‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 1Chapitre 34 sur 47 · N° XXV. (5 DÉCEMBRE I 8 I I · texte numérisé non relu

N° XXV. (5 DÉCEMBRE I 8 I I

CORRESPONDANCE

Monsieur l'Eriuite, votre discours du Jour des Morts, où vouS'parlez des cimetières de Paris, est parvenu jusqu’à moi: il ma si vivement touché, que j'ai ététentéde le lire en ohaire; mais j'ai été retenu par la crainte de nlêtre pas entendu par nos bons et simples villageois. Vous avez dit dans cet article: Le respect pour les morts est en raison inverse de la civilisation. Quoique cette idée soit en général aussi vfaie quelle est affligeante, je n'aurais jamais pn la faire comprendre à mon auditoire. Je me félicite de vivre dans un pays éloigné, où de pareilles vérités sont inconnues , et passent encore pour des paradoxes. Permettez-moi cependant de vous adresser quelques observations qui puissent adoucir ce que votre réflexion a de trop amer : Vous paraissez bon et généreux; vous n’ignorez pas que lorsqu’on dit aux hommes une vérité dure, il faut l’accompagner de quelque chose de consolant.

Il n’est que trop vrai que plus ou a perfectionné les commodités de la vie, plus les images de la

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mort doivent être importunes : dans les grandes villes, où la civilisation est portée à son comble , la triste enceinte qui renferme les morts est un lieu désert et ignoré; les murailles qui l'entourent sont plus formidables que ce fleuve dont parle la Mythologie des ancicùs, et qui se repliait sept fois autour -du Tàrtare. Chez les peuples qui sont encore dans l’enfance des sociétés, chaque tombeau est 'comme un autel qui inspire le respect et'rappelle de touchants souvenirs ; chez les peuples policés , un -cercueil n’est qu’un objet hideux dont tout le monde détourne ses regards. D’après tout cela , SI. l’Ermite, je ne sais pas s’H est plus heureux de vivré chez une nation civilisée; mais je sais bien qu’il vaut mieux être" enterré chez les sauvages.

Cependant il faut tout dire : lorsque la société abandonne l’homme qui a rendu les derniers soupirs, la Religion pleure encore sur sa tombe; la Religion, qui ayait pris ses habits de fête lorsqu’il vint à la vie , se revêt de ses habits de deuil lorsqu’il n’est plus.

Cette idée est consolante , et doit toucher les cœurs les plus indifférents : tandis que le monde oublie jusqu’à’ ses bienfaiteurs, la Religion pleure sur la mortdc ses ennemis. Combien de philosophes ont passé leur vie à déclamer contre la Religion ! Le monde les oubliera; ils mourront dans le souvenir de leurs amis et de leurs proches. Quand la Re-

CORRESPONDANCE

nommée cessera de parler deux, quand l'Amitié restera silencieuse , la Religion fera entendre ses cantiques funèbres , et les accompagnera jusqu’à leur dernière demeure : là Religion seule se souviendra qu’ils ont passé sur la terre; leur tombe ne sera connue que d’elle seule, .l'avoué, M. l’Ermite, que cette idéo me touche et me console : lors même que la Religion n’aurait que cet avantage, je pense qu’il devrait suffire pour commander notre croyance. Toutes les fois qu’une société abandonne une vertu ou une sage maxime , la Religion s’en empare , et les conserve comme nn dépôt sacré ; elle est toujours là pour corriger les excès de la barbarie et les abus de la civilisation.

Si j’osais , M. l’Ermite , je vous ferais la description du cimetière de ma paroisse , pour l’opposer au tableau que vous faites des cimetières de Paris. Il est placé au bas d’une colline et sur le bord de la grande route : une haie vive , qui s’élève autour de son en- * ceinte , ne l’empêche pas d 'être aperçu des voyageurs; un gazon toujours ver{ recouvre la plupart des cercueils ; la terre, fraîchement remuée, marque la place des tombes nouvelles. Sur chacune de ces tombes on aperçoit une croix de bois : monument simple et champêtre , auquel l’Amitié en deuil suspend quelques guirlandes de fleurs des champs dans la belle saison.

Vous n’y trouveriez pas. d’épitaphes comme dans

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les cimetières des villes (caries épitaphes annoncent déjà la civilisation), encore moins ces. figures de marbre qui parent le deuil des tombeaux, et que les hommes des grandes cités semblent avoir chargéesde pleurer pour eux. On ne voit dans tout le cime- 'tière qu’une seule inscription; ce sont les paroles de Dieu lui-même qui console un père qui laisse, en mourant, son épouse et ses fils dans l’indigence : Laissezrmoi les enfants, je prendrai soin de leurs jours; et que la veuve place en moi sa confiance. Ces paroles tirées de Jérémie, et prononcées par le défunt à sa dernière heure, ont été écrites eu gros caractères sur une planche de bois de hêtre : elles seroùt bientôt effacées; mais la tradition les conservera.

' Les habitants de ma paroisse ne sauraient oublier les morts ; et ce souvenir ne leur est point pénible. Lorsque j’ai.perdu quelqu’un de mes paroissiens, la cloche funèbre appelle tout le village à la prière, les cantiques des morts retentissent dans les champs , et frappent les échos des bois et des collines; toute la nature semble prendre part au deuil d’une famille, et s’attendrir avec ceux qui pleurent. Le cimetière entoure l’église , et chaque dimanche , lorsque mes paroissiens viennent à la messe , ils foulent la cendre des morts, et prient pour 1 leurs amis et pour leurs proches qu'ils ont perdus. Quand les Sages du canton se réunissent à la porte de l’église , sous Un grand orme qui fut planté par l’ordre de

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