‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 1Chapitre 44 sur 47 · N* XXXVIII · texte numérisé non relu

N* XXXVIII

. I.e cœur de» femmes eit comme. ce» pays inconnu*

• où Ton aborde tans y péuclrer.

. Mad. Riccobom.

J'ai fait, sur les jeunes gens, une bien singulière remarque : c’est que certains travers ,’ certains défauts, sont, pour l’ordinaire, garants des qualités qu’ils doivent avoir dans un âge plus mûr. C’est ainsi que j’ai vu souvent leur indiscrétion devenir de la franchise, leur présomption de l’assurance, et leur témérité du courage. Si je ne craignais detre accusé de donner à une simple opinion l’importance ou le ridicule d’un système, non seulement je l’appuierais d’une foule d’exemples, mais je démontrerais que la proposition contraire est également vraie, c’est-à-dire qu’il est pour la jeunesse <Jcs qualités hcrrs de saison, qui dégénèrent assez souvent en défauts , quelquefois même en vices, à une autre époque de la vie. 1 .

Je n’aime point, je l’avoue, la sagesse trop précoce; je veux des fleurs au printemps pour avoir des 1. 24

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fruits dans l'automne. Cette maniéré A- xqjf •, qui trouvera plus d’un contradicteur, a du moins cela de bon dans un vieillard, quelle rapproche.de lui les jeunes gens, et quelle le inet à même de les éclairer des leçons dé sa longue expérience ; c’est un avantage dont je jouis depuis long-temps : j aime la jeunesse; elle me recherche, je lui donne des conseils et non pas des leçons ; je lui cite des exemples et. jamais des préceptes. Je revêts ordinairement la morale d’une forme dramatique, qui me permet de mettre enjeu les ridicules de mes élèves; je m en sers pour développer une petite intrigue dont le dénouement met, autant que je puis, en évidence de fait la vérité que j’ai voulu prouver ou l’erreur qùe j’ai cherché à combattre, Ce petit préambule n’était point inutile au récit dont, faute de mieux , j ’ai l’intention de composer cet article. Peut-être trouverai-jo l’occasion d’y placer quelques portraits de fantaisie qui n’ont séparément aucun modèle; je m’empresse d.’en prévenir la malignité , qui ne s obstinera pas .moins à y chercher des ressemblances.

11 y a quelques années que j’allais régulièrement une fois par trimestre à 1 Écolo-Militaire de F ontainebleau, pour y voir le jeune Ernest de Eallé, fils d’un de mes parents , orphelin dès sop plus jeune âge, et dont la tutelle avait été confiée à mes soins. Après quatre ans de séjour à l’Écolet.Militaire, il obtint une sous-lieutenance dans un régiment de

hussards; j’allai moi-même lui en porter la nouvelle. Le général gouverneur -de cet établissement rendit , un témoignage très flatteur des qualités et. des talents de ce jeune homme; mais il ne dissimula pas qu’il était atteint de présoihptjon au. point de faire craindre que ce défaut ne lui devînt très nuisible dans la carrièVc qu’il allait parcourir. Je ne fus pas aussi effrayé que le général déjà présomption à seize ans promet de la confiance à trente, et dn caractère pour le reste de la vie. Je gardai quelques jours Ernest auprès de moi; je présidai à l’achat de ses uniformes, deses'équipages ; et, après avoir acquis plus d’une preuve de la justesse de l’observation qui m’avait été faite à son égairl, je-le fis partirpour rejoindre sou corps.

Je le perdis de vue p'endant si* ou sept ans; mais

il eut soin, dans cet intervalle, de ni’informet^assez * * • • exactement de 1 avancement, des récompenses, quü

avait mérités, et de ses succès eu tout genre. Ce ne

fut pas sans Un extrême plaisir que j’appris qu'il

avait obtenu la permission de venir passer trois

mois à "Paris. Jé le vis entrer «chez moi, dimanche

dernier, en grand uniforme : sop. dolman décoré de

deux ordres, son bonnet s&nonté d’un' brillant

panache, ses bottes de 001110111*, tout .annonçait la

[dus grande tenue. Je lui demandai s'il venait d’utié

revue, ou s’il allait en visite chez un ministre. « Noli:

tous ces apprêts avaient été faits pour moi; il avait

QUELQUES 'PORT ÙAITS.

cru de voie me rendre ce témoignage de respect. » Je le remerciai ^ en faisant, l’éloge de son uniforme et de la manière dont il le portait. Après l’avoir déterminé à prendre un habit moins ostensible, nous causâmes familièrement, «t je ne fus pas long-temps à i|i’;jp.ercevoir que mon jeune parent n’était point guéri de sa présomption, mais quelle ne se portait déjà plus que sur Un seul objet.

Sa' grande, son intolérable prétention était de bien connaître les femmes, et son ridicule d’en parler avec une extrême légèreté. Une figure aimable, une tournure élégante, beaucoup de confiance en lui-même , avaient valu à mon petit-cousin quelques bonnes fortunes de garnison : il ne doutait pas que les plus brillantes aventures ne l’attendissent dans la capitale. Ernest se croyait, par dessus tout, doué d’un instinct merveilleux pour juger les femmes à la première vue, ■■ Talent dont il se glorifiait d’autant moins, ajoutait-il avec fatuité, qu’à peu de chose près toutes les femmes se ressemblent, quelles n'ont île bon que ce quelles ont de beau, et qu’on peut touj ours leur supposer tout j uste autant de vertusqu’ elles ont de grâces. » .

Au lieu de m'amus£ù réfuter ces impertinences, j’eus l’air de les prendre pour des observations, tout en nie promettant bien de lui . fournir l’occasion de rire à ses propres dépens. Il desira que je le pr.ésentasse dans le monde.' « Vous sentez, cher cousin.

QUELQUES POKThAlTS. • 3f5 *

nie dit-il en arrangeant sa cravate noire devant une glace, que nous autres militaires nous sommes obligés de' vaincre en courant, et, pour en êtçe plus sûrs, de brusquer souvent la victoire. » Il me parut se savoir très bon gré de 'cette phrase charmante, qui avait eu sans doute beaucoup de succès à la table d’hôte de Strasbourg, ou dans une soirée de garnison à Landernau.

Je le conduisis, le soir hiêmc, chez madame,, de R***, où se trouvait réunie l’élite de la société dé Paris de l’un et de l’autre "sexe. Notre entrée ne fit pas la moindre sensation’ : ce premier échec lui fut d'autant plus sensible, que j’etis l’air de m’én.apercevoir. Madame de R*** lui ‘adressa quelques mots de politesse, et reprit une conversation particulière qu’elle avait interrompue. Ernest, dans un monde tout nouveau pour lui; mais se croyant bien sûr de n’y pas être long-terfips- étranger, me. quitta pour prendre langue. Je riais dans un coiu du petit manège plein de grâce et d’adresse qu'il employait pour se faire remarquer des plus jolies femmes, et de la manière avantageuse dont il interprétait chacun des regards que la plus simple curiosité laissait tomber sur lui. Après avoir ainsi papillonné pendant une heure , rl revint s’asseoir près de moi , et itie dit à voix basse : « Je viens de prendre connaissance de la place; et, soit' dit sans présomption (c’est sa phrase favorite), je crois y avoir déjades intelligen

ces : Ce qui signifie simplement (car vous seriez homme à m'accuser de fatuité) que mes observations m’ont conduit à deviner, à peu de chose près, l’état et le. caractère* dès différentes femmes à qui j'ai. parlé. »'Je l'engagearà nie communiquer ses remarques. «D’abord je parierais , continua-.t-il , que cette belle personne en robéde tulle brodée.... là.... près de Cette jardinière dont elle examine les fleurs , est une jeune vcuve. au moment de contracter un second hymen ; du moins c'est ainsi' que j'interprète ce grand usage dti inonde, ces manières pleines d’aisance, et quelques mots qui lui sont échappés, dont je'crois. bien avoir saisi le sens. — Votre pénétration est eu déf aut : cette jeune femme était encore demoiselle il y a huit jours; elle rend, en ce ■moment, sa visite de noce , et c’est la première fois qu elli: vient dans cette maison. Ce grand, usage ■du inonde que vous remarquez en elle est’lè fruit, bon bu mauvais ( nous examinerons cette question .une a 11 Ire fois), de l’éducation nouvelle, qui met de très lionne heure dans le nihnde les jeunes personnes .qui n’y entraient autrefois qu'après leur mariage. — Soit, je me suis' trompé , reprit Ernest ; mais vous . conviendrez que cette jctliie fille, e’11 robe de mousseline à l’enfant, qui soulève si lentement ses lon-r gués paupières- noires habituellement baissées , qui écoute d'un air si indifférent et si timide ce gros monsieur donlles manières contrastent si brusque-

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ment avec- les siennes; Vous conviendrez, dis-je, que cette jeune fille ne peut être qu’une pensionnaire en vacances, qui vient passer quelques jours chez ses parents? » ' . ,

Un grand épiât de rire fut ma réponse; il voulut en connaître la cause.- « La- femme dont vous parlez , lui dis-je , beaucoup moins jeune qu’elle ne le paraît, est veuve pour la seconde fois depuis un an ; c’est un véritable Alcibiade femelle : elle a parcouru avec son premier mari , très riche banquier d’Amsterdam, toutes les places comriierçantes de l'Europe , parlant du cours des changes, de la hausse, de la baisse, de l'omnium, presque aussi biçn qu’un courtier du café Lloyd. Mariée en secondes noces •avec un colonel de cuirassiers, elle a changé de mœurs et d’habitudes : sans’ cesse au manège de Sourdis, dont elle est la meilleure écolière, elle montait un cheval à cru comme un soldat romain. Plus d’une fois on a vu cette brillante amazone figurer à des revues d’apparat, suivre nne charge de cavalerie, ou voltiger autour des escadrons. Aujourd’hui, sur le point de conclure un nouvel hymen avec le. neveu d’un évêque, elle réussit assez bien , comme vous voyez, à prendre le ton et le maintien convenables à celle qui doit faire un jour les honneurs d’un palais épiscopal! »

Ces deux méprises avaient étourdi mon jeune connaisseur. « Je serais bien trompé, dit-il avec un

peu moins d’assurance , si cette dame, dont le schall est jeté avec tant de grâce et de .négligence sur les plus belles épaules que j aie vues de îîia vie, n’était pas d’une extrême 'simplicité, et d’une disposition d’esprit très mélancolique. — On peut vous par- . donner. ccjtc fois une erreur que beaucoup de gens partagent : les plus fins Connaisseurs y sont trompés. Cette dame n’est rien de ce qu’elle paraît être; mais elle a fort habilement remarqué qu’il y a deux sortes de caractères à la faveur desquels on peut prendre beaucoup de liberté dans ce nTonde, la mélancolie et l 'ingénuité : elle les affecte tous deux pour se mettre plus à son aise. — On n’entend rien à vos femmes de Paris! interrompit Ernest avec humeur; et si vous me demandiez Ce que c’est que ces deux femmes, dont l’üne, en écontantun jeune homme qui lui parle bas, a l’air si inqoiet, si émue, pendant que l’autre retourne avec tant d’indifférence , entre ses doigts, une lorgnette eu corail; Dieu me damne si j’oserais assurer qu’il y a là deux personnes de bonne intelligence et ïine officieuse 'amie qui se met généreusement en tiers pour sauver l’inconvenance ' du tête-à-tête : je balancerais peut-être même à prononcer que la dame à la lorgnette fitt la plus désintéressée-dans cette affaire. — Et vous auriez raison; car vous n’avez pas deviné plus justé cette fois que Jes autres : madame de Melcourt (La dame à la lorgnette) pense, comme madame de Maintenon ,

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que rien n'est plus admit qu’une conduite irréprochable; ef , bien résolue d’en avoir les honneurs sans en prendre les charges, clic a fait choix d’une amie assez peu spirituelle. pour ne pas s’apercevoir quelle n’est que le moyen de communication d’un sentiment qu’une autre inspire, et dont elle se croit l’objet. — - Pour achever de rn'ôter toute confiance en ma pénétration , reprit Ernest avec dépit, il ne vous reste plus qu’à me soutenir que cette petite femme brune qui ne tient pas un moment en place, à qui tout le monde vient parler à l’oreille, dont, j’ai surpris deux ou trois fois les yeux brillants, attachés suT nous ( un quart d’heure avant il aurait dit sur mol), et que voilà maintenant au piano, n’est pas la plus décidée coquette.... — Par suite de la fatalité qui'vous poursuit,' ce- reproche de coquetterie, qui convient ici même à tant de monde, ne peut être plus injustement appliqué qu’à madame de Lineuil ( c’est le nom de celle que vous me désignez), la meilleure, la plus fidèle et la plus tendre des femmes. Ces yeux, sur l’expression desquels vous vous méprenez si complètement, concentrent -toute la 'chaleur d’une ame près de s’éteindre. Frappée du pressentiment, malheureusement trop vrai, quellea peu de temps à vivre, elle presse pn quelque sorte les années sur les jours : son activité sans exemple ne se raléntit pas un seul moment; elle aime et cultive avec succès tous les arts, protège tous les talent*

de son crédit et de sa fortune , soulage tous les maux, et sympathise avec toutes les .douleurs. Un de ses amis lui disait dernièrement, à sa fête, qu’elle avait la tête d'un homme, le corps dune femme, et le cœur d’un anye. Il n’y arien d'exagéré dans cet éloge. Une femme aussi supérieure a droit à des eunemis • madame de Lineuil en a beaucoup, mais je. vous connais bien, vous n’en augmenterez jamais le nombre. » •

I .a manière dont je m’étais exprimé sur le compte, d’une femme dont il est si difficile de parler sans enthousiasme, même à 71 ans, avait si vivement ému mon jeune présomptueux , qu’il m’avait laissé là brusquement pour s’approcher d’elle, et qu’il né la quitta plus de la soirée. Ils causaient ensemble au moment où je me retirai; et je cfus remarquer dans le maintien d’Ernest je ne sais quelle timidité, quel défaut d’assurance.... Je ne voulais que le guérir de sa présomption; peut-être en est-il déjà puni! • -

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