S* XXXVII
CORRESPONDANCE
Monsieur l’Ermite, . ,
Vous êtes mon homme ; ne changez ni de style, ni de retraite, ni de manières. Un de mes amis à qui l'étude de l’anglais n'a pas fait oublier le français, prétend que l’on retrouve souvent dans vos feuilles ce mélange de satire et de philosophie qui caractérise Adisson, Je me plais à le répéter d’après lui , mais ce que je ne. crains pas d’affirmer d’après moi, c’est qu’on ne réunit pas plus d’esprit à plus de raison; c’est qu’à la pénétration qui saisit les ridicules, on joint rarement comme vous , l’indulgence qui les supporte ; c’est qu’on ne fait pas rire plus ingénieusement des défauts que l’on veut corriger, et moins malignement des défauts incorrigibles. Je ne suis cependant pas toujours de votre avis, cher Cénobite, mais j’avoue que vous me. plaisez lors même que je vous prends en faute. Vous êtes l’homme du monde avec lequel , je crois, j’aurais le plus de plaisir à discuter..
Enfin, vous m’avez tant amusé en me contra-
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riant , que la fantaisie me prend aujourd’hui de vous contrarier pour m’amuser. Une assertion que je trouve dans le joli article que vous avez publié dernièrement sur le Mariage, m’en fournit l’occasion. Je la saisis.. •
11 y est dit : Une circonstance plus fortement gravée dans ma mémoire , 'c’est le moment où ma sœur avant de se rendre à Céglise , s'agenouilla devant mon ‘père pour demander et recevoir sa' bénédiction (tout va bien jusque-là). Il y avait quelque chose de bien touchant, de bien auguste dans cet usage patridival (bien encore); peut-être ne pouvait-il subsister avec celui qui autorise une fille à tutoyer sa mère.
• Voilà, mon cher Ermite, où je vous arrête, et ce ' qui me semble mériter examen. Mien de plus touchant , de plus respectueux , sans doute , que l’usage que vous regrettez ; mais pouvez-vous le déclarer incompatible avec celui de tutoyer sa mère, sans donner lieu d’inférer, qu’à votre avis, rien n’est plus opposé an respect que le tutoiement? Cette opinion me semble bien rigoureuse; voyons si elle est fondée.
Depuis que l'usage de substituer, en certains cas, le singulier au plurier, de désigner un seul individu par un prénom qui en indique une collection , a prévalu , par cela peut-être qu’en employant lè vous avec quelqu’un , on lui donne à entendre que , vu le nombre de ses qualités, la quantité de ses
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dignités, la diversité de ses pouvoirs, son seul individu vaut plusieurs personnes, ou que plusieurs personnes se font admirer dans un seul individu : depuis que cet usage , dis-je , a été introduit , le vous réservé d’abord aux supérieurs seulement, est devenu insensiblement usuel entre égaux et même vis-à-vis des inférieurs; et ce solécisme , inventé par le respect , a, fini par être adopté par la politesse ; mais , manque-t-on de respect ou de politesse toutes les fois que l’on ose parler correctement? Le tu , me dire2-vous, appartient au langage familier, ne mettez-vous donc aucune différence entre la politesse et la familiarité? quant à moi,- j’en trouve une grande, lorsque vous dites à l’ivrogne qui se trouve sur votre chemin : te rangeras-tu , coquin ? il est certain que cette phrase familière est aussi une phrase de mépris; mais èst-ce dans le mot tu que le mépris réside? et si à ce tu ou substituait vous , la phrase serait-elle moins injurieuse? d’un autre côté, quand je dis à mon père « tu m’as donné des exemples d’honneur et de vertu que je n'oublierai de ma vie ; » j’emploie sans doute le langage familier; mais le tu qui donne ce caractère à mon langage est-il un mot de despect , et le. vous rendrait-il la phrase plus révérencieuse ?
Ces deux mots, M. l’Ermite, me semblent, en dépit de la mode, pouvoir être employés indifféremment sans rien changer au sens du discours. Ils
ogle
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n'expriment pas ici le sentiment ; mais c’est du sentiment qu'ils prennent leur valeur. Je dirai plus: ce tu qui est l’expression de la nature, est celle que l’on emploie de préférence dans les circonstances où la nature commande ; c’est le mot des passions, et plus particulièrement le mot des affections les plus douces; car si dans l’injure ce tu peut être suffisamment suppléé par le vous , il ne peut l’être dans l’expression de la tendresse. Si vous n’étiez pas Ermite je Vous dirais de consulter là-dessus la première femme venue, vous sauriez bientôt qu’il existe une grande différpnce entre je vous aime et je t’aime. •
Je conviens, cependant, qu’un enfant très affectueux peut employer le vous avec ses parents; car je ne suis pas si exclusif que vous$ mais ce vous sera si bien corrigé par l’accent avec lequel on le prononcera , que le cœur paternel entendra tu : mon expérience journalière m’autorise.à l’affirmer.
Oui, M. l’Ermite , moi qui vous parle , je suis du matin au soir interpellé par des vous et des tu , qui n’ont pour moi que la même signification. Marié deux fois à des époques très éloignées, j’ai des enfants nés sous des lois bien différentes. Les deux premiers conformément à la gravité des usages an térieurs à la révolution , ont été instruits à ne se servir avec moi que du vous : les derniers, élevés
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conformément à des usages plus doux, me tutoient encore au moment où je vous écris : les uns et les autres m'aiment également , et m’expriment la même tendresse dans deux langues différentes; métis ce qui me prouve que ces deux langues ne sont pas également éloquentes, ce sont les réflexions suivantes, qui partent tout autant de mon cœur que de ma tête. Si mes premiers enfants quittaient avec moi le vous pour le lu, cela me paraîtrait bizarre , vu l’habitude prise; cela m 'étonnerait , mais, certes, ne me chagrinerait pas. Ce ne serait pas sans un chagrin réel, au contraire, que j’entendrais mes derniers enfants passer du tu au vous, qui me semble un vrai barbarisme en français de famille; j’éprouverais une impression tout aussi douloureuse que celle qui se peint sur leur visage , lorsque le vous jeté dans une plirase de reproches , leur donne à redouter quelqu’nltération dans ma tendresse. Ma fille, que je bénis. d’avance, remettra sans doute en vogue l’usage dont vous déplorez l’oubli ‘ ; mats j’espère M. l'Ermite, que vous ne refroidira pas sa demande; autrement je me croirais invoqué moins pour une bénédiction que pour une absolution. *
Concluons: le tutoiement peut fort bien se concilier avec le respect : mes enfants, qui me respectent, me tutoient ; je tutoie ma femme que je respecte ,
1 I.a bénédiction paternelle.
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ce qui ne m’empêche pas de l’aimer, quoique ni l’un ni l’autre ne soit pas absolument de bon ton, concession que je dois voüs faire. Accordez-njoi en échange quelque indulgence.
J’ai disserte un peu longuement , un peu trop pesamment peqj-être, au sujet d’une opinion à laquelle vous n’attachez probablement pas beaucoup d’importance , niais à laquelle j’en attache beaucoup, moi : cela tient ù la différence de nos positions. Je suis séculier, vous êtes régulier. L’expérience'm’a appris ce que l'étude ne peut pas vous révéler. La question que nous traitons est une de celles dont la solution ne se trouve chez aucun théologien , et sur laquelle un père de famille, comme moi, en sait plus que tous les pères de l’église, comme vous, pour peu que vous soyez célibataire.
De l’académie de Caen.
Cet académicien de Caen, qui passera quand il voudra pour un académicien de Paris, m’a écrit une lettre où je ne suis pas fâché qu’il y ait beaucoup d’esprit ; je n’ai pas besoin d’en dire la raison à ceux qui l’ont lue. Mon correspondant du Calvados s’y déclare l’apologiste des tu; ses raisons me paraissent ingénieusement et grammaticalement fondées. Le solécisme vous , en ■ parlant à une seule personne , est une des plus grandes irré-
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gularités de nos langues modernes; mais ce n’est pas à un homme qui connaît aussi bien la différence entre les mots je vous aime, et je t’aime (que j’aprécie encore assez bien pour mou âge); ce n’est pas à lui , dis-je , qu’il est nécessaire de prouver que cette dernière locution exclut, dans notre langue, toute idée de respect, et que, par cela seul, elle peut paraître déplacée dans les relations des enfants av£c leurs pères et mères. U me semble qu’on se sert d’une expression impropre quand, pour autoriser cette familiarité, on dit qu’un fils doit être l'ami de son père. Ce n’est point cette sorte d’intimité que la nature et l’éducation établissent entre eux.
Le sentiment qui les unit est sans doute aussi tendre , mais il n’est pas le même. L'amitié suppose une égalité parfaite, des devoirs réciproques et rigoureusement semblables ; elle s’offense de toute idée de subordination; or, on doii convenir que cette amitié-là , du moins , n’est point celle qui doit régner entre un père et ses enfants. Les mots con- • sacrés par le vieil usage me paraissent bien mieux choisis : amour paternel, piété filiale. Le commentaire le plus simple de ces deux mots serait peutêtre le meilleur argument en faveur de mon opinion.
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