DE LA CHAUSSÉE-D’ANTIN
lléla» ! où donc clicrdier, où trouver le bouheur ? Nulle part tout entÿrr, par-tout avec mesure.
Volt. , Disc, en vers.
Réponse à un bourgeois du Marais
Au nom de la- paix, mon cher monsieur, faites la mienne avec les habitants de votre quartier; il- m’est trop pénible de penser que je puis être une occasion • do trouble entre des citoyens dont j’honore les mœurs patriarcales et les vertus héréditaires : dites-leur bien que je suis prêt à affirmer, par serment s’il le faut, que depuis les intrigues de la belle Marie, les-petits soupers de Ninon et lés petites débauches du bonhomme Chapelle, il ne s’est rien passé aitMarâis qui ne soit conforme aux jjtglcs de la plus saine morale : faites, je vous en prie , entendre raison à ces bonnes f
1 Voÿcz le n" V.
DE LA CH AUS&ÉE-d'aNTIN. 2o3
liâmes de la place Royale, qui veulent m'ùrracher les y eux, pareeque j’ai dit qu’on dînait à deux heures dans la rue Bouchcrat , qu’on s’y couchait à neuf, et que le luxe des équipages ne s’élevait guère audessus de la demi-fortune. J’ai laissé, je m’en souviens, échapper le mot de vanité bourgeoise; mais, après tout, ce n’est pas trop d’un ridicule pour tout un quartier, sur-tout quand il ajoute au bonheur. Jouissez du vôtre, mais avec modestie, s’il e*t possible, et ne soyez pas choqué d’apprendre qu’un pareil bonheur fait pitié à nos Mondors de la Chaussée-d’Antin. Maintenant, pour savoir jusqu a quel point ce mépris est injuste et déplacé, il vous suffit de jeter les yeux sur uu petit tableau de famille dont je vous garantis la fidélité.
• S’il vous est jamais arrivé do pousser votre promenade jusqu’au boulevart Italien, et si, dans une de ces excursions inusitées, vous avez parcouru la rue du Mont-Blanc dans toute sa longueur, .vous aurez peut-être remarqué, au bout-dune longue allée de marroniers, un hôtel d’une apparence plus élégante que fastueuse, dont le péristyle est formé par une espèce do tente en coutil , supportée par des faisceaux d’armes : c’est là que je laisse étendu mon parapluie à canne, quand, dans l’hiver, après l’heure de la Bourse, je vais voir mou vieil ami M. N*”, l’un des plus riches et des plus honorables banquiers de cette ville. On pourrait croire
ONE FAMILLE
qu’un homme pour qui le travail est le premier des besoins et des plaisirs; qui jouit d’une santé parfaite, d’une fortune de deux cent mille livres de rente et d’un crédit inébranlable, fondé sur une réputation sans reproche; qui joint à ces grands avantages celui d ’êye l’époux d’une femme charmante, et le père de deux enfants dont il est tendrement aimé; on pourrait croire, dis-je, que M. N*'* est l'homme le plus heureux de la terre, au sein d’une famille à laquelle son excellent cœur, sa générosité sans bornes ne laissent rien à desirer; et cependant personne , dans cette maison , n’est content d’un sort qui fait envie à tout le monde!
M. N*" a épousé , en secondes noces , une femme de vingt-cinq ans, d’une beauté remarquable, et qu’il aime à l’idolâtrie. Toute jeune quelle est, son caractère l’est encore davantage, et la toilette est la seule affaire de sa vie : les plus beaux tissus de Cachemire encombrent scs chiffonniers ; Sensier, tous les six mois, remonte ses parures de diamants et de perles; Leroi lui fait hommage des. prémices de sou industrie ; Nourlier tient toujours eu réserve pour elle des étoffes du goût le plus nouveau ; ses équipages (dont son mari ne se sert jamais) sont cités pour leur élégance : indépendamment d’une terre magnifique à quinze lieues de Paris, elle a, dans la vallée de Montmorenci, une jolie maison de campagne , dont elle a fait le rendez-vous de la société
DE LA CHAUSSÉE-D’aNTIN. 2o5
la mieqx choisie et des artistes les plus distingués.
Eh bien! qui le croirait? un chagrin secret la dévore, la suit par-tout, à sa toilette, au milieu de ses amis , dans sa loge à l’Opéra ; son existence entière en est empoisonnée :
Et tacitum vivit stib pectore vulnus.
N’allez pas vous imaginer qu’il s’agit d’une passion malheureuse ôu contrariée : M“' N*** est coquette , mais elle n’eri est pas moins attachée à ses devoirs. Le sujet caché d’une si profonde douleur, c’est que la rue du Mont-Blanc commence à -perdre son éclat; que les boutiques l’envahissent de tous côtés, et que dernièrement, à la sortie de l’Opcra-, elle a bntenduque l’on disait derrière elle : a Voyezvous cette jolie femme ? C’est M m ' N***, dont le marina ce bel hôtel dans la rue du Mont-Blanc, à droite, entre te chapelier et le parfumeur. » Plus de repos, plus de bonheur pour elle, jusqu’à ce quelle ait un hôtel dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré; un hôtel qui ait un nom-, et qui fournisse l’occasion de dire : «J’occupe l’ancien hôtel de..., près du palais du prince de T... » Par malheur une maison de banque ne se déplace pas aussi facilement qu’un boudoir de petite-maîtresse; et voilà mon vieil ami condamné, jusqu’à ce qu’il ait quitté les affaires, à voir sa femme se consumer dans des maux de ,
2of)
UNE FAMILLE
nerfs , que le docteur Alibcrt traite fort inutilement. ••
Cette puérile ambition, dont sa femme est tourmentée , rend sa fille encore plus malheureuse. Amélie n’a pas plus de seize ans : aux avantages d’une figure charmante, d'un esprit orné, des talents les plus agréables, elle joint celui d’être comptée au nombre des plus riches héritières de Paris. Prés d'une belle-mère dont on la croirait la sœur, elle jouit de tous les agréments d'une jeune personne et.de la liberté d'une femme mariée : point de bals, point de concerts où elle ne brille; on lui a déjà dédié dix recueils de sonates , vingt Cahiers de romances; son Album , eu quatre gros volumes, ne suffit pas à la foule des inscripleurs ; elle est l’objet de tous les vœux, de tous les hommages. Son père est dans l’intention de la marier au fils de son ancien associé, digne à tous égards d’être son gendre ef son successeur. Tout se réunit en faveur de ce mariage, tout, excepté le consentement d’Amélie.
Une jeune personne de ses amies, élevée comme elle à Saint-Germain, mais beaucoup moins bien partagée du côté de la fortune, vient d'épouser un maréchal d’empire. Dans la visite de noces que celle-ci lui a faite, Amélie n’a pu voir, sans nue extrême jalousie, ces livrées à larges galons de ‘soie, cette voiture décorée d’armoiries peintes par Devaux, et peu s’en est fallu qu’elle ne se trouvât mal de dépit