‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 1Chapitre 45 sur 47 · H* XXXIX · texte numérisé non relu

H* XXXIX

LE PAYS LATIN

. • • » ..... . a . . . Garnis unde latinum . •

. * • . VlXC. , Æneid. , lib. I , v. i o.

. Berceau de la nation Cninc.

• "Vendredi matin.

Ce n’est pas une chose aussi facile qu’on pourrait le croire , de tracer chaque semaine , d’après nature, une petite esquisse de nos moeurs , -de no.s préjugés, ou de nos ridicules. Les, grands. modèles, qui sont de tous -lés temps , ont été nris en œuvre par les grands maîtres; parmi ceux d’une moindre dimension, et qui appartiennent plus spécialement ir notre époquç, il en est qui sont trop ou trop peu éclairés pour qu’-orr puisse en saisir l’ensemble ; d’autres qui n’ont point encore été remis en place; d’autres enfin, et- c’est toujours le plus grand nom- -bre, qui ne valent pas la peine d'être conservés. Le champ du ridicule est bien vaste , mais il est tellement barricadé de précautions, de^distinctions, de considérations, qu’on -ne peut y courir que par

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sauts et par bonds : d’aillcucs , il en est c|e certains . articles de journaux comme' du théâtre: on voudrait y trouver des.portraits de fantaisies que -tout le monde reconnût, mais où personne ne se reconnût; des mœurs vraies, des observations fines, des constràstes piquants, des préjuges anciens, le plus souvent -détruits par des vices modernes; en un mot, des tableaux comme en Ont' tracé .Molière et Àdisson, dont- les exemples gêneront toujours un peu leurs .successeurs.

• " il est assez maladroit , au moment de se livrer à un travail quelconque, de ne s’occuper que des difficultés qu fl présente; c’est pourtant ce qui m’ar 1 rive en prenant la plume pour commencer cet article, Sans savoir encore jà quel sûjet je dois m’arrêter. .l’ouvre mes tablettes; les notes que j’y trouve inscrites pour chaque jour de cette semaine portent toutes un caractère de frivolité, de gaieté folle, qui ne s’accorde pas avec la disposition actuelle de mon esprit ; j’ai besoin de parler sérieusement pour ne pas faire beaucoup plus mal, avec beaucoup plus de peine. Je coiüptais sur ma correspondance; je viens de la relire : après avoir jeté an feu les libelles anonymes, après avoir réduit à leur plus simple expression les plaintes de mauvaise foi, les plaisanteries de mauvais goût, les critiques amères et les éloges intéressés dont je ne veux pas être complice, je me trouve ne pouvoir

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faire usage que de deux lettres , dont Tune , çn forme de diseussion sur le caractère, particulièr du siècle où nous vivons, exigerait beaucoup de temps pour être rendue plus courte, et dont l'autre est de nature à ne pas être publiée sans réflexion. Ou m’y donne avis de l’intention eii sont quelques dames de Maubcuge de me poursuivre très sérieusement en réparation pour avoir osé dire (car je prends toujours sur moi les torts de mes correspondants) que leurs premières cpnquêtes remontaient au temps du parlement Mau- * peou. C’est une, bonne fortune pour moi qu’une pareille affaire; mais outre qu’elle n’a point encore de caractère officiel, il est clair qu’elie rentre dans le domaine.de la plaisanterie que je me suis interdite aujourd’hui. Privé de toute autre ressource, 'je yeux, pour cette fois, laisser au hasard

le soin “de me choisir un sujet On sonne à ma

porte; quel que soit l’état ou la profession de celui qu’ou vient m’annoncer , je suis décidé à en faire l’objet dç cet article. ..

. " Vendredi, à minuit.

Sénèque a beau dire que c'est une folle témérité de s’en rapporter au hasard :

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Cttca est temeritns tpue petit easum ducern ,

j’ai toujours été d’avis qu’il fallait, de temps en temps, lui faire sa part. J’ai prfs ce parti dans l’embarras où je me trouvais ce matin , et l'on va voir que je m’en suis assez bien trouvé. J’ai eu, par hasard, la visite' d’un très jeune homme, nommé Charles d’Essène , qui ne vient ordinairement me voir que les dimanches. C’est le fils d’un ancien militaire retiré depuis plus de .vingt ans au fond de 'la Sologne, dans «ne petite terre où il 's’occupe de la première éducation, de ses enfants. Pour compléter celle de son fils* aîûé, il a bien fallu qu’il se décidât à l’envoyer à Paris, sous la surveillance de quelques amis qu’il a conservés dans la capitale: je suis du nombre. Le jeune homme m’a pris en âmitié, il vient me voir' régulièrement toutes les semaines; et ses fréquentes visites me sont doublement agréables , parcequ’elles me prouvent que les conseils de la vieillesse ne lui sont pas à charge; et que mes leçons ne lui semblent pas trop ennuyeuses. Dans nos entretiens, le profit n’est "pas pour lui seul : si je lui raconte les faits du temps passé qu’il ne sait pas encore, il me rappelle 'ceux .de la veille que j’ai déjà oubliés; car il en est de la mémoire des vipillards éomme de leur suie : ils ne voient bien que les événements et les -objets éloignés. . . ‘ ' ’

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J’avais intérêt à faire jaser mon jeune étudiant; et, tout en déjeunant, j’ai voulu qu’il Aie racontât, dans les moindres détails, la vie qu’il mène à Paris.

J’ai trouvé dans son récit une peinture fidèle des mœurs et des habitudes de cette, classe vraiment estimable de jeunes gens dévoués à l'étude, et qui peuplent silencieusement un quartier de la, capitale auquel les collèges de la Sorbonne , lçs pensions de ,1’ancieuue Université, et plusieurs réunions savantes, ont fait donner le nom de Pays Latin. Je serai plus sûr de ne point 'altérer sa narration én le laissant parler lui-même. • ê

u Vous savez que mon- père a beaucoup d’enfants, qu’il a conservé peu de fortune, et que la petife pension de cent cinquante francs par mois qu’il me fait à Paris ne me permet pas d’y vivre en grand seigneur. On me destine au barreau; mes goûts particuliers me portent à l’étude des sciences * naturelles : pour me mettre en état de prendre tout à-la fois des inscriptions à TEcole de Droit; et de suivre les cours du Jardin des Plantes , j’ai vu. qu’il fallait ménager mon temps plus précieuscirient encore que ma bourse. En arrivant à Paris, je suis venu loger dan? un petit appartement qu’un de mes amis de collège, beaucoup plus âgé que moi, avait eu le soin de me faire préparer dans l’hôtel , ou plutôt dans le taudis qu’fl occupe au centre du quartier Saint-Jacqites. Je paie ce logement neuj

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francs par mois ; c’est vous donner une idée de sa magnificence. Je ne sais pas si vous savez que la rue de la Parchcmincrie, où j’ai mon domicile,est située entre la rue de la Harpe, ’ct la rue Saint- Jacques*, et qu elle ne serait habitée que par des parcheininicrs et des relieurs, si Ton ny comptait pas (indépendamment de la maison de la veuve Desaint) quatre prétendus liétels garnis, dans l’un desquels je suis locataire. On le reconnaît à une petite planche de bois noir où se trouve inscrit, en caractères rouges, le nom de C Hôtel de Berri. Pigurei-vous une masure bâtie pendant les troubles du régne de Charles VII '(s’il faut en croire une inscription gravée sur le chambranle de la porte principale), où l’on pénétre à travers une allée, obscure, laquelle cpnduit à un escalier plus obscur encore , à l’aide duquel on peut , en né quittant pas la corde grasse qui sert de rampe et de guide dans ce dédale, se hisser jusqu’au sixième étage.

«C’est là, tout juste à quatre-vingt-dix-sept marches au dessus du niveau de la rue, que se trouve ma chambre (le même corridor en renferme huit tout-à-fait semblables); elle est meublée d’un lit en serge d'Aumale vert-olive, d’une table en bois* de noyer, recouverte d’un tapis de Bergame, de deux chaises d’église,- rempaillées à neuf,' et d’un petit poêle 'de faïence qu’on peut chauffer pendant deux jours au moyen d’un cotret

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coupé en quatre ; ajoutez à cela un pot à l’eau et sa cuvette en faïence de couleur, un chandelier et une écritoire, et vous aurez l’idée la plus exacte du mobilier d’un étudiant en droit. Une bonne grosse, servante picarde suffit au service de tous les locataires de l’hôtel de Berri ; elle fait nos chambres et compte avec les blanchisseuses; elle a seule la responsabilité des chandelles et les clefs de la porte d'entrée , qu’elle ferme irrévocablement à ■ neuf heures et demie. C’est encore elle qui se charge d’aller nous acheter, chaque matin, l’angle aigu du fromage de Brie dont se compose habituellement notre déjeuner. . Vous avouerez que , pour trente sous par mois qu’il en coûte à chacun de nous, on ne saurait être ni mieux, ni plus agréablement servi,

■ « Nous sommes vingt -cinq étudiants logés au meme hôtel; c’est un précis de l’Université; les quatre Facultés s’y trouvent. Nous sortons tous le matin à peu prè!% la même heure : les uns se rendent à l’École de Médecine, à I IIôtel-Dieu , les autres au Collège-de France ou au Jardin des Plantes, pour y suivre les différents cours ouverts dans cès établis- ' sements. Nous sommes six qui fréquentons spécialement l’École de Droit, et nous'comptons parmi nous quatre jeunes théologiens , chargés d’en conserver l’espèce, qui assistent régulièrement aux conférences ascétiques de Saint-Sulpicc. Comment contester

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Ù notre quartier son titre de quartier savant, lors.- # qu’on voit au point du jour cette foule decoliers externes qui se rendent aux lycées, leurs livres sous le bras et le déjeuner à la main ; ces élèves de l’École Polytechnique qui sortent de l’hfttel pour faire nue promenade militaire; ces professeurs, ces maîtres de quartier qui se rendent à leurs classes; ces amateurs de livres qui fouillent et bouleversent toutes les mannes du passage des Jacobins? Ajoutez à ce tableau des bataillons de garçons imprimeurs, le casque de papier en tête, de relieurs chargés de Iis res, qui circulent dans les rues, et vous aurez une idée de la population du Pays Latin.

u Ma journée se partage entre mes devoirs et mes plaisirs ; les uns et les autres sont des travaux. Après une leçon de Droit romain, expliquée parle savant Berthelot, je. cours au Jardin des' Plantes écouter les ingénieuses hypothèses géologiques de M. Faujas. Au triste commentaire de M'. Delvincourt sur le (iode Napoléon, je fais succéder les éloquentes leçons. d’anatomie comparée de M. Cuvier. Je trouve le temps d’assister aux leçons des Cotèlle, des Pigeau, desBoulage, sans rien perdre des démonstrations des Haiiy et des Desfontaines; j étudié avec une égale ardeur (je ne dis pas avec un égal plaisir ) Domat et Linné, Jussieu et Justinien. Vous voyez que j’ai fait mon profit de cet aphorisme du bonhomme Richard, que vous me répétez si

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souvent: Aimezr-vous ta vie? ne dissipez i>as le temps, car la Vie en est faite. Presque tous mes camarades l’emploient aussi utilement.

« Nous nous réunissons à dîner dans la rue des Mathurins, à l’aneienne auberge de la Tête-Noire, tout près do la Sorbonne, dans la maison, du fameux docteur Cornet, et, je crois même, dans la salle où fut arrêtée, il y a près de deux sièçles, la censure du livre de la fréquente Communion. Pqur trentesix francs par mois, on nous sert, à quatre heures, un modeste repas qu’assaisonne un appétit plus difficile à apaiser qu’à satisfaire.

« Nos délassements journaliers sont aussi simples que nos occupations ; c’est à la Bibliothèque Saintes Geneviève que se passent nos récréations , au Luxembourg quo nous faisons nos promenades, et dans un petit cabinet de lecture de la place Saint-Michel ( qui ne -vaut pas celui de la rue de Granunont) que nous achevons nos soirées d’hiver. Je dois pourtant vous avouer que ■ le demie* dimanche de chaque mois est pour nous une véritable fête: ce jour-là nous dînons à cinquante sous par tête, chez le fameux restaurateur Edon ( le Ijeauvilliers du faubourg Saint-Germain ) ; de là nous allons au café Procope, et quelquefois même, s'il faut tout dire, nous ne nous refusons pas un billet de parterre pour aHer voir la première pièce à l’Odéon. »

Là finit le récitjde jmonj jeune étudiant ;Jjc l’ai

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écrit en quelque sorte sous sa dictée. Nous avons passé la journée ensemble : je l’ai mené dîner avec moi, et de là nous avons été à la «Comédie-Française voir jouer le Bourgeois Gentilhomme. Il était plus de onze heures lorsque je lai reconduit à son bôtel ; aussi avons-nous eu toutes les peines du monde à réveiller la servante, qui noüs a bien déclaré quelle n’aurait pas ouvert à d’autres qu’à M. Charles, et que, de mémoire d'étudiant, personne n’était rentré aussi tard à l’hôtel de Berri.

LES ALMANACUS. .

H° XL. [otCEMBRE I 8 1 I .]

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Hor. , Ep. XIX.

Il donne nn air d'importance à do bagatelle*.

Retenu dans mon grand fauteuil par un rhume ( que j'aiirais guéri , dans ma jeunesse, avec un bol de punch , au lieu d'orge perlé que m’ordonne aujourd’hui mon médecin ), je n’avais rien de mieux à faire que de feuilleter les brochures nouvelles que mon libraire est venu m’apporter. En jetant les yeux sur un catalogue de nouveautés qU’il a laissé sur ma table, ce n’est pas sans quelque étonnement que j’ai compté soixante-deux almanachs, pour la plupart chantants. Mais pourquoi tant de chansons? Les grands effets font supposer de grandes causes ; les grands produits de grands besoins. Or, comment se fait-il que les fahriques de couplets augmentent à mesure que la consommàtioadiminue?

Par aperçu , nous aurons cette année six ou sept mille chansons nouvelles ( je compte dans ce nombre lè contingent des almanachs de province): mais

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pour qui travaillent ces infatigables chansonniers? Le peuple ne chante dans les guinguettes que de vieux refrains consacrés , de temps immémorial , à célébrer scs plaisirs; dans les salons, on ne chante plus que de grands airs italiens , d’une expression d autant plus admirable qu’on n’y emploie guère queccs mots : dolce amore, mio bene, la mia félicita. Si, de loin à loin, à la fin du concert, quelques jeunes person nes'sou pi ren t enjbre une romance française, c]est uniquement par égards pour Dalvimare ou Dominique, leurs maîtres, et en s’excusant auprès, d’une assemblée qui fait bien plus de cas d’un trille { on ne m’entendrait plus si je disais d’une cadence) que de la pensée la plus ingénieuse et la plus délicate.

•le compare ces nombreux almanachs de nos jours, tout remplis de chansons anacréontiques , érotiques, satiriques, et gastronomiques, à ces vastes magasins anglais où sont entassées pêle-mêle des marchandises qui, faute de débouchés, perdent chaque jour de leur valeur. On pourra m’objecter que comparaison n’est pas raison, et qu’il faut bien que ces Recueils se vendent puisqu’ils. s’impriment, et que le nombre en augmente tous, les ans; mais le grand débit des almanachs (de toutes les étrennes les plus économiques ) ne suppose pas le débit des chansons, et prouve seulement qu’il est plus facile de remplir un Recueil de fadaises lyriques que de toutes autres niaiseries.

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Il est de fait que l'on chante moins, beaucoup moins qu’autrefois(en prenant ce mot chanter dans sa vieille acception ) , par la raison simple qu’on est moins gai; et l’on est moins gai pareeque les dîners de six heures, qui se prolongent jusqu a huit, ont amené la suppression des soupers, en attendant qu’ils amènent la ruine des grands spectacles , à laquelle concourent plusieurs autres circonstances. Je ne m’appesantirai pas aujourd’hui sur un projet que je me propose de traiter à fond quelque jour, eu rappelant ces petits soupers que le bon Carmontel égayait par ses'proverbes, Musson par ses facéties, Lhigazon par ses historiettes. Je rappellerai avec plus de plaisir encore les soupers fins dont le vieux Collé faisait les délices par scs chansons gaillardes, que le censeur n'avait pas voulu lui jfasser, mais que la bonne compagnie lui passait quelquefois. Je crois le voir encore avec son habit de velours noir, sa perruque ronde et son nez de perroquet, tirant mystérieusement de sa poche un manuscrit recouvert d’une reliure flcxijde en marroquin, et choisissant avec malice une de ces jolies chansons que les dames n’écoutaient qu’à travers l’éventail, mais dont l’esprit, la. grâce et l’extrême gaieté faisaient pardonner la licence. Cet usage de chanter le soir à table était répandu dans toutes les classes : rien ne paraîtrait aujourd'hui, plus ridicule.

Si l’on eu excepte quelques ouvrières qui fredoit-

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nent, en travaillant, la romance dont elles ont appris l’air en écoutant les orgues de Barbarie ; quelques enfants qui psalmodient à leurs parents des couplets pris dans le Parnasse du sentiment, on ne chante plus à Paris que. le 20 de chaque mois, au Rocher de Cancale. . . ...

Cette remarque ne m’empêche pas de convenir du progrès de notre littérature.... d’almanachs. Dans ma jeunesse, on donnait, pour tout cadeau du Jour de l’An, des' Etrennes Mignonnes , dont quelques gravures grossières et une reliure de mouton rouge ^ étaient les seuls ornements. L’intérieur contenait quelques adresses, dciix ou trois vaudevilles en vogue, et un calendrier où l’on était sûr de trouver les phases de ta hme, le comput ecclésiastique , et les fêles mobiles.

Il y a maintenant almanachs et almanachs, et tous ne sont- pas également présentables. Par exemple, il est d’usage qu’au premier de l’an la toilette, le "vide-poche , le bonheitt du jour d’une petite maîtresse, soient remplis d’almanachs; mais vous n’y trouverez Di le Chansonnier des Variétés, qu’un papier commun et une expression grossière rendent tout au plus digne de figurer sur les comptoirs subalternes; ni la Lyre d Anacréon, délices des ouvrières en linge; ni Y Almanach de Famille, ressource des. gouvernantes et des précepteurs ; ni même le Chansonnier des Grâces, malgré les pré-

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tentions de son titre. Les almanachs de bon goût, les seuls admis aux honneurs du boudoir, sont: le Petit Almanach des Dames, Y Almanach dédié aux Demoiselles , Y Almanach de là Cour et de la Ville, X Almanach dédié aux Dames, et dix ou douze autres recommandables aux mêmes titres, c’est-àdire par la beauté des gravures , des caractères et du papier; par le luxe de la réliure, où brilleVit en cent façons la moire, le tabis, et le maroquin. Mais que cet éclat est peu durable ! A peine ces fastueux almanachs ont-ils- brillé quelques jours entre les mains blanches et parfumées de celle à qui ses adorateurs en ont fait hommage; à peine le Jour des Rois est-il arrivé, que ces brillants livrets, abandonnés aux enfants, passent du salon à l’antichambre, où leurs feuillets salis, leur reliure en lambeaux, amusent encore quelques moments l’oisiveté des laquais. • . •

Sic transit yloria mundi.

Combien est préférable l’existence moins brillante, -mais plus assurée, de ce bon Almanach de Gotha, qui, -depuis soixante ans, végète si paisiblement en Allemagne ; -grâce A ce livret, il n’est pas de baron allemand qui ne puisse au besoin établir sa généalogie aussi authentiquement que s’il présentait une charte nobiliaire du temps de Rodolphe de Ilapsbourg ! L’éditeur de cet almanach a un grand

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•moyen de fortune (je ne prétends pas affirmer qu’il en use) ; comme il tient registre de l'âge de tputes les princesses de l’Europe, il est possible qu’il ne répète pas toujours littéralement ce que disent les extraits de baptême, et qu’il économise à quelques hautes et puissantes dames les années que le temps leur prodigue. * ,

Le premier et le meilleur des almanachs est encore l' Almanach des Muses, tout déchu qu’il est de sa splendeur première. On n’y voit plus briller les noms de V oltaire, de Gresset , de Colardeau , de Bertin, de Léonard, de Gilbert; mais, semblable à ces héritiers de grande maison qui portent obscurément un nom illustré par leurs aïeux, et qui jouissent néanmoins de leurs prérogatives, l 'Almanach des Muses, tel qu’il est, est sûr d’aller prendre sa place, au bout de l'année, à la suite des quarante-huit volumes de la collection, et de finir honorablement sa carrière sur les rayons d’une bibliothèque. Quatre ouvrages du même genre ont, à mon avis, des droits au même privilège : ce sont le Nouvel Almanach des Muses (rival quelquefois heureux de l’ancien), les ÊU'ennes Lyriques , le Portefeuille Français, et les Etrennes de la Jeunesse. On y retrouve plusieurs noms de bon augure, et quelques morceaux de main de maître. *

Ce serait faire injure au Caveau Moderne que de le placer même à la tête de eeUc foide de Cltan-

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sonniers que le Jour de l’An voit éclore. Ce recueil annuel 11e se recommande pas , comme les autres , par un extérieur imposant: un simple papier brun sert de couverture ; le modeste carré de Limoges et les caractères de Perronneau composent toute sa parure typographique ; mais plusieurs noms avoués des Muses se lisent au bas de ses pages.

Je ne terminerai pas ma revue des almanachs de 1 8 1 2 sans parler de ceux que M. Blanchard publie à l’usage de la jeunesse. Ce respectable libraire consacre exclusivement son magasin à l’instruction et à l’amusement de l’enfance, ce qui lui a valu le surnom de Berquin des libraires ; Tout son fonds se compose de Chansonniers Un premier âge, de Pallier du second âge, de Plutarque de la Jeunesse , de Petit La Bruyère, de Morale de l’Enfance, de Corbeille de fleurs ( ce qui veut dire, Recueil de Compliments pour les fêtes de tous les papas et de toutes les mamans de l’Empire français).

On pourra conclure de cet article que je suis, en général, très mécontent des almanachs de l’an 1812; j’y trouve cependant tous les éléments d’un petit chef-d’œuvre du genre, et j’invite les libraires à l’exécuter pour l'année 1 8 1 3 , en usant d’un procédé semblable à celui dont se servit Apelle.

LES ALMANACHS

» Recette pour faire un bon et bel almanach.

Prenez, dans l’ancien A Imanach des Muses, YEpitre à mon ami Andrieux, de M. Ducis; les deux Fables de M. Arnault, la première Élégie de madame Babois; le Déguisement de M. Millevoie , et ledizain de M. Vigée : dans le nouvel Almanach des Muses, les Deux Missionnaires, de Chénier; le Serment d’Annibal, par M, François de Neufchâteau ; Mes Adieux à la Vie, de feu Dorange : dans le Caveau Moderne, les chansons suivantes: l’Enfer en goguette , la Grisette et la Coquette, de M. de Piis; l' Anglais au Caveau, la Bonne et la Mauvaise chanson, de M. Désaugiers; Entrer et Sortir, deM. Arm and- Gouffé; r Amitié des Amants, de M. Dupaty; le Lit de Repos, de M. Rougemont; le Donneur de conseils et Allez donc, de M. Brazier. Faites imprimer ces poésies chez Didot, sur vélin satiné; joignez-y les jolies gravures de CA Imanach dédié aux Demoiselles, la vignette allégorique de f Almanach des Dames , C excellent Calendrier qui se trouve dans l'Annuaire publié par le Bureau des Longitudes, et quelques airs charmants de Boyeldieu et de Dalvimarc, qui terminent le Chansonnier des Grâces; faites relier le tout par Bozerian ou Rosa, et trouvez le moyen de donner cet almanach à un prix raisonnable, vous n’aurez à craindre ni contrefaçon , ni concurrence.

LES ÉTRENNES

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