DE LA CHAUSSÉE--DANTIN
en entendant annoncer la jeune mariée par le titre de son mari.
• Charles, son frère, a vingt-deux ans, et son père lui fait une pension de vingt mille francs; mais cette somme est bien loin de suffirè à ses dépenses,; ses équipages de chasse le ruinent. Depuis qu’il a obtenu une lieutenance de louveterie, il lui faut des piqueurs, des meutes; il a dépensé son revenu de six mois pour s’en faire une de cinquante chiens du mèmè pied , et pour transformer en chenil l orangerie du château paternel. Charles est d’une grande force à la paume: il y joue gros jeu; mais comme il a encore' plus d’amour-propre que de talent, il ne veut recevoir d’avantages de personne, pas même de M. Dur... 1 : aussi Charles perd-il toujours.
U n’a pas compté depuis quatre ans avec Léger, Aslhleg’ct Pauly , qui commencent à se lasser de lui fournir à crédit des habits , des bottes et des cari'cks. 11 passe ses matinées au lir de Le Page, au Bois ou au Rocher de Cancale, dépense ,plus de mille écus par mois, et vient ‘de temps en temps m’emprunter quelques louis pour achever de payer une jument anglaise ou un cheval turc que Rivière ou Lafolie ne veulent vendre qu’au comptant. Je lui fais acheter par un ‘sermon l’argent que je lui prête,
1 Durcau-Delamallc.
UNE FAMILLE
et je n'ai pas de peine à le faire convenir qu’après la vie d’un clerc de procureur, la plus insupportable est celle d’un jeune homme que le désœuvrement fatigue et que les créanciers assiègent.
Tel est l’intérieur de cette famille , dont le chef serait l’homme le plus heureux du monde, s’il pouvait l’être indépendamment de ceux qui l’entourent; si les goûts de sa femme et de ses enfants, en opposition constante avec la simplicité de ses moeurs et de ses habitudes, ne le forçaient à un genre de vie qui ne lui convient en aucune manière.
Je crois le voir encore dans lp comptoir de son père, aq milieu d’une claire-voiede noyer, calculant l’Amstcrdam-èrt/jco et le cours du change sur un large bureau recouvert d’un gros cuir noir : c’est là qu’il a doublé la fortune de sa maison , déjà très considérable, en accréditant un nom que l’opinion publique associait à éeux des Davilliers, des Ternaux, des Lafitte, dont s’honore le commerce de France.
Depuis son second mariage, ses habitudes ont été totalement dérangées. Sa femme a profilé d’un voyage qu’il a été forcé de faire à Hambourg pour décorer ses bureaux : les ouvriers se sont emparés du local ; les modcstesKjtages en sapin qui supportaient depuis cinquante ans les livres de commerce ont été remplacés par des rayons en acajou ; des paravents à glaces ont été substitués à la claire-voie; un magnifique secrétaire à cylindre, chef-d’œuvre de
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Ravrio,a pris la place de l'énorme bureau noir; des bronzes antiques, d’élégants quinquets à globe, ont été disposés avec un goût infini sur des tablettes en citronnier, à filets de cuivre. Désespéré de ces changements, mon pauvre ami, à son retour, s’est vu forcé de les recevoir comme une attention de sa femme, et de cacher, sous un air de satisfaction, le chagrin véritable qn’il en ressentait. •
Pour comble de disgrâce. Madame avait fait placer chez lui cinq ou six jeunes gens, tous recommandables par leur goût et leur talent pour la musique; et comme dans le nouvel arrangement les bureaux sont contigus à la salle du concert, c’est le plus souvent au bruit d’une symphonie d’Haydn, d’an chœur de Gluck ou d’un finale de Mozart, que les commis calculent les comptes courants, relèvent le mémorial, et numérotent les bordereaux.
Voyez maintenant, mon cher monsieur,' si, tout bien calculé, vous netes pas véritablement plus heureux avec une femme qui n’a de volonté que la vôtre, avec une fille qui vous chante tous les jours au dessert : Parlant pour ta Syrie; Bocage que l'aurore, etc.; avec un fils qui peut, en travaillant encore une dizaine d’années, savoir assez de mathématiques pour entrer dans les ponts-ct-chaussées ; si vous n 'êtes pas plus heureux , enfin , au Marais avec vos dix mille livres de rente , qu’un des plus riches particuliers de la Chaussée-d’Antin , comblé
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des faveurs de la fortune, mais obligé sans cesse de faire à ceux qu’il aime le sacrifice de ses volontés , de ses goûts et de ses habitudes.
J’ai l’honneur de vous saluer.
CORRESPONDANCE de l’ermite.
W* XXI. [ai WOVEMBKE l8ll.}
CORRESPONDANCE'
Un bourgeois du Marais vous a écrit dernièrement , monsieur , qu’il était l’homme du monde le plus heureux avec ses dix mille livres de rente. Je ne suis point du tout de son avis, quand je considère qu’il est de l'essence d’un bourgeois d’être envieux et jaloux; car il me semble que l’envie et la jalousie suffisent de reste pour attrister et même pour empoisonner tout-à-fait la vie. Assurément ces misérables passions ne peuvent être nulle part plus puissamment excitées que dans cette immense ville, où sont rassemblées toutes les merveilles du luxe le plus raffiné et le plus ingénieux. 11 est bien difficile qu’un habitant de la rue Boucherat ne crève pas de dépit en songeant à tout ce qui se passe de beau et de brillant sur la fameuse Chaussée, où vous vous êtes retiré, monsieur, et dont vous nous décrivez fort agréablement les mœurs.
* Cette lettre est de M. Berchoux, auteur des poèmes sur la Gastronomie j sur la Danse {Note de l’éditeur.)
212 COURESPON DANCE
Permettez-moi de vous faire connaître un bourgeois beaucoup plus heureux que tous ceux de Paris ensemble : c’est celui qui est le premier de son village, et qui brille seul, avec quatre ou cinq mille livres de rente, au milieu d'une petite société beaucoup moins riche, et composée de pauvres petits bourgeois sachant tout justement lire, écrire et chiffrer, pour toute éducation et pour tout génie. Mais, fran^ement , il s agit de moi en cette occasion ; et comme je pense que vous ne voulez pas vous borner à connaître les hommes qui habitent la rueCérutti ou hwue Saint- Louis , je vous adresse le tableau , du moins fidèle , des moeurs villageoises de ce bienheureux mortel qui a l’honneur d’être le premier de son village ; ce qui, du temps des Romains même, valait mieux, comme voiis savez, que d'être le second dans Rome.
Le village que j’habite n’est situé ni sur une Chaussée ni dans un Marais, mais bien au fond d’un vallon très riant, éloigné de plus de six lieues de toute ville ou village un peu important , et ne correspondant presque jamais avec eux. J’ai, au beau •
milieu de ce village , une maison ayant six croisées de face et deux étages assez élevés, dominant d’une manière saillante toutes les maisons d’alentour, et les écrasant en quelque sorte. J’ai un salon où je me tiens les fêtes et dimanches seulement, et dont j’ai le soin , ces jours-là, de laisser les fenêtres ouvertes quand il ne gèle pas, pour que le public de
DE L’ERMITE
G 1 ”* puisse le voir à son aise en passant. Ce n’est pas, je vous assure, un des plus tristes moments de ma vie que celui où je vois jeter des regards d’envie et d’admiration sur mon ameublement, quoiqu'il ne soit pas neuf, et qu'il n’ait pas été renouvelé depuis quelques générations. Mais il est si parfaitement conservé , qu’il a encore , de la nie , un très grand éclat. Il est vrai qu’on ne voit jamais l’étoffe de satin jaune et blanc qui garnit mes fauteuils, mes cabriolets et mon ottomane: pareeque les couleurs en étant fort délicates, je les laisse toute l’année couverts d’une toile grossière. Mon père, mon grand-père en usaient ainsi, etj’ai la même habitude, par ménagement pour leur mémoire’ et pour mon meuble , qui pourra passer ainsi à la postérité la plus reculée. Je ne savais pas encore, il y a peu d’années, quoique je sois déjà avancé en âge, de quelle étoffe ce meuble était garni, et c’est par hasard qu’un jour la curiosité me prit, et que je soulevai un coin de toile sous lequel je découvris, non sans un peu d’étonnement, le satin patrimonial, si je puis m'exprimer ainsi.
■* Tout ce qui décore d’ailleurs mon salon est parfaitement en vue, excepté pourtant ma pendule et ma glace v qui sont recouvertes d’une gaze jaune, à cause des mouches et de la poussière, Ma tapisserie est composée d’une toile peinte sur place par tin Piémontais, il y a environ cpiatre-vingt-dix
DE L'ERMITE
ai5
Je vous laisse à penser si je brille dans ce* réunions de village , et si en lisant , en quelque sorte, ma supériorité dans tous les yeux, je ne suis pas encouragé à dire ab lioc et ab bac toutes sortes d'impertinences, et à en rire moi-même de toutes mes forces et de tout mon cœur. Y a-t-il, en effet, mie • position plus douce que celle d 'être admiré, considéré uniquement et sans contradiction ; de passer pour un puits d'esprit et de science, quoique je ne sois peut-être qu'un ignorant, soittlit entre nous et entre dix ou douze mille de vos lecteurs , seulement?
i’ar exemple , j’ai eu occasion cl g briller bien complètement au sujet de la comète dont nous nous sommes beaucoup Occupés avec tout f univers, sans doute. Vous pensez bien qu’en , ma qualité d'aigle, on ma fait cent questions sur son compte. On m’en fait encore, et sur aucune je ne demeure court, comme vous pouvez croire. Les millions de liencs ne me coûtent guère, et, à tout hasard, je la fais voyager comme une folle autour de tous les astres qui me passent par la tête, et cela sans, éprouver la moindre contradiction. Mais j’ai eu sur-tout une grande jouissance'à faire l’esprit fort, et à rassurer une douzaine de bourgeoises qui ont eu vraiment beaucoup d’effroi, et qui ont craint un moment pour la terre , à cause de cette énorme chevelure de la comète, laquelle chevelure ne leur paraissait point du tout naturelle. J’ai dit à cçs dames et à
CORRESPONDANCE
leurs maris, aussi un peu alarmés, je leur ai dit qu'ils étaient des esprits faibles, des êtres superstitieux, fanatiques même; je les ai engagés de toute la force de mon esprit à dormir tranquilles ; je leur ai répondu, corps pour corps, que la comète ne leur ferait aucun mal, non plus qu’à l’univers : je leur ai donné, au surplus, ma parole la plus sacrée quelle était éloignée de la terre dé plus de cinquante-quatre millions de lieues de poste ( car nous avons nos lieucs'de pays qui sont le double plus longues); et je me suis trouvé d'accord sur ce point, à une demi-lieue près, avec M. Burkhart, de l’Institut de France. Alors les alarmes c coup cessé; et non-seulement la plus grande sécurité régne dans tout le village, mais même tous mes voisins voient maintenant la comète avec le plus grand plaisir ; et quand je leur ai dit qu elle pourrait bien paraître encore un mois ou deux au-dessus de notre village, ils m'ont répondu unanimement qu’ils ne demandaient pas mieux ; et à ee propos, vous remarquerez, s’il vous plaît, en passant, les progrès infinis que la raison a faits tout à coup dans mon canton.
Vous pouvez déjà, monsieur, vous faire une idée approximative de mes jouissances , qui sont telles quelles pourraient bfen m’être enviées par vos plus beaux génies de la capitale, dont on ne fait pas toujours, sans doute, tout le cas qu'ils méritent, et
mem >nt tout à
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qui sont, en quelque sorte, éclaboussés les uns par les autres dans le tourbillon où ils sont placés. Que si j’ajoute à cela que je suis le seul particulier qui ait, à six lieues à la ronde, un pigeonnier, un fusil à deux coups, un chien d’arrêt, une petite jument courte queue, une selle garnie de velours cramoisi ; que je suis le seul qui ait un petit jardin dout j’ai fait mettre dernièrement les allées tout en zigzag, .comme en Angleterre; que j’ai , dans co jardin , une montagne de six pieds de haut, un joli tombeau sur lequel j’ai fait graver plusieurs plaisanteries de mon invention ; un temple peint à fresque; Vertumne et Pomone en pierre de taille , et V émis eû terre cuite ; que je suis le seul qui cultive l’bortensia, la pomme d'amour, le laurier rose et les. plantes grasses; alors vous ne douterez plus de mon extrême bonheur, et vous ne penserez pas qu’un bourgeois de Paris puisse jamais me le disputer, quel que soit le quartier qu’il habite. Encore vous ai-je fait grâce "des gentillesses de mes enfants , des agréments de ma vertueuse compagne : si je vous citais la moitié de tout ce qu’elle dit de joli et d’aimable dans un quart d’heure, quand elle est en train, cela passerait singulièrement les bornes d’an article.
J’ai l’honneur de vous saluer.
Alexis Phascet.
CORRESPONDANCE
Pans, 9 novembre 1811.
Ma femme vous sait d’autant pins de gré, monsieur, d’avoir signalé avec indignation la conduite peu décente de quelques habitués des petits spectacles, qu’elle s'est trouvée, il y a quelques jours, dans la situation où vous supposez une mère de famille obligée de quitter sa loge pour éviter de jeter les yeux sur ceux qui la composent.
Maintenant j ai à vous porter une plainte qui intéresse moins essentiellement les bonnes mœurs , mais dont l’objet suppose également cet oubli des convenances et des égards mutuels qu'on se doit dans les réunions publiques. L’orchestre, dans nos grands théâtres, était, il y a vingt ans, la place des vrais amateurs, de ceux qui veulent tout voir, tout entendre , et qui connaissent, à cet égard , les inconvénients des loges. Je ne sais comment il s’est fait que des places si chères et si recherchées ont été tout à coup, à tous lès spectacles, livrées à la foule des billets gratis et des entrées de droit ou de faveur. Je tiens à mes ancienhes habitudes; j'aurais continué à braver l’inconvénient d’ètre entouré de toutes les femmes de chambre des actrices, de tous les créanciers des auteurs et des acteurs ; mais, je l’avouerai , à soixante ans passés, jo n’ai plus ni la force, ni le courage dont on a besoin aujourd’hui pour occuper, sans humiliation , une place à l’orchestre, à côté de certains
DU l’EIVMITE.
personnages qui viennent, depuis quelque temps, y faire preuve et parade de valeur. Ces messieurs, employés probablement dans les vivres ou dans les fourrages de l’armée, et qu’à l’énormité de leurs feutres on pourrait prendre pour des militaires, affectent de troubler la représentation en riant aux éclats, en parlant assez haut pour imposer à leurs voisins le supplice de les entendre; et si par hasard un de ceux-ci témoigne , par le plus léger mouvement des lèvres, le désir dé s’y soustraire, un regard terrible de l’orateur, qu’accompagne toujours certaine épi-, tbéte .de pékin , fait rentrer à l'instant le bourgeois dans le devoir. Comme. rien n’est, en général, plus opposé à l’esprit français, aux exemples de décence et de politesse qu’ont donnés en tout temps les militaires de notre nation ; que ces manières insultantes et ridicules , c’est en faire justice que les faire connaître.
J’ài l’honneur d’être , etc.
POT-POURRI