / llbum ; mais il ne s’est pas. aperçu qu’il favorisait lni-méine l’abus qu’il voulait attaquer; car un journal est-il autre chose qu’un Album, où l’imprimeur engage ses amis et ses connaissances à déposer le tribut de- leur esprit et' de . leur imagination , s'ils en-ont? Cette réflexion m’a porté à faire quelques recherches sur l’origine des Album, et sur l’étendue qu’on peut donner à leur
signification. '
On en découvre la première trace dans ce sentiment d’orgueil ou d exâltation qui nous invite à laisser des signes de notre passage dans les lieux où l’on n arrive pas saps péril ou sans quelque intention remarquable. De là ces inscriptions qui couvrent les rocher* de là fontaine dç Vaucluse, les
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pyramides de Gizé , ja flèche du clocher de Stras-, bourg ; de là ces ex-volo que les pèlerins et les pèlerines philosophes allaient attacher au tombeau de Rousseau à Ermenonville , ou à la niche qui renferme son buste à l’ermitage de Montmorenci; la plus célèbre des inscriptions de ce genre est celle ‘que le second de nos poètes comiques traça sur l 'Album du cercle polaire : '' , !
Sistimus hic tandem nobis ubi defuit orbis.
Ce procédé peut s’appeler Y Album en plein vent. Vient ensuite V Album Aes murailles. Cette nouvelle espèce est encore plus riche que la précédente. On sait que les malades ou les empiriques décrivaient sur les murs du temple d’Esculape les maladies et les remèdes quf les avaient guéries. Hippocrate recueillit ées devises, et le premier et le meilleur livre .de médecine fut un Album.
Dans tous les temps, les murs des prisons, des corps-de-garde, des écoles, des auberges, ont, été des registres ouverts aux impromptus des hommes. La plume, le crayon, le stylet, le pinceau, se sont distingués à l’envi sur ces tables enfumées. On en a retrouvé l’empreinte dans les ruines d’un corps-de- ' garde d’Herculanum. On en cite mille traits, depuis le terrible cri de vengeance du proscrit de Florence ,
Exoriare aliifuis nostris ex ossibus ultor,
jusqu’aux arabçsques des écoliers de nos lycées. Les auberges offrent, sur-tout en ee genre, la plus riche inQissou à faire. On ne saurait nombrcr toutes les "choses gaies, spirituelles , originales, que les Français y out déposées depuis vingt ans dans leurs fréquents passages sur les routes d’Italie et d’Allemagne. J’ai lu sur la même muraille, à céfté d'une pensée «ligne de Pascal ou de La bruyère,. tel quatrain qui . ferait envie parmi nous au héros du distique; et audessous des chiffres tracés par la main avare dii fournisseur, l’énergique' serment'd’amcftir d ’im carabinier. Est-ce qu’aucun postillon littéraire n’ira sauver ces trésors que menace à chaque instant le balai tlune servante? . .
Passons maintenant à Y Album vulgaire , c’est-àdire à celui qui se forme aux dépens d’uu registre blanc , et qui exige le concours de deux' volontés. L’origine en est noble, sainte, majestueuse. Saint Bruno avait fondé, au sein des Alpes, le berceau dé • son, ordre; tout voyageur y était reçu pendant trois jours avec une hospitalité grave et décente. Au moment du départ, on, lui présentait un registre, en l’invitant' à y écrire sqn nom, qu’il accompagnait ordinaireiAent de quelques phrases inspirées. L’aspect des montagnes, le brait des torrents, le silence ’ du monastère, la religion grande et formidable^ les religieux' humbles et macérés, le temps méprisé et l’cternité par-tout présente, devaient faire naître,
sous la plume dés hôtes qui se succédaient dans ces augustes demeures , de hautes pensées et de touchantes expressions. Quelques-uns de nos poètes • vivants ont déposé dans ce répertoire des vers jus- • tement célèbres. Qu’est devenu ce registre si singulier et si précieux? Les solitaires l'ont-ils emporté dans leur émigration? Serait-il enterré dans quelques obscures archives de la vil lé de Grenoble ? Qu’on ne soit point étonné de mon inquiétude sur son sort; car X Album de la grande chartreuse est incontestablement le père et le modèle de tous nos Album.
Votre correspondant ne manquera pas de dire que la postérité du grand Album a bien dégénéré. Cependant il est assez doux de réunir ainsi des traits de tous ceux qu’on aime ou qu’on admire. Quelquefois, il est vrai, c’cst l’amour-propré qui impose ce léger tribut à la gloire çt à l’amitié; mais - l’amourpropre tient tant de place-dans le bonheur, qu’on peut lui pardonner un peu d’importunité, s.alif le. droit de représailles. L’avenh- d’ailleurs donnera de la valeur à ces petits recueils auxquels les contemporains ne sa vent donner que d.es ridicules. Les Anglais mettent dn prix aux lot simile, qui ne sont que des imitations fidèles d^Btriturc des personnages célèbres. La Guirlandeae Julie a, je crois, été vendue 1 4,ooo fr. dans un' encan public. Il y a, même au Marais, des Album bien supérieurs en espritet en va-
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riété à ces insipides madrigaux de l’hôtel de Rambouillet. Je ne serais point surpris que, dans cinquante ans, de potitcs-fiUes se mariassent en apportant pour dot X Album de leurs sensibles grand’nicrcs; dans un siècle de mathématiques cette considération n’est pas à dédaigner.
En poursuivant mes recherches, j’ai découvert un autre usagequi dst encore pcuconnu, mais qu’onpeut regarder comme un perfectionnement de X Album, et comme l 'ultimatum de l’ahiitié passionnée. On le doit à quelques dames tendres et nerveuses à qui leur vague inquiétude ne permet jamais d’habiter longtemps dans le même lieu. Sans cesse elles voyagent, et sans cesse elles se passionnent pour ceux ou celles qu’elles ont vus uiie semaine, un jçur, une heure ; elles ne peuvent s’en détacher, si elles n’emportent un souvenir de leur part, un léger don-qni ait tenu à leur personne. C’est un anneau, un collier, un vieux ruban, une plume, une fleur sèche, un fragment de gaze ou d’oripeau. Rien n’est froid, rien n’est vil dans ces favenrs symboliques On ne trouverait pas même étrange l’affection de ce vilain Vitellius , qui portait dans son sein un soulier de la fameuse épouse de Claude. Quand belles conquérantes reviennent’ dans leur patri^*irgées de si chères dépouilles, leur premier soin est de les disposer d’une manière convenable au bésoin de leurs cœurs. Les unes les déploient dans le Temple de f Amitié,
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construit au milieu d’un parc romantique; les autres en décorent un boudoir retiré, qui devient la Chapelle des Souvenirs-..Le plus grand nombre sp contente de les arranger dans un ineuble précieux. Comme ce dernier usage est le plus commun, te meuble qu’on y destine prend le nom générique de Chiffonnier Séntimental , qui s’applique à toutes les collections de ce genre, quel que soit leur dépôt; mais au reste, dans le temple, dans te boudoir ou dans le chiffonnier, ces innombrables débris de parure ou de Vêtement , que des esprits grossiers appelleraient la friperie de l’Europe, sont étiquetés soigneusement ,.avec la date , lé lieu et le nom de la personne qui a fait le don. On sent bien que, sans ces précautions , les dames , dont la sensibilité a un emploi si étendu , seraient exposées à faire beaucoup de méprises dans les objets de leur culte et dans la mesure de leur idolâtrie.
J’en suis fâché pour les dames françaises, mais ce n'est, point à elles qu’est due l’invention du Chiffon nier Sentimental. Je ne doute pas qu 'elles ne l’adoptent et'nele perfectionnent aussitôt qu’il leur sera connp : une mode n'entre dans le domaine de l’bistoirc qu autant quedeur aimable géqic y a mis le sceau. Je dois donc me borner à dire que lcr Chiffonnier Sentimental a été ébauché par lps âmes les plus tendres et les cœurs les plus palpitants de l’Angleterre Ct de la Pologne.’ Il semblerait d’abord que
de telles conceptions dussent appartenir aux imaginations du Midi ; mais, hélas ! il n'en est rien. Les climats ardents consument trop vite les souvenirs. Les dames y portent dans' leurs affections un positif désespérant pour nous autres mélancoliques; c’est ht que les absents ont tort, et qu’un Chiffonnier Senti- . mental serait bientôt relégué au garde-mcuhle.
J’espère que nos dames lui feront un meilleur accueil : en recevant ce présent des régions nyperbo- ■ rées ne pourront-elles pas leur rendre, en échange, de la monnaie française, telle que lès charivaris de > breloques, les bagues hiéroglyphiques, l'alphabet des fleurs? Mais j’oublie -que, pour divulguer ces mystères, il existe un Ermite delà Chaussée-d /fntin dont l’esprit est plus riche et l'observatoire mieux situé que le mleh.
1 Ces initiales sont celles Je -M. Lemontey, de t l'academie française.
PARIS A LA CAMPAGNE. iy3
N° ZVkl.
, ** • •• O rut,' quando te aspiciam?
Hor.
# Quand reverrôje lc« champs? > .
« Comment, c’est vous, ma chère? déjà de retour à Paris ! . — Ae m’en parlez pas ( locution à la mode), j’y meurs d’impatience, de chaleur, de poussière, et- d'ennui; mais, vouS-même, ma belle, comment n êtes vous pas sur le» bords de l’Orme, dans ce bel respiro, où nous ayons passé l’année dernière un mois si délicieux? — Que voûlez-vous? De maudites affaires, très importantes;, vrai ! — C’est comme moi , des signatures à donner à un notaire , un- en fant malade. — Sans doute, sans compter qu’Alfred ne peut pas souffrir la campagne. — Sans compter que vqtre mari n’en s6rt pas. — N’importe; je n’attends plus qu’une dernière représentation d 'Armide, et je revoie aux champs. — Il n’y a que celâ de bon, tna chcrfc, les prés,. les bois, les fleurs ! Alfred suit exprès pour moi un cours de botanique. »
‘ Ce commencement de conversation , que le hasard me mit à portée d’entendre , se passait entre deux jeunes dames aux Champs-Élysées : malheureusement quelqu’un les aborda, et leur entretien fut interrompu; mais la note était prise, et ‘devait servir de texte à quelques observations que j’ai recueillies sur le goût de nos belles pour la campagne.
Pendant tout l’hiver, et sans rien perdre des plaisirs de cette saison brillante , elles soupirent après le fetour du printemps, ne 'rêvent que promenades au clair de la lune, déjeuners dans les laiteries, bals champêtres sous le. vieux chêne : le mois de mai arrive enfin; mais les beaux jours sont encore incertains ; les matinées sont trop fraîches (pour des gens qui ne se lèvent jamais avant midi), et d’aijleurs on ne veut pàs perdre les derniers concerts du Conservatoire, qui valent bien, après tout, les premiers chants du rossignol.
■On voulait partir au premier juin ; mais les ouvriers n’avaient pas encôrç posé le nouveau billard que l’on fait monter dans le salon même, pour la commodité de la conversation. Tout est prêt pour le 1 5 ; les ‘chariots, partis la veille, sont chargés de tables de jeux de trictrac , de jeux d’échecs et de dames,' de sixains de cartes, etc.; le précepteur des enfants a fait la provision cle romans; il a complété la collection des proverbes de Carmoiitel : rien n’est oublié , Comme on voit , pour jouir avec dé-
lices des beautés de la nature et des plaisirs de la campagne. Le départ est déjà une fête. En avant, les jeunes gens à cheval ou sur de légers bockèys précédent la brillante calèche où sont réunies toutes les jeunes femmes; les grands parents et les marmots suivent derrière dans là pesante berline.
Ou arrive au château ; les prémiers moments sont délicieux ; on les emploie à la distribution des logements, travail essentiel, et qui suppose dans une maîtresse de maison ûne finesse de tact , un sentiment des convenances, une .expérience du monde qui ne s’acquièrent qu’à Paris.
Dès le lendemain on ne pense plus qu’aux moyens dbublier la campagne, et d’y rappeler les amusements de la ville. A onze heures, la cloche sonne le déjeuner; mais il est rare que les dames y paraissent : l’une a si mal dormi quelle s’est recouchée en sortant du bain ; l’autre boude ; celle-ci a son courrier à faire ; cette autre un roman à finir. La'pliipart dutemps il y a une bien meilleure raison quetout cela , mais on ne la donne pas; et d’ailleurs n’est-on pas convenu en arrivant que la plus entière liberté est le privilège de la campagne? Il est tout simple qu’on en use, et que. chacun passe sa matinée comme il l’entend. A cinq heures, le premier cqup du dîner avertit les hommes qu’il est temps de songer à leur toilette (car, quelle qite soit la liberté dont on jouisse à la campagne , malheur à qui se laisse entraîner
par le charme de la promenade au point d’arriver au momént où l’on se inet à table ! Il ne peut décemment s’y présenter dans le négligé du matin, et doit perdre à s’habiller un temps dout son appétit réclame un autre emploi ). A six heures; tout le monde est réuni au salon , paré comme dans une soirée d’hiver.
Ou annonce à Madame qu’elle est servie; on passe dans la salle à manger, où les lambris de marbre , les surtouts de vermeil , ornés de fleurs artificielles, ne vous rappellent encore que le luxe de la ville; mais au dessert la beauté des fruits amène naturellement l’éloge de ‘la capipagne, sur laquelle on se prépare à dire les plus jolies choses du monde, lorsque le maîtte de la (liaison , espèce de sénateur Pococurdnte, déjouetouteslcs prétentions en apprenant à ses convives que ces fruits magnifiques ont été achetés à la Halle, et que, grâce à Madame, il n’a dans ses jardins que clés arbres fruitiers à fleurs doubles.
On se lève de table, et l’on va prendre le café dans une espèce'de kiosque , d’où l’on décoùvrc Paris 'dans tonte son étendue, et dont on peut même s'amuser à compter les maisons au moyen des télescopes braqués à toutes les fenêtres.
C’est l’heure de la poste ; on se dépêche de redesccndrè au salon pour recevoir ses lettres et lire les journaux, que l’on s’arrache comme-au café F alois. Après cette Içcture et les dispussions qui en sont or-
diuairement la, suite, on se décide enfin à faire un' tour de promenade; niais il est déjà liuit heures, le temps est humide, lé serein-a ses dangers ; les jeunes gens restent au hillard, ces daines n’iront pas loin.
On rentre à neuf heures; que faire jusqu’à une heure que l’on se couche? Les jeux innocents sont bien niais, les cartes bien tristes, la conversation bientôt épuisée : on joue la comédie; on fait choix d'un proverbe de Carmontel. ; on se dispute les rôles; les démêlés de coulisses s’établissent dans le salon ; et, s’il est permis de le dire, c’est à ces petites tracasseries qu'on doit les moments les moins ennuyeux que l’on passe à la campagne. Mais cette ressource s’use, l’ennui gagne, chacun se crée des affaires pour avoir le prétexte d’aller passer un jour à Paris; les voyages deviennent plus fréquents, et les premiers jours de septembre ramènent définitivement à leur hôtel du faubourg Sàint-Germain des gens qui pouvaient se dispenser d’en sortir.
La plupart des pièces de Dancourt frondent des mœurs, des usages et des ridicules particuliers à l’époque où il écrivoit ; et I on doit convenir que si la gaieté, la franchise de son dialogue, sont de tous les temps, ses sujets ont perdu la plus grande partie de leur mérite, celui de L’à-propos. Dans le très petit nombre de pièces où il a peint des ridicules plus durables, il en est une (/a Maison de Campayne) dont le fond et les caractères conviennent de tout
point au moment actuel. Que de MM. Bernard , dans Paris, qui, sans aucun goût pour la campagne, sans aucuu moyeu de le satisfaire (supposé que ce goût leur vienne)', $e croient obligés d’aooir une maison de campagne pour se délasser de leurs affaires, el pour y recevoir un ou deux amis à la fortune du pot! Rien -de plus risible, à l’examen, que cette manie qui descend aujourd'hui jusqu'à .la classe bourgeoise la moins aisée. Le plus petit mercier de la rue Quincampoix, le plus mince employé d’une administration subalterne, veut pouvoir dire: Ma campagne. Il est vrai qu'il n’entend par là, ni- une jolie habitation sur les bords de la Seine ou de la Marne, ni une bonne ferme dans la forêt de Saint- Germain ou de Fontainebleau, ni meme un pied-àterre dans les bois de Meudon , dans la vallée de Montmorency ou sur la colline d'Auteuil. Ce que notre petit bourgeois entend par sa campagne, c’est environ quatre toises carrées de marécages dans Y Allée des Feuves, ou , le plus souvent, une chambre garnie au second dan/ la grande rue de Chaillot.
MACÉDOINE