‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 1Chapitre 27 sur 47 · N" XIX. [ I 2 NOVEMBRE I 8 I I · texte numérisé non relu

N" XIX. [ I 2 NOVEMBRE I 8 I I

CORRESPONDANCE

Je fais chaque jour l’expérience qu’il est impossible d’écrire dix lignés, sur quelque sujet que ce soit, sans compromettre dix intérêts particuliers, sans froisser vingt amours-propres : les reproches , les plaintes, les réclamations, m’arrivent de tous côtés ; et , chose assez ordinaire , les uns se plaignent de ce dont les autres se louent (car je reçois bien, de loin en loin, quelques lettres de remerciements ). Pour diminuer et simplifier un peu ma Correspondance, je commencerai ce Discours par un petit avis , dont chacun de ceux qui m’ont écrit prendra sa part sans que je sois obligé de la lui faire.

Je préviens donc ceux-ci que mon Bulletin de Paris n’est pas le Journal d’indications, et que les inventeurs de nouveautés, les auteurs de découvertes, les marchands qui cherchent à se mettre en vogue , peuvent se dispenser de solliciter une insertion qu’ils n’obtiendront pas, même au prix de certaines légitimations. Je déclare à ceux-là qu’ils doivent cher cher un autre canal pour faire circuler la médisance ,

192 COHJiESPONDANCE.

les noirceurs elles calomnies, un autre champ pointeurs intrigues, un autre instrument pour servir leur haine; enfin, je recommande à tous de ménager mon temps et leur papier, en ne m'écrivant que lorsqu'ils auront véritablement quelque chose d’intéressant à dire au public. Cela convenu, je choisis, entre toutes les lettres qui me sont parvenues , celles qui me paraissent de nature à pouvoir être mises sous les yeux de mes lecteurs.

Puis, le 12 novembre 1811.

Il y a deux mois, M. l’Ermite, que jetais entièrement de votre avis sur l’éducation des jeunes filles 1 ; je soutenais avec vous qu’elles ne pouvaient être nulle part mieux élevées que .dans la maison paternelle ; et c’est, je crois, le seul point sur lequel j'aurais été capable de ne point céder à ma femme, si l’expérience, contre laquelle viennent écliouer tous les raisonnements du monde, ne s’était déclarée en sa faveur. Je m’explique : vous saurez d’abord que je suis le mari d’une femme qui n’a d’autre tort à mes yeux que d’avoir le caractère, l’esprit et le langage un peu romanesques ; nous avons deux filles, dont le bonheur a toujours été notre première et notre plus douçe occupation ; mais

1 Voyez le n 6 VII.

CORBESPOXIMNCE. i y 3

nous voulioas y travailler par des moyens diffé-

rents.

Sans être tout-à-fait de l'avis dn M. de T,...., qui voudrait qu'on enfermât 1rs femmes à la mauière ‘ des Orientaux , je suis très-porté à croire qu’une vie plus- sédentaire, des plaisirs moins bruyants, des talents et tics vertus plus modestes , ajouteraient beaucoup à leur Considération et à notre repos. Ma femme , dont les idées sur ce cliapitiv sont diamétralement opposées aux miennes, me répétait sans cesse, . dans un jqrgon auquel j’ai eu beaucoup <b peine ù m habituer, .< qno les jeune* filles sont des Heurs, et que leur culture doit avoir pour objet d’ajouter aux charmes doflt la nature le ; a dotées. >.

Je répondais qu’on s’occupe trop des fleurs, et qu’on néf'liftc les fruits; bref , de métaphore en métaphore, nous finissions par nous disputer d'autant plusséricusement que nos filles grandissaient, ctqu’il ue fallait v plus discourir, mais se décider surl’édncation qu’on leur donnerait. Ma femme, qui vit bien celte l’ois qu’il n’v avait pas moyeu de tout obtenir, proposa tut mezzo lamine plus raisonnable qu’à file n’appartenait. <. Nous avons deux filles, me dit-elle; chargez- r vous de 1 éducation dç /.nuise ( c’est I aînée); moi , je ' surveillerai celle de t'a Imite, et nous verrons, par les résultats, qui de nous deux aura suivi la meilleure route. «

Ce plan arrêté, l’almire ;i été mise cil pension

arii

CORRESPONDANCE

chez madame Campan, où elle a reçu 1 éducation la plus brillante, tandis que sa sœur, élevée sous mes yeux , n’a pas quitté la maison paternelle. Ces deux éducations si différentes ont eu tout le succès que chacun de nous pouvait espérer. Palmire est citée par-tout comme un modèle d'élégance, de grâce et de talents; Louise possède au plus haut degré toutes les qualités solides, toutes les vertus domestiques : elles sont également bien partagées sous le rapport de la figure, elles ont droit à la même dot; et cependant (car il faut bien convenir du fait lors même qu’il prononce contre moi) il s’est présenté un grand nombre de partis pour la cadette, que nous venons de marier de la manière la plus avantageuse avec un entreprenfeur des vivres, riche de plus de \o mille livres de rente, tandis que ma Louise n’a encore été demandée que par un vieux médecin et un jeune auteur. Qu’en dites-vous, M. l’Ermite? que deviennent, à l’application, mes principes et les vôtres, et que faut-il que je réponde à ma femme quand elle m’accable du poids de mon propre exemple?

J’ai l’honneur d’être , etc.

Georges Fîikmojt.

litized bv Goo

Je ne répondrai pas avant un an à la lettre de M. Georges Frémont; en y réfléchissant il devinera pourquoi j’ai besoin d’un aussi long délai.

CORRESPONDANCE

'ÎP

Versailles, 28 octobre 1811

Monsieur l’Ermite, de quoi vous mêlez-vous?

Parce que vous n'avez point d’enfants, est-ce une . raison pour tourmenter ceux des autres? Avec vos maudites observations sur les pensionnats de jeunes demoiselles, Sur les distributions de prix, vous êtes cause que me voilà reléguée -à Versailles, où je trouverai un mari quand il plaira à Dieu. Mon père, pour qui les articles de son journal sont des articles de foi , n’a pas manqué d’adopter vos dernières rêveries sur l’éducation, et, par la même raison qui l’avait décidé, il y a trois ans, à me faire élever dans une des pensions les plus brillantes de la capitale, dont-le journal qu’il recevait alors avait fait l’éloge, il vient de m’euj’e tirer brusquement par déférence à l’opinion que vous avez manifestée dans un de vos derniers articles.

J’étais si heureuse dans ma pension! I.a matinée se passait à étudier mon'piano, à filer des sons, à dessiner des fleurs : il est vrai que j’avais une heure' d’étude très sérieuse, que jemplovais à traduire quelques sonnets de Pétrarque, quelques octaves de l’Arioste; mais, en récompense, la soirée entière était consacrée aux gavottes, aux cosaques, aux monlférines, â toutes ces danses de caractère où j’aurais excellé, de l’aveu même de mes rivales.

Grâces à vous, je suis rentrée sous le toit paternel avant que mon éducation soit achevée, sans avoir appris le pas russe et la danse du schalt, sans savoir jouer du tambour de basque et des castagnettes. On veut que je m’occupe des détails les plus minutieux d'un ménage; que j'accompagne, le matin, la femme de charge au marché ; que je .tienne le livre de dépense; que j’apprenne à coudre, à broder; et l’on me promet pour récréation une promenade, le dimanche, au Tapis-l r ert, ou le long de la pièce d'eau des Suisses. Jamais, je le sens, je ne pourrai me faire à cette vie-là; et, si vous ne voulez pas avoir à vous reprocher mon malheur, ma mort peutêtre , vous réparerez le mal que vous m’avez fait, en insérant dans votre journal un article tout contraire à celui dont je me plains. Je ne vous demande qu'une chose fort simple, et qui se fait tous les jours; si vous me refusez , comptez sur une rancune éternelle.

Atala de Samt-H....

Je ne suis pas bien sûrde remplir exactement les intentions de ma jeune correspondante en publiant sa lettre; mais ses reproches m’ont paru si bien fondés, ses raisons si frappantes , que j’aurais craint de les affaiblir en cherchant à les faire valoir.

CORRESPONDANCE

Sainte-Pélagie, le a novembre r 8 ■ j ■

Vous me connaissez au moins de réputation , mon cher monsieur; ce qui fait que vous serez moins surpris en voyant de quel Heu ma lettre est datée, et que vous trouverez tout simple que je m’adresse à vous de préférence pour réclamer publiquement contre l'abus dont je suis victime : d’ailleurs , en ma qualité de reclus, j’ai droit à la bienveillance d’un ermite.

On prétend que je suis un des jeunes gens les plus dérangés de Paris, le tout parccque je dois quelques mille francs à des selliers, à des horlogers, à des taillcürs, gens que j’ai mis en réputation , et qui n’en exigent pas moins que je les paie. Depuis dix ans que je suis à Paris, jai trouvé le moyen de joindre à mon patrimoine cinq cents louis de dettes par an , ce qui me fait tout juste un revenu de douze mille livres de rente , que je dépense de la manière du monde la plus honorable. Pour vous donner une idée de mon talent pour les dettes, vous saurez que je suis parvenu à me fure prêter quinze cents francs par un juif de la rue cW Blancs-ManteauX, sur un simple billet à ordre ^ car j’ai toujours eu pour principe de ne jamais faire de lettres de change , et je me suis toujours dit, avec un de nos meilleurs poètes comiques :

C’est jouer trop 'gros jeu que risquer le par corjis.

COHIiESHONDANCE.

Après cela vous'me demanderez par quelle fatalité je nie trouve où je suis? Par suite des ruses d’un vieux matois d’huissier : à l'aide d’une rame de papier timbré, qite ne déchiffrerait pas le plus habile expert; dune assignation, p friant à un homme se disant son portier (notez que c’est une portière); d'un juge, fnent pur. défaut signifié au domicile du dé-, biteur; d’un visa des pièces , dont les frais ont été réglés à 2" 4 francs cent., non compris le coiil du présent; finalement, à l’aide de tout ce grimoire infernal, que je n’ai eu ni la patience ni la possibilité de lire, je me trouve claquemuré dans une prison du faubourg Saint-Marceau.

Vous sentez, monsieur, lès suites que peuvent avoir de pareilles vexations, si 1 ou ne s’empresse d’y mettre ordre. Quel est le jeune homme qui peut se flatter d'échapper aux huissiers, s’ils ont trouvé prisé sur moi? On ne fait des dettes que pareeque l’on a du crédit; le crédit est l'ame des affaires : s'il nous faut payer comptant, uous b ' achèterons rien, les ouvriers 11 c travailleront plus, l’industrie s’éteindra, et le com-

Ï icrcc finira par s’anéantir. Il s’agit d’arrêter le mal ans sa source, et personne ne peut le faire avec plus de succès que vous : occupcz-vous-en, je yous prie ; de mon côté, je vais employer mes loisirs à composer un vaudeville où je tournerai les créanciers en ridicule, à faire une satire contre les huissiers ,• avec cette épigraphe :

CORRESPONDANCE. '

Quisfunem quem meruêre dabit ?

et un mémoire contre la contrainte par corps avant 1 âge de quarante ans. Je compte sjir le produit de ceS trois ouvrages pour sortir d’ici , et je desire que vous les annonciez d’avance dans votre Bulletin.

J’ai l’honneur detrc, etc. *

. Erxest.

Paris , le 3 novembre i S 1 1 .

Monsieur , j’ai la plus grande confiance eu vous, et je vous regarde comme le véritable arbitre du bon ton et des convenances : veuillez donc éclairer mon incertitude sur un point très important, puisqu’il ne s’agit pas moins que de la réputation et de la santé. Pour ne point abuser de votre temps ct-dc votre complaisance, je poserai la question en très peu de mots.

J’habite ordinairement la province: obligée de suivre mon mari dans la capitale, où ses affaires l’ont appelé et le retiendront quelques mois encore, ma santé, très délicate, a souffert de ce déplacement, et mon médecin m’a recommandé l'exercice. Gomme je ne connais personne dans cette ville, et que je demeure dans le voisinage des Tuileries , je ne manque guère , lorsque le temps le permet, de faire seule deux ou trois fois le tour de ce beau jardin, et cette promenade journalière

CORRESPONDANCE

me fait un bien infini. Après cela, croiriez-vous , monsieur, que mon mari m’engage à y renoncer, et cela, sous prétexte qu’une femme qui n’a pas cinquante ans ne peut se promener seule dans Paris , sans donner d’elle une idée très défavorable? 11 est bien vrai' que j’ai eu plus d’une fois l’occasion de m’apercevoir, dans mes promenades, que j'étais l’objet d’une attention particulière; mais je vous avouerai franchément que j'expliquais cette curiosité d’une manière beaucoup plus flatteuse pour mon amour-propre. Mon mari n’est point galant, il tient à son opinion; mais, en matière pareille, il ne fait pas autorité pour moi,- et je continuerai à me promener seule jusqu’à ce que vous m’ayez fait connaître votre décision. ‘

.l’ai l’honneur deti - e , etc.

VicfomfiE de M. . . .

Quoique je sois assez généralement disposé à donner raison aux femmes contre leurs maris, je croirais manquer à la confiance que m'accorde mon aimable correspondante, si j’étais cette fois d’un autre avis que son époux. 11 est très vrai qu’une jeune femme ,à Paris , ne peut se montrer seule dans une promenade publique : mon seulement cela n’est pas du bon ton , ce qui ne veut pas dire grand’ chose; mais cela n est pas convenable, et par conséquent il faut s’en abstenir ; car s’il est permis de braver la mode ,

CORRESPONDANCE

il ne l’est pas de braver l’opinion. Maintenant, si madame de M*" ine demande pourquoi J’usage , qui défend aux femmes de se promener seule* , leur permet de se promener par-tout accompagnées de plusieurs jeunes gens, et, qui pis est, d’un seul, je répondrai -que je ne suis point chargé de rendre compte de toutes les contradictions de nos mœurs , et qu’après to«t il y a des choses très innocentes qu’on ne doit pas faire , par la seule raison qu elles sont dans les habitudes de gens avec lesquels il faut éviter toute comparaison.

UNE FAMILLE

«° xx. [17 novnm 1811.]

UNE FAMILLE

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