‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 1Chapitre 4 sur 47 · PORTRAIT DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE L'AUTEUR

la Comédie-Française. C’est d'ailleurs, je vous en préviens, le seul trait de ressemblance que j’aie avec M. de R*** 1 '. Je connais, non pas la filiation, çndis'la succession de tous les comédiens des grands théâtres; j’ai assisté à. tous le? débuts d’acteurs et d’actrices , à toüs les succès et à tontes les chutes ,

. depuis l’année 1 769 : vous voyez que je suis en mesure de vous donner des anecdotes et des nouvelles de coulisses. Quant aux modes , qui entrent nécessairement pour quelque chose dans une revue de la nature de celle que vous annoncez * il est probable que vous me croyez très étranger à cette partie : vous penserez tout autrement quand vous saurez que j’ai chez moi là collection complète des costumes français , depuis la saie des Sicambres , nos aïeux, jusqu’au frac écourté des jeunes gens dujour; que j’ai conservé un modèle de tous les habits , de tous les chapeaux , dé toutes les perruques , que j’ai portés moi-même pendant cinquante ans ; et que le tout, bien étiqueté, est rangé chez moi, par ordre chronologique , dans un muséum ‘d’une espèce toute nouvelle.

Sur cet exposé , c’est à vous , messieurs , de juger si je suis tput-à-fait au-dessous du travail dont je desire être chargé.

J’ai l’Honneur d’être , etc.

, * Le chevalier de Reuilhc.

Stultum me fkieor.

Hor. , mi. iu, Üv. II.

J’avoue ma faite.

En lisant , il y a quelques mois , le petit poème du Parrain magnifique, que j’ai placé , jusqu’à nouvel ordre , sur un rayon particulier de ma bibliothèque, à côté des poésies d'Ossian, de Clolilde, etc., je ne m’attendais pas que je dusse éprouver bientôt moi-même les’ angoisses du chanoine dont j’avais ri -de si bon cœur. Tant il est vrai

Qu’il ne se faut jamais moquer des misérables !

Je me crois’ obligé de faire part au public de ma déconvenue ; c’est un lampion que je place au profit des autres sur la pierre où je me suis heurté.

Mercredi dernier, à onze heures du soir, j’étais établi chez moi, dans un excellent fauteuil que j’ai, fait faire sur le modèle de celui de notre abbé

M”*' ; et je parcourais, suivant mon usage , avant de me coucher, quelques unes de ces brochures du jour qu’on lit avec aussi peu de soin quelles ont été faites, lorsque mon domestique m'annonça .M. le comté de V***, principal locataire de l’hôtel que j’habite.

J’aurai tout ailssi-tôt fait de rapporter notre conversation que d’exposer le motif de sa visite • « Mille pardons, mon voisin ,'de venir vous importuner à cette heure ; mais il y. a telle circonstance qui autorise une indiscrétion." — Heureusement votre, ton me rassure ; sans cela , monsieur le comte , je craindrais qu’il ne vous fût arrivé quelque malheur. — ‘

Au contraire; ma femme est accouchée. — r D’un «

garçon. — On vous l’a dit? — Non, mais je m’en suis douté , ce matin , à l’air d’importance de toutes les femmes de l’hôtel que j’ai renôontrées en sortant.

— La femarque est fine. — r Je ne voudrais pas parier que Sterüe ne l’eût faite avant moi s quoi qu’il en soit , je vous fais mon compliment sur l’événement heureux que vous voulez bien m’annoncer vous-même. — Oe n’est là que le prétexte de ma visite; en voici le motif :• Ma femme a ses petites superstitions tout comme un autre, et l’ouvrage de M. Salgues % que j’ai pris soin de lui faire lire , ne -

1 Morellet. , * .

* Des préjugés répandus dans la société.

l’a point encore guérie de ses préjugés. Quelques jours avant ses couches, elle a/été chez mademoiselle Lenormand , et la nécromancienne de la rue de Touruon lui a prédit qu’elle, aurait un garçon dont la destinée serait, de tout point , semblable à celle du parrain qu'on lui choisirait .’ Maintenant il faut que vous sachiez que ma femme, à qni madame de Lorys* notre ainie commune, a fait part des moindres détails de votre histoire, Vous regarde comme le prototype de la félicité humaine, et qu’en conséquence elle croit assurer le bonheur de son fils en vous priant par ma verix d’en être le parrain. » • ' ,

Cette proposition me parqt assez bizarre; je l’élu- ' dai aussi long-temps qu’il me fut possible ; mais je finis par me rendre à l’idée qu i! y avait quelque chose de respectable jusque dans la faiblesse d’une, mère, et qu’après tout on n’exigeait de moi qu'un acte de simple complaisance. ■ • • '

Le baptême devait se faire îe surléudemain ; je n’avais pas tenu d’enfant depuis l’année >775 ; l’usage pouvait être changé : je courus chez madame de Lorys pour avoir des renseignèmelats sur mes nouvelles fonctions* Plus soigneuse de ma réputation que de ma bourse, elle me donna des instructions dopt j’ignorais les suites, et des adresse' de marchands dont j’ignorais les prix.

Je me rends d abord chez Tessier, parfumeur à la .

Cloche tl'Or (j’allais autrefois chez l’argcon) ; je montre la note de madame de Lorys ; on rnelp résente 'une corbeille de baptême d’un goût exquis, il est vrai; niais quatre-vingts francs! Jeané serais récrié sur le prix si je n’avais pas. été prévenu qu’on ne marchande pas à la Cloche d’idc. La jeune dame du comptoir, avec laquelle il est embarrassant d’avoir ' à démêler des intérêts pécuniaires, arrange .dans la corbeille’, avec une grâce toute particulière :

Six douzaines de paires de gants superfins et asr sortis ; deux éventails , l’un brodé en acier, l’autre en

• écaille blonde et à lorgnette ;

» UA .bouquet de fleurs artificielles qui auraient

i*» défié l’œil d’un botaniste ;

Quelques sachets, deux Jlacons d'essence de rose, un collier de pastilles du sérail: et me présente le tout aVec une facture à vignette, montant à quatre cent vingt francs. Je trouvai la somme énorme ; j’étais tenté de laisser la maudite corbeille ; mais une mauvaise honte d’écolier me retient : je jtire , un à un ,

* vingt-un napoléons de ma bourse , je les compte sur le comptoir d’acajou , et je sors de l’élégant rna-

•. gasin, bien résolu de n'y rentrer de ma vie.- Mon emplette était payée, je voulais du-moins m'en faire honneur; je retournai chez madame de Lorys pour la lui montrer. C’est fort bien ! me dit-elle , la corbeille est de bon goût et sans luxe , la marraine en sera contente. Voici maintenant les autres bagatelles

dont tous avez besoin, et que j’ai voulu vous choisir moi-même :

** Pour l’accouchée , une veilleuse de vermeil de chez Odiot, et une jatte en porcelaine de chez Dagoty : j’ai payé ces deux objets vingt louis ;*mais c’est le moins que vous puissiez offrir à une femme qui jouit de cinquante mille livres de rente.

« Pour la garde, une garniture de bonnet en Valenciennes, cinq louis ; c’est pour rien.

u Pour la nourrice, ce schall en mérinos; c’est tout ce qu’il faut.

« J’avais- bien envie de prendre en passant, chez . Duhief, un hochet pour enfant; mais c’est encore une affaire de huit ou dix louis ; et, dans votre position, vous n’êtes tenu qu'au strict nécessaire.... » Pour le coup, j’éclatai : « Comment, madame, il est nécessaire que je me raine pour tenir l’enfant d’une femme que je connais à peine., et qui croit ' aux prédictions de mademoiselle Lenormand ! —

Il ne fallait pas accepter; vous l’avez fait, il s’agit de vous' en tirer honorablement. »

Je n’avais rien à répondre à cela; et, pour me punir moi -même de mon étourderie, je voulus m’en imposer toutes les conséquences;- enfin, de compte fait, et me conformant à l’usage, après avoir offert à la marraine, à l’accouchée , à la garde, à la nourrice, les présents achetés pour elles, après avoir donné un cierge au curé, une offrande au vi-

caire, im pour-boire au bedeau, au suisse, et au sonneur ; après avoir fait l’aumône aux pauvres de la paroisse ; après avoir soldé le mémoire de Berthcllunot, dont la poésie, par pareiitlièse , a beaucoup renchéri les bonbons, il s’est trouvé que l’honneur d’être parrain, de l’enfant de madame la

comtesse de V me coûtait deux mille trois cent

soixante-quinze francs vingt centimes; et que pour compensation de mes dépenses , je me trouvais avoir un filleul qui ne portera pas mon nom , (excepté moi et Pascal , qui voudrait aujourd’hui

• consentir à s’appeler Biaise ? ) mais qui viendra bien exactement me rendre visite à ma fête ; une jeune et jolie commère à qui je ne pourrai que souhaiter la sienne , et une paire de besicles en or, auxquelles je serai forcé de faire mettre d'autres verres. Grâce à ces dons mutuels, je me trouvais tenir à la

famille de M. de V , et l’on ine retint à diner sans

cérémonie

Toutes les conditions de ce titre furent bien remplies : l'arrivée d'un héritier avait mis la maison en désarroi: le cuisinier, le maître d'hôtel, et le premier laquais, partageant l’émotion générale, s’étaient donné congé pour toute la journée. On servit froitl, à huit heures du soir; le nouveau-né criait dans la pièce voisine , et l’accoucheur arriva au milieu du repas : mon iiôtc brûlait de voir sa femme et sou enfant ; je in aperçus que mon rôle

touchait à sa fin; et, quitte envers mes voisins, envers mon filleul, et même envers tous les fournisseurs de cette pompe baptismale, je remontai chez moi méditer sur les moyens de simplifier les baptêmes.

LES TARTUFES

»* in. [14 sïniMinr 1811.]

LES TARTUFES

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