‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 1Chapitre 36 sur 47 · AB · texte numérisé non relu

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Paris , 16 novembre.

Monsieur l’Ermite, j’ai reconnu les originaux de tous vos portraits, et j’espère bien faire un jour des commentaires à vos feuilletons comme on en à fait à ceux de La Bruyère. Il me semble voir toutes les figures que nons retrace votre véridique pinceau , et que vous avez rencontrées au café Tortoni ,• à l’Opéra et dans le parterre de Feydeau ; je ne puis assez vous remercier, pour mon compte, d’avoir ainsi introduit dans les journaux la peinture des mœurs et des ridicules. Jusqu’à présent , on épiait la sottise dans les .livres; par-tout ailleurs elle jouissait du droit de bourgeoisie : on n’osait la poursuivre, ni dans les cafés, ni dans les salons, ni dans les coulisses. Vous vous êtes chargé de cette tâche, qui n’est pas sans difficulté et sans inconvénient; je vous en félicite, et

CORRESPONDANCE

j’en félicite tous vos lecteurs ; j'aime mieux voir analyser le cœur humain que de voir juger une mauvaise pièce, un mauvais livre: les personnages bizarres ne sont pas dans tous "les romans ni sur la scène. La littérature, sans doute a scs travers ; mais ce monde a des folies qui n’appartiennent ni aux vers ni à la prose; et pour rire d’ufie sottise, il ne faut pas toujours attendre quelle soit imprimée. Je laisserai volontiers en paix la prose de nos écrivains et tous les ‘ alexandrinsdu monde pour rirc'avec vous des préteir tions d’un fat ou de la ridicule présomption d’un sot.

Vous le dirai -je, d’ailleurs, M. l’Ermite? Rien n’annonce mieux que la société a repris son allure et son équilibre, que ces sortes de peintures : elles sont comme ces fignres de géométrie qui annonçaient à Robinson Crusoé quil était venu des hommes dans son île. De même qu’on ne peut retracer le tableau d’un paysage au milieu d’un tremblement de terre, il est des n uan ces délicates dans les mœurs qu’on ne peut saisir au milieu des révolutions : les ridicules -sont des barques légères qui ne se laissent apercevoir qu’au inonicut ou l'orage a cessé de. gronder sur l’horizon politique: je suis encore tenté de les comparer, permettez-moi cette image un peu singulière, à cet oiseau de bon augure qui revint dans l’Arche pour annoncer que le déluge était fini. Continuez donc à les peindre; parlez-nous souvent de Paris , de ses mœurs , et

faites revivre parmi nous fcet ingénieux Spectateur qui, comme vous, écrivit dans un temps où la paix succédait à de longs orages.

Pans, le a 8 novembre.

Monsieur, quoique né sur les rives du Tage, je suis presque aussi gai que si j'avais vu le jour sur les bords de la Seine; et je suis tout-à-fait de l’avis dtr philosophe abdéritain-, qui définit l’homme un animal riant. Cette disposition d'esprit, si peu naturelle à mes compatriotes , m'a déterminé de bonne heure à quitter mon pays, et à venir me fixer chez un peuple dont quelqu’un a- dit : a Le jour même de la fin du monde, les Français mettront cet événement en vaudevilles, et danseront sur leS ruines de la terre aussi joug-temps- qu’il s’en trouvera un morceau assez grand pour y former une contredanse. » Il’y a dix ans que jé suis à Paris , et que je m’aperçois qu’on a fort exagéré, -sinon la gaieté des Français en général , du moins celle des Parisiens. Cette observation n’est pas nouvelle pour vous, Monsieur , qui la faites remonter à Julien le philosophe ( que d'aucuns s’obstinent à surnommer l'apostat); mais vous n’avez point assez dit que cette gravité, disons mieux , que cette mélancolie du caractère parisien

2!>4 CORRESPONDANCE

faisait chaque jour des progrès remarquables, et qu’ils étaient sur-tout- sensibles dans la classe la plus élevée; vous n’avez point dit que la plupart des conversations ne roulaient aujourd’hui que sur les apparitions nocturnes, sur les revenants, ou tout au ,moins sur les voleurs; que, dans la société, le» grands succès n’étaient plus réservés « l’esprit, au talent, à la figure, à la naissance, mais à l’art de conter ce qu’on appelle des histoires (c’est-à-dire des contes), art qui se borne à raconter les choses les plus invraisemblables avec toute l’apparence de la conviction , en fermant d’avance la bouche aux gens incrédules, mais honnêtes, par cette préparation oratoire : « Ce que je vais"vous raconter, je l'ai vu. »

On ne se borne plus à ces vieilles histoires qui se ressemblent toutes, et dont la transition banale est toujours : C’est comme, etc.... Maintenant c’est un événement de la veille , du jour, du moment même, que l’on débite , et que l’on fait circuler dans Paris avec la rapidité de la matière électrique : tantôt c’est un général dont six hommes enveloppés de manteaux noirs ont arrêté la voiture au milieu de la nuit, pour avoir le plaisir de se colleter avec ses gens; tantôt c’est une main invisible qui abat toutes les nuits, surlé Pont-Neuf, la boutique d’une marchande d’oranges. Quand, par hasard, le fond de l’aventure est véritable, on y ajoute une foule de détails, de circonstances romanesques, qui la dé-

DE L’ERMITE

na turent entièrement, et font révoquer en doute la vérité elle-même. . ,

Ne pourriez-vous donc pas, monsieur, quand l’occasion s'en trouvera, attaquer une manie destructive de toute conversation, et dont le plus grave inconvénient n’est peut-être pas de fausser le jugement et l’imagination de la jeunesse, si attentive à ces sortes de récits? v ■

J’ai l’honueur d’être, etc.

256 LA LOTERIE

>" XXVI. [7 DÉCF.MUHF. 18 II'.]

LA LOTERIÈ.

Thert should Le rut endcavour w Itère there is no rtasonablc hape.

# * Roscommon.

Il ne devrait pat y avoir d'efforts lit où il n'y a pat d'espérançc raisonnable. * * •

Je connais un habitué de la Comédie Française et de tous les salons de Paris qui déclare hautement , au risque de se compromettre par son audace , qu’t/ trouve du latent à Racine. En vain cherche-t-on à lui faire entendre poliment qu’une pareille assertion ne peut guère se passer de l'épithète de niaise, il prend pour une réfutation du fait tout ce qu’on lui dit sur la manière dont il l’énonce, et ne'manque jamais d’en revenir, avec entêtement, à cette conclusion: Vous aurez beau dire, mais ce Racine a du talent.

Dùt-on m’affubler du même ridicule, je répété assez volontiers que' c’est une charmante invention que la mythologie;

Qiuyles Athéniens étaient un peuple" aimable;

Que leur esprit m’enchante, et que leurs fictions

Me font aimer le vrai sôus les traits de la fable.

.le me souviens que, dans ma première jeunesse, le livre que j'aimais le plus, après flubinsori Cntsoé, c’était celui de l’abbé Uanïer, ou il expose, où il explique ces emblèmes ingénieux au moyen desquels les anciens donnaient, en quelque sorte, une ame à tous4es êtres, tin corps à toutes les pensées.

Ces souvenirs de collège me revenaient il y a quelques jours à l'imagination, en examinant. un très joli dessin de Gravelot, où la Fortune est représentée avec tout le charme des attributs que donnent à cette déesse les médailles d’Adrien, de Commode et d’Antonin. Il y a loin de ces charmantes allégories aux plats rébus que présentent les jetons de la plupart de nos maisons de jeu , sur lesquels on voit pour emblème un cygne, et pour exergue : Sit forlunœ signutn ! Quelle pitié! On m’objectera peutêtre que messieurs les banquiers de jeu ne sont pas obligés d’avoir autant d’esprit et d'imagination qu’llomère, Hésiode ou Ovide; mais ils pourraient du moins avoir le bon sens de ce fermier-général qui achetait tout fait

L’amour qu’il ne pouvait pas faire.

Il est plaisant que .ces réflexions sur la fortune me soicùt venues dans l’esprit le.jour où je devais être témoin d’un de ses plus bizarres caprices. Cette petite aventure particulière fait partie d'un tableau général, elle peut amuser mes lecteurs: jé vais la

LA LOT ER I E

leur conter, en les priant de n’en point chercher la inorale dans le dénouement.

.l'ai un domestique doué, entre autres qualités, d’une exactitude si rigoureuse, qu’on pourrait,- au besoin , s’en servir en mer comme d’un garde-temps, pour trouver les longitudes. Il a coutume d'entrer dans ma chambre à sept heures précises pour faire mon feu : mardi dernier, il ne vint qu’à sept heures et demie, j’en conclus qu’il lui était arrivé quelque chose d'extraordinaire : on va voir que je ne me trompais pas. Je demande la permission de prendre un moment la forme du dialogue pour rendre notre entretien dans toute sa naïveté.

«Vous êtes en retard, Paul; que vous est-il donc * arrivé? — C’est que je cherche depuis une demiheure comment je m’y prendrai pour annoncer à Monsieur....— Quoi donc?- — Que je le quitte. — Et la raison? — C’est que je vais me marier avec la fruitière notre voisine. — Mais vous-n avez rien ni l’un ni l’autre? — Pardonnez-moi, monsieur, nous avons mis à la loterie. — C’est une chance de plus que Jcannot , qui croyait pouvôir y gagner sans y mettre ; mais ce n’est pas encore là ce qu’on appelle du bien au soleil.

— Monsieur aurait bien raison, si la voisine n’avait pas rêvé de loups et d’en» bourbeuse , après avoir mangé avec moi un civet de lièvre , circonstances qui indiquent, d’une manière -infaillible, la sortie des n os 3, 6, et i , sur lesquels nous avons mis un

rf

LA LOTERIE

terue scc de 6 fr. : ce terne, d’après le calcul du buraliste, doit nous produire 33,ooo francs, dont la moitié forme la dot de ma femme, et l’autre mon patrimoine. Chacun de nous prend cinq ou six mille francs sur sa part pour acheter un petit fond de limonadier que nous avons en vue, et que Monsieur voudra-bien àcbalander en disant un petit mot, dans son Bulletin, de mon talent pour faire les glaces. » .l’interrompis mon homme pour lui réciter la fable du Bot au lait ; mais , tout en se moquant des folles espérances de la laitière qui fonde sa fortune sur un si fragile appui , il ne concevait pas que j’élevasse un. doute sur la sortie d’un terue annoncé non seulejnent par le rêve ( de loups et d’eau bourbeuse, mais par la rencontre qu’il avait faite, eh allant au bureau de loterie, d’un fiacre numéroté 6 1 3 , où se trouvent les nombres 3 , 6 et i .

Je voulus prouver à ce pauvre garçon qu’il était ta dupe du préjugé le plus ridicule; je l'assurai que tous les médecins (excepté le docteur Pedro Re/i, médecin do l'ilc de Barataria , dont Sancho était gouverneur) lui déclareraient que la chair de lièvre n’a point de vertu prophétique ; qu’il n’y avait rien de commun , du moins dans le sens où il 4’entendait , entre les loups, ‘l’eau bourbeuse, et la loterie : je ne parvins pas même à lui faire comprendre qu’il était prudent de remettre après je tirage à s’occuper d’achats et de préparatifs qui supposaient le

LA LOTERIE

'.(Go

gain du tome sec. Sa confiance me paroi . si fermement établie, j’avais si peu de chose ù répliquer pour l’instanf à la réponse qu’il faisait à mes objections, « Monsieur verra si je ne gagne pas, » que désespérant de le ramener à la raison , je voulus m'amu scr, jusqu’au bout, -de folie. C’était le lendemain jour du tirage de la loterie; je me promis d’y assister.

Pour donner à ma curiosité une occasiou et non pas un intérêt de plus, j’entrai par la porte honteuse, dans un bureau de loterie de la rue du Faubourg-Montmartre, à l enseigne des Cornes d Abondance. Deux jeunes filles s’y occupaient à tresser, avec des faveurs roses, des guirlandes de feuilles de chêne ; trois clarinettes et la ijrossecaisse de la section buvaient dans un coin , à compte sur le produit des fanfares, tandis qu’un gros garçon, d’un air capable , décorait , avec les guirlandes de ces demoiselles, le cadredu tableau qui devait renfermer les sommes gagnées et les numéros sortis. Après avoir pris et payé un billet tout fait, d’un petit écu, dont la bonté inc fut garantie par une de ce» jeunes filles qui ine le choisit elle-même, je pris mon chemin vers la rue Nciive-des-Petits-Cbamrps, en faisant la réflexion qu’il n’est point d’état qui n’ait sou charlatanisme.

La fonlc m’annonça que j’approchais du temple > de la Fortune. Un moraliste de mauvaise’ humeur n’aurait pas manqué de tirer un beau mouvement oratoire de la position de ce temple auprès d’un

LA LOTERiç. 261

égoût; inoi, je me souvins des beaux vers d’Horace sur la déesse d’Antiujn, et je marmottai dans mes dents : . . • .

__ Diva gratum quœ regis Antium ,

Præsens vel imo tôlière de gradu Mortale corpus , vel superbes Verte.re fu ne ri h us triwnjthos.

Au bout d’une ruelle étroite, j’eutrai dans une cour peu spacieuse , dont l’un des côtés présente un vaste fronton servant de couronnement à une grande porte dans le style antique". Le tympan du fronton renferme un encadrement destiné à faire paraîtreau dehors les numéros sortis, à mesure qu’ils Sont proclamés dans la salle : c'est devant cette porte qu’une foule de commissionnaires s’assemblent pour copier les listes qu’ils vont colporter dans toutes les rues de Paris , en attendant que les bureaux les fassent officiellement connaître. Parvenu dans la grande salle avec beaucoup de peine, j’aperçus mon domestique à l’autre extrémité.; mais il me fut impossible de me faire jour jusqu’à lui.

Pour tirer parti de ma position , en attendant la cérémonie, je n’avais rien de mieux à faire que d’écouter ce qui èe disait autour de moi : toutes les conversations avaient pour objet le motif qui avait déterminé la mise de chacun'de mes voisins. Celui que j’avais à ma droite était, à ce qu’il m’apprit

LA LOT Eli 1E.

lui-nlêmc , un houncte bonnetier'de la rue aux Ours, qui mettait depuis deux ans à la loterie avec l’intention d’eil employer les bénéfices à l’établissement d'un magasin de nouveautés dans là rue Vivienne. A ma gauche , se trouvait une jeune et jolie ouvrière en linge, qui fondait sur son gain l’espoir d’ouvrir une boutique de modes sous les galeries de bois, au Palais-Royal. A quelques pas de là, un grand homme sec, qu’à sa tournure seule j’aurais reconnu pour un joueur de profession, se plaignait d’avoir dérangé une martingale qui lui rapportait un louis par jour, pour suivre le 77 qui» compte 1 18 tirages de vieillesse: il dissertait si vivement sur les séries- et les intermittences , qu’il me fut impossible de savoir pourquoi une grosse femme qui se trouvait devant lui était sur le point de se prendre aux cheveux avec une de ses voisines, lorsqu'un signal annonça le moment du tirage et fit cesser le tumulte.

Deux domestiques en livrée ouvrirent une porte qui sert de clôture à une espèce de .-théâtre, c’est là que vinrent se placer les oracles du- hasard. Un enfant, vêtu en bleu, avec une ceinture rouge, les yeux bandés, et d’un -aspect tout-à-fait mythologique, fut exhaussé sur -une table, à côté d’une énorme roue de fortune , ornée de glaces entre ses rayons; il tira successivement les 90 numéros : dépliés l'un après l’autre, nommés à haute voix, montrés au public , -et renfermés dans des ctuis de car-

- JD ioilize d bv Go ogle

LA LOTERIE

ton de même forme et de ngéme poids, on les fit rejeter par un autre enfant, dans une roué semblable à la première. Ces préliminaires achevés, le tirage commença, et le silence le plus absolu régna tout-àcoup dans cette tumultueuse assemblée.

Les cinq numéros gagnants furent tirés 1 un après l'autre , et répétés au même instant et comme par magie, dans un bas-relief, à l’autre extrémité de la, salle. Chaque sortie excitait un murmure où l'on distinguait deux parties , comme dans un chœur d'opéra : celle de l’espoir déçu , dans le genre chromatique , et celle de l'espoir réalisé ,. sur un mode vif et brillant. C’est là qu’un peintre doit venir observer la nature, étudier tous les mouvements, toutes les expressions dont la face humaine est susceptible. Parmi tant de figures décomposées par la tristesse, j étais curieux sur-tout d’examiner celle de mon ambitieux valet. Je n’avais pas fait grande attention aux numéros sortis : qu’on juge de ma surprise en voyant arriver mon homme, dosa nature très lourd et . très sérieux , la figure ray onnante de jpie , et gambadant connue un fou , avec ime petite femmè toute ronde qui pendait à son bras ! Par un de-ces hasards qui déconcertent pour long-tpmps toutes les régies de la prudence, tous les raisonnements de la sagesse , il avait gagné sou terne et fait fortune. Jetais encore d’humeur à faire un sermon, mais il n’étâit plus d’humeur à. l’entendre; je me

bornai à le féliciter- 4, 'avoir été plus heureux que sage. Les acclamations le suivirent dans la rue; la fanfare l’attendait à la porte de sa prétendue, chez laquelle if donna le soir même nn souper, où le civet de lièvre ne fut pas. oublié, comme on peut croire. Paul est un honùéte homme , sou bonheur me réjouit; mais j'aurais désiré qu’il lé dût à d’autres circonstances.

Dteftoed byXioogle

X° XXVII. [ I 3 DECEMBRE I 8 I I . j

CORRESPONDANCE

Paris, i o décembre 1811.

Sans habitée un désert , ou quelque lieu retiré , sans même quitter le centre eje Paris, je n'avais plus de communication avec le reste de la France. Aujourd’hui , elle a pris à#ies yeux ttu nouvel intérêt : on in’y parle de cette société où j’ai brijlé à mon tour, de ces mœurs que j’ai peut-être jugées avec trop de passion et de préjugés, de ces usages que j’ai oubliés, de ces modes dont j'ai vu se dérouler le cercle brillant; et c’est un ermite qui observe et qui peint tout cela avec autant de charme que de vérité.

11 est au port, il regarde les flots sans avoir l’air de s’en" soucier ni de les craindre. Il me reporte quelquefois aux jours de ma jeunesse ; et si je ne puis reconnaître ses habitudes actuelles, je ne peux du moins me méprendre aux détails qu’il me donne sur sa vie passée. Nous avons connu les mêmes perso nuages, nous avons parcouru les mêmes salons; je pourrais lui dire ses aventures , ce qui n’intéresserait aujourd'hui que lui et moi, quoiqu’il ait été

CORRESPOND ANC K

de fort bon ton, pendant quelques années, de faire k confession générale au publie.

J’ignore les motifs qui l’ont porté à se faire Ermite. Voici ceux de ma vocation :

Assez indépendant par caractère, et constant par goût, je n’ai su changer ni mes mœurs, ni mes idées, ni mes liaisons, ni mes habitudes; le dirai-je! ni mon costume, lorsque le temps, la mode et mille autres causes changeaient tout ce qui se trouvait autour de moi : c’était le moyen d’être, en peu d’années, entièrement seul dans le monde. Aussi, peu à peu, me suis-je vu dans une retraite parfaite, que mon caractère, mes goûts, monÿgc et ma sauté, m’ônt rendue très convenable. La société serait devenue pour moi, comme pour vous, M. -l'Ermite, un spectacle dont je pourrais juger impartialement les scènes et les acteurs, sans un petit inconvénient qui m’empêche de diriger à mon gré mes observations. Je suis goutteux , par conséquent souvent impotent , et jamais bien alerte. . ,

Quarante-deux verres d’eau chaude que j’ai avalés n’ont pas même changé la goutte de place , et j’ai eu besoin de quelques restaurants pour mon estomac; mais enfin, décidé, à vivre avec mon ennemi, j’ai résolu du moins de profiter de mon isolement et de mon incognito pour me placer au milieu de ce tumulte que forme la société dans les grandes villes. Bien sûr d’être seul par-tout, j’ai

CORRESPONDANCE

voulu seulement apercevoir de ma solitude le plus grand nombre possible de scènes diverses, de mœurs différentes , de tours variés ; et , ne pouvant étendre mes pèlerinages loin de mes foyers, j'ai choisi le lieu de mes, méditations au milieu du parterre de l’Opéra. C’est là, Messieurs, que depuis quarante ans (car j’ai été vieux de bonne heure) je vois continuellement passer sous mes yeux des modes, des usages, des scènes, un luxe, des arts, des manies, qui changent sans cesse, et qui me surprennent quelquefois par leur singularité. En effet, ce qui se passe sur le théâtre n’est pas, à beaucoup près-, ce qu’on' y voit ; le grand foyer diffère du foyer des acteurs ; les coulisses ne sont pas habitées par le'même peuple que les corridors; le ton, la politesse , les manières ne se ressemblent pas aux premières et aux quatrièmes; il y a des usages, un maintien , pour le balcon , qui ne sont plus ceux du parterre ou du paradis ; la sortie de l’Opéra offre un spectacle différent des entractes; la loge de l’actrice voit d’autres scènes que la loge à l’année; partout les ridicules, l’esprit- et les caractères ont des nuances marquées, etde cesnuances-là quelques unes valent la peine qu’on les observe. Lorsqu’il s’agit de noter des travers, ou de faire la satire des manières et des ridicules, ce n’est pas au loin qu’il faut aller chercher une abondante récolte, et chacun peut s’écrier:

O fbrtunatos ninuùm sua si bona norint ! \

CORRESPONDANCE

Et ces arts et ce luxe qui étalent leurs prestiges sur cette magnifique.* scène, n’ont-ils rien qui mérite d'étre remarqué sous quelques rapports généraux, étrangers à telle ou relie représentation? Autrefois je parcourais avec la curiosité et l’ardeur de la jeunesse cette forêt de machines que j’ai vu bien perfectionner depuis le temps où l’on polissait à la main, et une à une, des coulisses qui ressemblaient à des feuilles de paravent. L’Opéra a ses arts comme ses modes; sa politique et ses révolutions. 'TV’ai— je pas été aussi le témoin des terribles divisions qui se sont élevées entre les partisans de Lulli et de Hameau, éntre ceux de Gluck et de Piccini? Enfin les années et un long séjour m’ont fait connaître la carte de ce pays,- plus singulier qu’on ne pense. J’y conduirai quelquefois vos lecteurs, si l’impression de cette lettre dans votre ouvrage m'annonce que mon offre n’est pas rejetée. .

J’ai l’honneur d’être-, etc.

Le Solitaire de l'Opéra.

J’ai reçu, à quelques jours de distance, deux lettres qui prouvent à quel point le champ de la dispute est vaste, et le peu d’espoir qu’il y a de rapprocher certains esprits : l’uùe de ces lettres servira de réponse à l’autre. '

COlUtESPONDANCE.

Paris, 4 décembre.

Monsieur, il faut que vous soyez . doué d’un, beau sang-froid ,*ou retenu par de» bien misérables considérations, pour ne pas vous élever avec plus de force et de courage contre ce débordement d’ignorauce, de sottise et de mauvais goût, dont la France est en grande partie submergée : est-ce assez de quelques épigrammes, plus ou moins innocentes, pour faire justice dn charlatanisme et de l’orgueil de nos prétendus savants, de l’abondante stérilité de nos artistes, de la dégradation de nos gens de lettres, de la bêtise insolente de leurs protecteurs, en un mot, de l'abrutissement général vers lequel on s’achemine, et où nous serions, depuis vingt ans, irrévocablement plongés, sans le secours d’un bras puissant qui retarde notre chute?

Dàns l’empire des arts , le génie , l'enthousiasme, le talent même est éteint ; si j’ouvre le livre nouveau le plus vanté, la première chose quej’y découvre, c’est le motif particulier qui l’a fait écrire , et le but intéressé que l’aüteur s’y propose. Si le désœuvrement me conduit au théâtre, je vois que rien n’est au dessous des pièces modernes qu’on y représente, si ce n’est la maladresse des acteurs qui les - jouent, et la stupide patience du public qui les écoute. Si je jet te les yeux sur les monuments de nos arts, je gémis de penser, qu'en attestant aux siècles à venir la gran-

COIUIESPONDANCE.

deur et la magnificence du prince sous le régne et par les ordres duquel de si- grands travaux ont été entrepris, ils déposeront en même temps de la médiocrité présomptueuse et du mauvais goût de nos artistes. Tranchons le mot : il n’y a plus d’artiste; tout est artisan , depuis le mathématicien qui prétend, que la toise du menuisier doit remplacer les plus sublimes formules de Kepler ou de Newton , jusqu a ce journaliste qui n'a d’opinion • qu’après avoir consulté le registre de ses abonnés. Le domaine des sciences et des lettres est enVahi par une nuée d’agioteurs rimant, chantant, peignant, chiffrant, qui spéculent tantôt sur un problème d’algèbre, et tantôt sur un couplet de chanson; et l’on se plaint de la critique amère!!!...

J’ai l'honneur d’être, «te. .

Ta. Fl.

Paris, 9 décembre.

Eh ! monsieur, au lieu de vous amuser à critiquer tel ou tel usage innocemment ridicule, tel ou tel abus dont vous oubliez trop souvent de rechercher les avantages, ne devriez-vous pas nous faire justice de cette manie de dénigrement qui semble s’être emparée de tous les cervaux à-la-fois? Comment se fait-il que, parmi vous. autres barbouilleurs de papier à la feuille, il ne s’en trouve pas un qui prenne la tâche honorable de redresser ce travers de l’es-

CORRESPONDANCE. 2JI

prit parisien , et de prouver que l’époque où nous vivons est , je ne dis pas seulement la plus glorieuse , on ne trouverait pas de contradicteurs , mais , à tout prendre, la plus remarquable, à ne l'envisager même que sous le rapport des progrès de la civilisation , des lettres et des arts ? Cette rage de tout fronder a passé des journaux dans les salons, des salons dans les boutiques ; et si les étrangers veulent nous prendre au mot, ils peuvent , à l’exemple du Livonien Kotzcbuè, nous regarder comme le peuple le plus ignorant , le pjus futile , et même le plus triste de l’Europe. 11 est de fait cependant (et c’est cela qu’il faudrait -avoir le eonrage de dire) que la France jouit, au temps où nous vivons, d’un honneur qu’ou a pu lui contester à toute autre époque, celui de primer également dans les armes, dans les science», dans les arts et dans les lettres. Nous pouvons être, en fait de liberté, au dessous de nous-mêmes ; mais nous sommes encore au dessus des autres.

On a beaucoup crié contre quelques philosophes de l’autre siècle, et on leur a prodigué l’épithète de mauvais Français, parcequ’ils reconnaissaient la supériorité de nos voisins en quelques points de leur législation; parcequ’ils faisaient l’éloge de quelques institutions étrangères que nous avons adoptées depuis; mais ces mêmes hommes, ces Montesquieu, ces Voltaire, qui avaient acquis à

272 CORRESPONDANCE

tant «le litres le droit de gourmander leurs concitoyens, sont eux-mêmes la preuve de cette supériorité qu'ils contestaieut quelquefois à leur patrie : leur plume, comme la lance d’Acliille, guérit la blessure quelle fait., Il n’en est pas ainsi des chefs de nos frondeurs modernes : quand ils assurent que l’esprit et le goût deviennent chaque jour plus rares , on 11e peut las opposer à eux-mêmes; ils sont bien sûrs de convaincre ceux qui ne lisent que leurs écrits , et c’est malheureusement le pins grand nombre.

De grâce, monsieur, vous, en qui j’ai surpris quelquefois des mouvements de franchise et de justice, prenez en main la défense de votre siècle et de la vérité ! Est-il donc si difficile ou si dangereux de démontrer par les faits que les sciences n’ont jamais brillé d’un plus grand éclat; que la France est aujourd’hui la seule patrie des arts; que si les lettres ne comptent qu’un très petit nombre de ces esprits du premier ordre dont la nature s’ést montrée de tout temps avare, elles citent, dans tous les genres, des noms dont elles s’honorent^ que le luxe, ce besoin des grands états, n'a jamais été dirigé par un goût plus pur, et appliqué à de plus nobles objets; enfin que, dans toutes les branches de la civilisation, les progrès sont tels que, ne pouvant en pier l’évidence , on a pris le parti d’en contester les avantages? Voilà, monsieur, un emploi vraimentdigne de vous : je ue puis vous répondre que cette

CORRESPONDANCE

moins la considération avec laquelle j’ai l’honneur

detre, etc.

» \ ‘ • • L. DR Siist-M...

manière d’envisager les choses augmente beaucoup le nombre de vos lecteurs; mais elle augmentera du

274 là journée

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