‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 1Chapitre 30 sur 47 · R* XXII · texte numérisé non relu

R* XXII

* POT-POURRI

In tenui laùor.

Virgile.

Le* petite* chose* ont leur intérêt

• Un Anglais, d’un tour d'esprit assez plaisant, a fait, il y a quelques années, un livre de ce qu’il appelle lès Tribulations de la vie humaine; il aurait pu l'augmenter du chapitre des tics et des manies dont quelques personnes sont atteintes, et qui font, , a leur insu , le supplice de ceux qui les entourent. C’est ’urt homme plein de sens que M. B***: bien qu’il parle beaucoup, on l’éconterait avec plaisir, n’était l’habitude qu’il a contractée de vous déboutonner votre gilet en causant, ce qui n’est pas sans inconvénient pendant l’hiver. Tout le monde connaît le vénérable Laujon ; il sait beaucoup d’histoires; il aime à les conter; mais on les a tant entendues, que ce n’est plus qu’à force de ruses qu’il peut, de temps en temps, s’assurer un auditeur. C’est quelque chose d’assez amusant que de l’examiner dans un salon, choisissant sa victime, et prenant

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tous ses avantages pour quelle ne puisse lui écbapper. Pour première sûreté, il saisit son homme par un bouton de son habit , l'isole du groupe où il se réfugie, et le conduit avec adresse dans un angle de l’appartement, où. il l’incruste, pour ainsi dire, et le tient bloqué jusqu’à ce qu’il ait entendu, pour la vingtième fois peut-être, l’anecdote du régent et du cardinal Dubois au bal masqué, ou telle autre aventure aussi nouvelle. Il n’est guère plus facile de prendre son parti sur l’entretien humide de M. de T**', dont les paroles ne se font jour qu’à travers la pluie très fine que ses lèvres font voler autour de lui ; sur la manie du C*** de V”*, qui affecte de parler bas , et ne manque guère de vous prévenir qu’il est malhonnête de faire répéter , etc. , etc. Chacun de nos lecteurs se rappellera sans doute plus d’un original qui pourrait figurer daus cette galerie.

> ■ — L’usage des voitures de place est d’une utilité si généralement reconnue, qu’on est tout étonné d’apprendre qü’il ne date que du commencement du dernier siècle, et qu’avant cette époque on iïe se servait que de brouettes ou de chaises à porteurs. Ce fut un maître d’auberge de la rue Saint - Antoine qui eut la première idée de cette utile entreprise: son enseigne était à [Image Saint-Fiâcre , et c’est de là que, vient le nom que les voitures de place ont toujour%porté depuis.

. Le luxe des équipages ne remonte pas à une

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époque beaucoup plus reculée. Laporte raconte que, dans l’enfancç de Louis XIV, ce prince, voulant aller se baigner à Conflans, fut obligé d’y renoncer , vu le mauvais état de ses carrosses. A deux siècles de là, un conseiller ap parlement se rendait au Palais sur One mule, et donnait assez souvent la croupe à un confrère. Mais , pour ne parler que des changements qui peuvent encore avoir des témoins vivants, nous observerons que, vers le milieu du siècle dernier, on ne comptait à Paris que six ou sept cents voitures bourgeoises qu’on en compte aujourd’hui quatre mille,- et que le nombre des fiacres s’est accru dans une proportion beaucoup plus grande encore. Il en existe aujourd’hui deux mille; ce qui suppose, pour l’entretien de la voiture, des chevaux et du cocher, un gain journalier de 1 5 francs environ , produit d’une douzaine de courses à un franc 5o c. , aux termes du règlement. • • - • •

A propos de fiacre, on avait annoncé l’année dernière, comme devant paraîtra, uu petit poème de la façon d'un cocher de fiacre : s’il existe, en effet, quelque bel esprit qui sache manier le fouet et la plume , il devrait bien nous faire l’historique des courses, seulement pendant un mois. Quelle foule d’observations ne pourrait-il pas recueillir! Quelle foule d’originaux n’aurait-il pas à dépeindre ! Ce solliciteur , ce candidat en bas de soie dès neuf heures du ma-

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tin , qui court assiéger l'antichambre de l’homme en ’ place qui rêve au moyen d’éluder sa visite ; ces champions moins bouillants le matin que la veille, et qu», tout en s’acheminant vers le bois de Vincennes, où doit se vider leur querelle , font de sages et tardives réflexions sur la force d’un préjugé plus difficile à braver que la mort; cette jeune dame cachée sous un voile, qui monte en fiacre d'un air si inquiet , en indiquant tout bas les bains Saint- Joseph ; ce drapier de la rue Saint-Denis, tout fier de marier sa fille à un contrôleur des contributions, et qui trouve le moyen de faire entrer dans la voiture les douze personnes de la noce. L’intérieur d’un fiaore serait une chose bien amusante à connaître; et qui pourrait s’y. cacher peqdant huit jours aurait en sortant de là bien des révélations à faire.

— Ou reprochait, il y a quelques jours, à un jeune homme à qui il ne manque que de l'instruction et du bon sens pour’avoir de l’esprit , de vivre dans le désœuvrement le plus complet ; et l’on fut fort surpris de l’entendre soutenir qu’il était un des hommes les plus occupés de Paris, par la seule raison qu’il en était le plus à la mode ; ce qui suppose, selon lui, une foule de recherches, de connaissances dont on est bien loin de se douter.

» Qu’un de vous, ajouta-t-il, ait besoin d’une paire de bottes , il la commande à son cordonnier ; et, pour peu quelle soit à peu près dans les formes

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convenues, il croit, avec cela, pouvoir le matin se présenter par-tout; mais moi, qui me dois à moimême et aux autres de ne rien produire que le bon goût et le bon ton u'avoueut, je sais qu'un homme qui se respecte ne doit porter de bottes russes que celles qui sortent de chez Asthley; que le seul homme pour la botte à revers est le fameux Dodu: ; qu'il faut s'adresser à Kiggen pour les bottes militaires; ù Sakoski pour les bottes à l’écuyère, etc. Le nom de Leroi est dans toutes les bouches, mais co mb ien y a-t-il de gens qui savent qu'il n’est véritablement inimitable que pour les chapeaux, et que mademoiselle Desf)eaux lui est très-supérieure pour l’invention du bonnet; tÿi'Herbauit n’a f*unt de rival dans l’art de couper un manteau de cour; Laboulée pour la grâce de ses sultans, la richesse de ses corbeilles de mariage et de baptême? S’agitil de bijoux, je suisbieu sûr de vous apprendre que Mellerio est le premier homme du monde pour les bagues hiéroglyphiques et lithologiques; Nitol poulie dessin et la monture des boucles d’oreilles ; Pilaux pour la magnificence de ses diadèmes et le mobile éclat de ses aigrettes : je ne parle point des riches broderies de Picot , des dentelles magnifiques de madame Colliau v des étoffes de Lenormand , de V srsepuis, etc. » Ce jeune homme se préparait à nous ouvrir les trésors de son érudition , mais l’arrivée de son tailleur, avec lequel il avait à délibérer sur les

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pointes d’un gilet, interrompit une conversation qu'il nous promit de reprendre quelque jour.

— La manie des paradoxes menace d'envahir, notre littérature; et*, pour peu que? cela continue, on en viendra bientétiù soutenir, comme le Cléon de la comédie du Méchant , que rien n'est vrai sur rien. Jusqu'ici l’on s’était imaginé que la mythologie des Grecs était une source inépuisable d’images riantes et gracieuses; que l’Amour et son bandeau, Vénus et sa ceinture, les Grâces, les Nymphes, et les Muses, offraient à l’imagination une galerie de tableaux enchanteurs : l’année dernière un auteur, connu par beaucoup d’autres romans, nous a prouvé en arabesque que les Athéniens étaient le peuple le plus mélancolique de la terre, et que ses fables sont ce qu’il y a de plus triste au monde. Nous avons tous été élevés dans la conviction que la Chine était un pays civilisé de temps immémorial; uc nous assurait-on pas dernièrement que la nation chinoise ne remonte pas au-delà du temps des Croisades?

Bacon, Montaigne, Locke, J.-J. Rousseau, et autres gens de cette espèce, qui ont écrit sur l'éducation des enfants, sont tous partis du principe qu’il fallait , autant que possible, instruire l’enfance en l’amusant, et, pour nous servir des propres mots de l’auteur des Essais, emmieller les bords du vase que l’instituteur lui présente. Écoutez certains docteurs du jour, cette méthode n’est bonne qu’à pro-

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paner l’ignorance et la sottise : avant de prendre un parti , informons-nous d’un procédé qu’on a suivi pour l’éducation de ces messieurs. Quoi qu’il en soit , les auteurs de toutes ces belles découvertes n’atteindront jamais, en fait-de paradoxes, la célébrité de Linguet, qui fit un livre pour prouver que Tibère était le meilleur des princes, et que le pain était le plus dangereux des poisons.

— Saint-Foix observe, dans ses Essais sur Paris, qu’en 1 760 la femme d’un libraire faisait ses couches dans la salle de bain de Diane de Poitiers , et qu’un procureur au ^Châtelet se trouvait logé trop à l’étroit dans l'hôtel d’un garde des sceaux. De pareils rapprochements sont curieux ; et de nos jours des recherches semblables pourraient être plus amusantes encore. 11 n’est pas sans intérêt de savoir que c’est dans la maison où se trouve en ce moment établie laj Redoute de la rue de Grenelle-Saint- Iïonoré , qu’est morte empoisonnée Jeanne d’Albret , mcrc de notre bon et grand Henri IV ; que l’hôtel de Colbert, rue des Rats, est occupé en entier par un imprimeur; que l’hôtel où est mort le connétable Anne de Montmorenci est aujourd’hui consacré aux bureaux des Droits-Réunis.

— Le néologisme est passé de mode, et Fon paraît assez généralement décidé à s’en tenir à la langue de Racine, de Voltaire, et de Buffon, jusqu'à ce qu’il soit bien prouvé que l’adoption de mots uou-

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veaux est commandée par le besoin de rendre des idées nouvelles. Comme ce besoin-là ne se fait pas encore sentir, nous nous permettons de signaler quelques locutions très peu académiques, sans égard pour les cercles brillants où elles ont pris naissance. On avait autrefois du penchant pour quelqu'un, pour quelque chose; maintenant on a de l'attrait: il ne vient plus dans l’esprit de telle ou telle femme aimable quelle verra, dans la journée, la personne qui l’intéresse ; mais cette pensée lui tombe dans le cœur ; en critiquant cette expression , on est forcé de convenir qu’elle ne manque ni de grâce ni de justesse.

.Si l’on veut absolument faire quelques emprunts à la langue anglaise, si riche des larcins qu’elle a faits à la nôtre , on peut essayer d’y naturaliser les mots confortable , inoffensif , insignifiant, désapoinlé, et quelques autres qui n’ont point d’équivalent en français ; mais rions de l’affectation ridicule de ceux qui déclinent une visite quand ils peuvent l’éluder, qui se plaignent d’avoir les esprits bas quand ils sont tristes ou maussades, et qui croient, en parlant mal français , nous donner la preuve qu’il parlent anglais à merveille.

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»“ XXIII. [24 »OVEMBRE I 8 I I .]

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— Locus est et pluribus umbris.

flou.

Le cadre en vatie , on peut ajouter des portraits.

Montaigne recommande aux vieillards de sortir de ta vie à reculons: j’use de ce précepte, je reviens volontiers sur mes souvenirs ; je m’occupe beaucoup du présent , et je ne pense jamais qu’à l’avenir des autres. Il y a quelques jours, qu’assis près de mon feu , je m’amusais à regarder deux anciennes gravures de 1778, dont l’une représente une promenade au Palais-Royal, et l’autre line Soirée de Boutevarl , par Debucourt.

Au nombre de certains originaux qui se faisaient remarquer à cette époque dans tous les beux publics, j’eus la bonne foi de me reconnaître dans un petit groupe de jeunes gens passablement ridicules. L’intention maligne du peintre était pour moi d’autant plus facile à saisir, qu’il n’y avait alors en France que M. de Conflans et moi qui portassions nos che-

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veux coupés et sans poudre, comme on les porte aujourd’hui : cette petite découverte me fit un plaisir extrême, et me remit en mémoire une foule de circonstances et de personnages qui auraient bien pu ne s’y jamais représenter.

Les figures principales de ces anciennes caricatures avaient été touchées avec tant d’esprit par Debucourt , que je retrouvais sans difficulté les homs de ceux qu’il avait mis en scène. J’étais gravement occupé à les écrire en- marge des gravures, pour l’instruction de la postérité , lorsqu’à mon grand étonnement je vis entrer chez moi le baron de Kunpipen , avec lequel j’ai servi dans la guerre d’Amérique , et que des intérêts de famille rappellent à Paris après une absence de vingt-sept ans. Nous avions été liés très intimement; nous nous étions connus jeunes et superbes; aussi notre premier mouvement a-t-il été d’éclater de rire en nous retrouvant dans l’état où le temps nous a mis. Après ce petit accès de gaieté philosophique, nous voilà causant de nos anciennes habitudes et de nos vieilles connaissances ; je lui montre mes deux gràvurçs. u C’est bien cela! me dit-il, je les reconnais tous. Voilà bien cet ennuyeux marquis de Fénille, qui setait rendu Si fameux dans l’art de découper à table , et qui faisait à merveille les honneurs des soupers où on ne l’invitait pas ! Et ce gros abbé de La Baume , qui trouvait que l’invention des cartes

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à jouer était le dernier et le plus noble effort de l’esprit humain ! Et notre Polonais Boresky, toujours à la veille de son départ, et pendant vingt âns prenant confié pour ne partir jamais ! Et le joli petit vicomte de Leiccuil, qui ne montait jamais à cheval sans avoir mis du rouge; dont le cocher portait, en toute saison, un bouquet énorme!.... On ne voit plus rien de semblable à Paris: toutes les figures, tous les costumes, tous les caractères, y semblent jetés dans le même moule.

• — Mon cher baron , vous jugez sur un premier coup d’œil , ou bien vous ne connaissez pas encore les bons endroits : passez avec moi la journée, et je me charge de vous montrer des originaux qui ne Je cèdent point à ceux aux dépens de qui nous nous sommes tant égayés dans notre jeunesse, et au nombre desquels on nous a rangés quelquefois. » Il accepte, je m’habille, et nous allons déjeûn crachez Tortoni : c’était l’heure où les principaux habitués s’y rassemblent. L’un d'eux , appuyé sur le comptoir, causait avec une assez jolie petite brune qui remplace ordinairement la maîtresse de la maison.' La bonne- mine de ce jeune homme, une sorte d’é- Irangeté dans ses manières , de bizarrerie dans sa toilette, attiraient l’attention du baron, qui le prit pour le fils de quelque riche banquier.

■< On ne peut pas se méprendre plus complètement ( lui dis-je en entrant dans le petit salon à

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droite, où l’on nous servit à l'allemande du thé et des mujffins); cet homme est un étranger qui vit à Paris depuis douze ans, et dont les revenus sont fondés sur l’amour de la patrie. Il s’est fait un devoir d’être toujours du pays ou de la famille de celui qui a quelques louis à lui prêter. Lord M*** lui a fait, l’année dernière, l’avance de cent guinées sur l’héritage de sa mère, qu’il dit être Anglaise: d’origine hongroise par son père , il s’est trouvé le compatriote d’un riche banquier de Presbourg, qui n’a pu, en cette qualité, se dispenser de lui escompter une lettre-de-cbange de deux milliers de florins ; un de ses frères lui a valu cent ducats d’un armateur d’Amsterdam; et il a été reçu pendant six mois chez le comte de ***, colonel russe, à la faveur d'un oncle mort au service de Paul I er . Le voilà qui lit un journal à la table voisine: si vous êtes curieux de savoir par vous-même à quoi vous en tenir, élevez la voix, dites que vous êtes de Munich ; vous verrez s’il n’a pas quelque cousin bavarois, au moyen duquel vous vous trouverez dans un moment en relation de famille.

« Remarquez- vous auprès de la fenêtre deux hom nies d’un certain âge, dont l’un parle sans cesse, sans que jamais l’autre lui réponde? La manie du premier est de faire croire à tous ceux qui perdent leur temps à l’écouter, qu’il a visité toutes les capitales de l’Europe; qu’il connaît mieux que personne

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