‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les mœurs. Tome 7 (volume 2)Chapitre 2 sur 60 · I.Ynnui naquit un jour de l'uniformité · texte numérisé non relu

I.Ynnui naquit un jour de l'uniformité

Aussi je ne saurais dire avec quel plaisir j’ai enfin aperçu les côtes nues et incultes qui avoisinent Fécamp et cette mer, qui a été jadis pour moi une source de tant de joies et de tant de terreurs, et qui l’est encore de tant de souvenirs et de tant de regrets.

On ne découvre Fécamp que lorsqu'on y est entré. Cette ville est enterrée dans une vallée longue, étroite, et sinueuse, que forment deux rangs de collines escarpées. Je ne m’étonne pas de la prédilection que les premiers ducs de Normandie ont eue pour elle : les sites qui l’environnent ont quelque chose de sauvage qui devait plaire à ces farouches enfants du Nord.

C’est encore ici une de ces villes dont tout l’intérêt gît dans les souvenirs, et dont les inévitables étymologistes se disputent le nom sans pouvoir tomber d’accord. Les uns, qui veulent quelle ait été le cltamp du Fisc ( Fisci campus ), font remonter sa fondation à l’époque de la conquête des Gaules par les Romains ; les autres lui donnent une origine plus

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sainte: ils prétendent quelle a été élevée sur le cltamp du Figuier ( Fici campus), au pied duquel Isaac, neveu de Nicodème, avait enterré, durant un voyage qu’il fit dans ce pays, une fiole du précieux sang que l’on voyait encore à Fécamp avant cette maudite révolution qui a réduit tant de choses à leur juste valeur. Quoiqu’il m’arrive rarement de me prononcer dans de semblables débats , je trouve qu’il y a ici quelque raison de se décider. Le figuier me paraît un arbre bien délicat pour croître sur les bords d’une mer aussi septentrionale , tandis que le fisc est une de ces plantes parasites et dévorantes qui vivent sur toutes les plages, prospèrent sous toutes les zones, et trouvent toujours le secret d’extraire quelque substance des terrains même les plus stériles.

Aux bureaux du fisc , établis par les Romains , ont succédé, quelques siècles plus tard, cri 664, une abbaye de femmes, détruite par les Normands en 88 1 , et ensuite une abbaye d’hommes, fondée en 988 par le duc Richard I".

« 11 est peu d’établissements de piété , me dit Léon , dont le berceau soit entouré de plus de merveilles. On dédaignerait de rappeler ces contes ridicules, s’ils ne formaient pas un des traits caractéristiques de l’époque à laquelle ils pouvaient être accrédités. Au dire des légendaires, ce fut un cerf blanc qui prit la peine de désigner la place où il

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fallait bâtir l’église de l’abbaye de Fécamp; une main invisible grava sur la pierre que c’était â la sainte Trinité qu’il fallait la dédier; et enfin un toit destiné dans un autre pays pour un autre édifice vint de lui-même par mer pour couronner l’œuvre et achever ce temple.

« Quoi qu’il en soit, tout en se jouant de la crédulité populaire, et en profitant habilement de la faveur des ducs de Normandie, l'abbaye de Fécamp parvint à un degré de puissance et de splendeur qu’aucune autre n’a peut-être surpassé en France. C’est probablement pour se les faire pardonner et pour compenser jusqu’à un certain point le vice d’une institution qui agglomérait sur un petit nombre d’individus des richesses qui auraient dû circuler dans la masse d’une population toujours croissante, que les moines de Fécamp donnaient une livre et demie de pain à chacun des pauvres qui se présentaient aux portes de leur abbaye. 11 est juste aussi de leur tenir compte du goût qu'ils ont constamment manifesté pour les beaux-arts. On sait que dès le douzième siècle, l’abbaye de Fécamp possédait un orgue; au moment de la révolution, elle entretenait encore à grands frais une fort belle musique vocale ; enfin , les savants ont gardé le souvenir de sa bibliothèque, remarquable sur-tout par un grand nombre de manuscrits dus presque tous aux veilles de ses religieux. La Bibliothèque de Rouen

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a hérité en grande partie de ses richesses Littéraires, si l’on peut toutefois qualifier ainsi ces compilations et ces chroniques monacales, où ce que l’on trouve de mieux se réduit à quelques faits écrits avec des plumes de fer sur des feuilles de plomb. — C’est encore, interrompis-je, une de ces idées tontes faites que l’on reçoit et que l’on transmet sans examen, que celle d’attribuer aux moines la renaissance des lettres en Europe. Que l'on dise qu’ils ont conservé quelques étincelles du feu sacré lorsque les cloîtres étaient les seuls asiles respectés par l’ignorance et la barbarie, il n’y a rien que de vrai dans cette assertion; mais on devrait ajouter que, dans d’autres mains, la lumière ne serait pas probablement restée aussi long-temps sous le boisseau. Que si quelqu’un prétendait le contraire , je le prierais de me citer un seul ouvrage, sorti d’une tête de moine, qui ait exercé quelque influence utile sur son siècle. Au reste c’est peut-être moins aux moines qu’aux institutions monacales qu’il faut s’en prendre de cirésultat; car ce n’est jamais sans avoir observé les hommes que l’on peut produire ces écrits qui agissent avec quelque puissance sur les opinions ; et, pour travailler au bonheur de la terre, il ne faut pas toujours avoir les yeux tournés vers le ciel. Les moines ont éclairé le monde comme ils l’ont défriché, dis-je à Léon , on lui montrant les côtes incultes qui s’élèvent autour de l’abbaye de Fécamp. »

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Nous avons voulu voir cctie célèbre abbaye ou plutôt scs restes; car uuc partie des bâtiments est déjà détruite, et ce qui est encore debout offre le triste spectacle de ruines toutes neuves.

Léon m’a assuré qu’il y avait autrefois, dans ce même enclos, un palais considérable bâti par Guillaume- Long ue-Lpée, et qui servit de résidence à plusieurs ducs de Normandie; j’en ai vainement cherché les traces. Les moines, qui auraient dit en conserver quelque reste, ne fût-ce que comme un souvenir de leurs bienfaiteurs, en ont effacé jusqu'aux derniers débris sous leurs nouvelles constructions. Ce n’est pas la première fois que la puissance spirituelle s’est élevée sur les ruines de la puissance temporelle. L’église est bien conservée; c’est un beau monument en ce genre; le chœur, revêtu et pavé en marbre, est de la plus grande richesse.

Il n’y a pas moins d’une demi-lieue de l’abbaye jusqu’au port, et il faut faire ce trajet sur le pavé le plus aigu qu’il y ait peut-être eu Normandie. On est dédommagé de cette fatigue par la vue du port, peu étendu, il est vrai, mais assez agréablement situé. La rade en est sûre et l’entrée facile. Il ne m’a paru fréquenté que par quelques navires employés au cabotage et par des bâteaux pêcheurs. Le commerce est à-peu-près nul à Fécamp; la sobre et laborieuse population de ses côtes ne

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trouve de ressources que dans la pêche au hareng et du maquereau, à laquelle il faut joindre la fabrication de la soude qui se fait sur le bord même du rivage, où l’on brûle les fucus apportés par la mer; c’est ce que les gens du pays appellent du varech.

La Normandie est le pays des hauts faits d’armes. U est rare que chaque ville, chaque forteresse n’y ait pas été le théâtre de quelqu’un de ces exploits chevaleresques conservés au moins par la tradition , quand ils ont échappé à l’histoire. C’est la reconnaissance qui s’est chargée d’offrir à l’admiration de la postérité l’intrépide audace de ce Boisrosé qui, à la tête de cinquante hommes, s’empara, au nom de Henri IV, du fort que les habitants de Fccamp, partisans delà Ligue, avaient élevé à l’endroit le plus escarpé des falaises qui dominent leur port. Je me rappelais tous les détails de cet étonnant fait d’armes que Sully s’est plù à consigner dans ses Mémoires. Aussi n’est-ce pas sans le plus vif intérêt que j’ai parcouru remplacement qu’occupait cette forteresse, dont il ne reste plus que quelques traces, et mon œil a mesuré avec effroi l’escarpement de ces rochers que couronnait jadis le fort, et au pied desquels venait battre la mer. Aujourd'hui quelle s’est retirée à quelque distance, tout accès paraît encore impossible; mais Boisrosé sut en trouver un, à l’aide d’un câble garni de nœuds, et fortement fixé à une embrasure de canon

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par un soldat du fort qu’il avait mis dans ses intérêts.

II me sembla voir encore ces cinquante guerriers, lcnrs armes attachées autour du corps, grimpant le long de ce lien fragile et snspertdus dans l’espace, entre la forteresse, d'où la mort pouvait partir à chaque instant, et les flots qui les attendaient poulies engloutir.

Les trois heures que notre voiturier nous avait accordées pour nos excursions dans Fécamp étaient expirées, et il nous fallut retourner eu toute hâte à l’hôtel du Gixind-Cerf. Il n’avait pas perdu de temps pendant notre absence, et quoique nous eussions retenu sa voiture pour nous seuls, il nous présenta trois ou quatre voyageurs qui avaient un besoin si urgent d’arriver à Dieppe dans la journée, iju’il y aurait eu plus que de la désobligeance à leur refuser la seule occasion qui leur restait pour s’y rendre.

Un vieux proverbe dit qu’il est impossible que quatre Français soient réunis un quart d’heure sans parler... galanterie (pour remplacer, par un synonyme honnête , l’expression un peu crue de la sagesse des nations); mais aujourd’hui il faudrait dire qu’ils ne sauraient l’être cinq minutes sans parler politique. C’est le texte fécond que, d’un bout de la France à l’autre, chacun développe et commente à sa manière, sans que de cette multitude de réflexions, de sentiments, et d’opinions diverses il ré-

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.suite autre chose qu’une vivacité plus impétueuse dans les passions , une aigreur plus virulente dans les antipathies et un entêtement plus aveugle dans les préjugés. Nous ne tardâmes pas à céder à l’influence générale, et le débat s’établit dès les premiers mots entre deux de nos compagnons de voyage. L’un était une espèce de M. Riflard, dont tout le bagage se composait d’un fusil, d’une carnassière , et de son chien Médor, placé sur l’impériale. Notre voiturier, qui conduisait souvent M. nous apprit que cet honnête homme, quoique très roturier d’origine, n’en avait pas moins pris le titre de M. le chevalier de*” depuis son émigration et les trois semaines de campagne qu’il avait faites à l’armée des princes. M. le chevalier de***, qui était chasseur adroit, joueur heureux, et conteur inépuisable pour qui ne l’entendait pas plus de quinze jours, passait sa vie à courir de château en château, où il remboursait en gibier et en anecdotes l’hospitalité qu’on lui donnait, et l’argent qu’il gagnait à ses hôtes. Son adversaire était un négociant du Havre, rond dans ses formes, tranchant dans ses discours , un peu brusque dans ses manières , et pour qui le mot spéculation semblait être le pivot sur lequel roulait le monde.

«Enfin les factieux sont terrassés, s’était écrié M. le chevalier de ***, les honnêtes gens triomphent, la fidélité et le dévouement ont leur récompense 1

ij LES BORDS DE LA MER.

— C’est-à-dire, répondit le négociant, que les actions de l’aristocratie sont à la hausse, et celles de la démocratie à la baisse; car, voyez-vous, tous ces grands mots de dévouement et de fidélité ne m’ont jamais imposé. Un certain ordre de choses favorise les prétentions d’une certaine classe, accumule snr elle les richesses et les honneurs ; cette classe sacrifie tout pour maintenir ou pour rétablir cet ordre de choses, et elle veut nous donner cela pour de la fidélité et du dévouement: A d’autres; pour moi c’est tout uniment spéculation : d’un autre côté, ceux qui sont tout par eux-mêmes veulent être estimés autant que ceux qui ne sont rien que par leurs aïeux; ceux qui se sentent des talcuts veulent voir s’ouvrir devant eux les carrières que l’on aplanit devant la médiocrité héréditaire, ils s'agitent, se tourmentent pour obtenir des institutions qui leur donnent la considération et les places qu’on leur refnse, et ou crie à l’amour de l’égalité et de la liberté. Je ne dirai point qu’il n’y en ait pas quelque peu dans le fond; mais avant tout, spéculation . — Avec cette manière d’envisager les choses, interrompis-je, vous devez trouver, monsieur, bien peu d’actions désintéressées — U y a plus, monsieur, répliqua-t-il cil se tournant vers moi ; c’est que je prétends qu’il n’y a que les sots et les fous qui soient capables d’en faire. — Et ce guerrier qui se dévoue pour sa patrie... — Spéculation. — Ce médecin qui

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brave le fléau le plus cruel pour secourir ses semblables... — Spéculation. — Ces vierges saintes qui se dévouent dans l'ombre d'un cloître à l'humanité souffrante... — Spéculation, vous dis-je, et je le prouve; car ce guerrier, sur-tout celui qui n’est pas eitoyeu , spécule sur des épaulettes plus brillantes que celles qu’il porte; ce médecin, sur un nom immortel, s'il succombe ; sur l’affluence des malades, s’il survit; et vos vierges saintes, sur le ciel; ce qui pourrait bien être, après tout, la plus solide de nos spéculations. «

La discussion de ce système que le négociant soutenait par d'ingénieuses boutades contre lesquelles venaient échouer tous les raisonnements de M. le chevalier et les miens , nous conduisit jusqu’à Cany , gros bourg assez bien bâti, et dont ou remarque le château et le parc appartenant à M. de Cany , et embellis par les eaux vives qu’y porte la rivière de Dardant ; ce qui est presque un phénomène dans cc pays.

Je ne sais trop ce que j'aurais à dire du petit port de Saint-Valéry , si je n’avais à le signaler comme ayant donné le jour à un des plus honorables membres de la députation de ce département, M. Leseigncur, négociant aussi probe qu’il s’est montré député courageux, et au général de division Dclàtre, envoyé à l’échafaud le 2 juillet 1794, â l’âge de vingt-neuf ans, pour avoir été battu pat

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les Espagnols qu’il avait vaincus l’année précédente; mais vaincre ou mourir, telle était la loi suprême que la république imposait à scs généraux , et c’était de la main du bourreau que ses arrêts inflexibles faisaient périr ceux qui n’avaient pas préféré succomber au champ d’honneur.

Nous avons traversé Ouvillc, village dans l’ancienne abbaye duquel on avait établi un haras, et nous avons salué de loin Longueil, patrie du poète Iticlier, qui a laissé un recueil de fables assez estimé et des pièces légères, parmi lesquelles on remarque sur-tout une description des lieux qui l’avaient vu naître.

Au moment d’entrer dans Dieppe , notre négociant nous assura que nous ferions une excellente spéculation en descendant chez M. Petit, à Vhôtcl île Paris, où nous trouverions en échange de notre argent une prévenance et des soins que l’on n’obtient pas toujours à pareil prix.

11 était trop tard, et nous étions trop fatigués lorsque nous arrivâmes â Dieppe pour nous mettre en devoir de parcourir la ville. Léon se contenta d’employer une partie de la soirée â me donner quelques uns des renseignements qui étaient les plus propres â répandre des lumières et de l’intérêt sur nos démarches du lendemain.

« On a fait un gros livre, me dit-il, pour prouver que s’il n’y avait plus de marine en France, il fallait

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exclusivement l'attribuer aux impies, qui font gras le vendredi et le samedi,

Et le carême entièrement.

Car l’observation de l’abstinence entraîne la consommation du poisson , laquelle encourage la pêche, et la pêche forme des matelots. Je serais presque tenté de croire que c’est à Dieppe que l’auteur de ce singulier ouvrage en a conçu l’idée; nulle part du moins on ne peut trouver des motifs plus puissants pour se pénétrer de l’importance de la pêche et de ses étonnauts résultats. Qui croirait en effet que c’est exclusivement à scs pécheurs qu’une ville, qui compte aujourd'hui vingt mille âmes , a dii son origine, ses accroissements, et une splendeur que, sous le rapport maritime, aucune autre n’a égalée en France? Nos hommes d’état 11e soupçonnaient pas encore que la marine était une puissance , que déjà les armateurs dieppois faisaient des découvertes, établissaient des comptoirs, et fondaient des colonies. C’est une chose qui passerait aujourd’hui toute croyance, si elle n’était consignée dans les annales de cette ville, que les richesses immenses de l’armateur Ango, qui couvrait les mers de ses vaisseaux marchands, qui envoyait des escadres, armées à ses frais, pour châtier les rois qui insultaient son pavillon, et qui traitait d’égal à égal avec leurs ambassadeurs. I /orsque François I" vint à

Ermite er pnovmcE, t. vii. a

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Dieppe, Ancjo se chargea seul de tous les frais de la réception de son souverain, et il le traita avec uue magnificence que cc prince aurait eu peut-être de la peine à effacer. Le spectacle d’un aussi haut degré d’opulence dans un simple particulier commença à faire soupçonner qu’en encourageant et en secondant les armements maritimes, l’étal pourrait en tirer de plus grands avantages encore. François 1" conçut quelques instants l’idée d’établir des relations suivies avec les deux Indes, mais l’intermiuahle guerre d’amour-propre dans laquelle il s’était engagé avec Charles-Quint l’arracha bientôt à ces sages projets.

« Dieppe avait déjà quelque célébrité pour ses pêches au commencement du douzième siècle, et ses premières excursions maritimes, vers des régions inconnues, datent du milieu du quatorzième, c’est-à-dire quelles furent antérieures à toutes les graudes entreprises des autres peuples de l’Europe dans le même genre. Cependant l’histoire, qui, avant son alliance avec la philosophie, était plus empressée à donner de l’importance aux petitesses des grands, qu’à recueillir les grandes actions des petits, a dédaigné de parler des expéditions maritimes des Dieppois , plus glorieuses que celles des célèbres navigateurs des quinzième et seizième siècles, par cela même qu elles n'eurent pour véhicule et pour appui ni l’assentiment, ni la protection d’au-

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cun souverain. C’est abandonnés à leur seul génie et restreints aux uniques ressources de leur ville, que, dès l’année 1 365, les Dieppois formèrent des établissements sur les côtes d'Afrique, à l’embouchure du Niger, et des rivières de Gambie et de Sierra-Leonc. Depuis les Phéniciens, aucun pavillon n’avait été vu dans ces parages, et cette expédition précéda de plus d’un siècle celle de Vasco de Gama, à qui elle ouvrit, en quelque sorte, la route des Indes. C’est encore aux navigateurs dieppois Auber et Verazan que plus tard la France dut, je ne dirai pas la découverte, pareeque c’est un point contesté, niais au moins ses premiers établissements dans le Canada, où ils fondèrent Québec. Les frères Parmentier découvrirent en 1 5 20 l’île de Fcrnambouc, et le capitaine Jean Ribaud fut le premier Français qui aborda dans la Floride.

« Cette dernière expédition fut entreprise sous les auspices du célèbre et infortuné Coligni, soit que cet amiral voulût s’illustrer eu commençant à exécuter le projet formé sous Henri II d’établir quelques colonies françaises; soit que, redoutant déjà ce qui arriva depuis, il cherchât à ménager un champ d’asile à ses coreligionnaires. Les événements trompèrent tous ses calculs. Le tombeau fut en France le seul asile que l’on ouvrit aux protestants, et l’immensité des mers ne fut pas un rempart suffisant pour soustraire ceux de la Floride à Ja fureur

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des alliés du parti triomphant. Le farouche Philippe II , sous le prétexte que le pays lui appartenait , parceque quelques vaisseaux espagnols y avaient relâché cinquante ans auparavant, envoya une flotte pour en prendre possession. Les Français défendirent vaillamment leurs établissements ; mais ils succombèrent enfin sous le nombre, et ceux qui échappèrent au fer du vainqueur furent pendus avec ces mots écrits au-dessus de leur gibet : Non comme Français, mais comme hérétiques. Cette inscription justifia , auprès de Charles IX , la violation du droit des gens au point qu'il ne songea même pas à en demander raison à l’Espagne. Quand la justice et l'humanité sont exilées des cours, il est heureusement des cœurs généreux au fond desquels elles trouvent un temple plus sacré et où elles deviennent l’objet d’un culte plus ardent à proportion des outrages qu’ou leur fait. Un simple particulier, Dominique de Gourgues, animé de cette indignation qui ne connaît point d’obstacles, résolut de venger ses malheureux compatriotes. Après s’étre assuré, pour compagnons de son expédition, de quelques uns de ceux qui partageaient ses nobles sentiments , il vendit tous ses biens , arma des vaisseaux, passa en Floride, surprit les Espagnols, enleva leurs établissements , et , usant envers ceux qui n'avaient pas péri les armes à la main de ce terrible droit de représailles , toujours juste cependant quand

il retombe sur la tête des auteurs du crime que l’on venge, il les fit pendre à leur tour avec cette inscription : Non comme Espagnols, mais comme assassins.

«A son retour en France, de Gourgues faillit payer de sa tête une action qu’approuvaient également l'honneur national et l’humanité vengée.

« Quand la marine eut passé des mains des particuliers dans celles qui gouvernaient l’état, Dieppe paya encore glorieusement sa dette à la patrie, en lui donnant, pour commander ses armées navales, ce fameux Abraham Duquesne, qui vainquit Ruyler , balança la puissance anglaise, et foudroya Alger. Dans les rangs inférieurs, c’est toujours du sein de sa brave population que sont sortis nos plus intrépides matelots. Cette race d’hommes de mer, que le Pollel voit naître et que rarement il voit mourir, jouit dans nos ports d’une réputation qu elle a conservée intacte à travers les siècles , ainsi que les mœurs et les usages de ses aïeux. Ce faubourg de Dieppe vous intéressera presque autant, j’en suis sûr, que la ville elle-même. »

En attribuant à des pêcheurs l’origine de Dieppe, Léon a laissé de côté les prétentions de quelques écrivains qui veulent la faire remonter jusqu’à Charlemagne. Selon leurs relations, qu’aucune autorité n’appuie, ce prince aurait fait bâtir, à la place où est maintenant la ville , une forteresse appelée Bertheville, du nom de sa femme ou d’une de ses filles.

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Il paraît plus constant que rien de cette ville n’existait avant le onzième siècle , et que lenom de Dieppe, le seul quelle ait jamais eu, lui fut donné par les Normands, dans la langue desquels il voulait dire bon port ( Dyppe ). Scion d’autres , le nom de Dieppe lui est venu de la rivière qui s’appelait la Dieppe, long-temps avant que la ville fût bâtie.

D’après Ordéric Vital, ce fut du port de Dieppe que Guillaume-le-Conquérant mit à la voile pour faire son second voyage en Angleterre. Presque tous les ports de la Mauche , et même quelques uus de ceux de l'embouchure de la Seine, réclament l'honneur d’avoir été un des points de départ de cette célèbre expédition. On pourrait peut-être satisfaire ces prétentions rivales en faisant observer avec assez de vraisemblance que la flotte qui coopéra à cette grande conquête a dû se composer de plusieurs divisions, qui ont pu partir des différents ports soumis aux ducs de Normandie.

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»" ci, xiv. [a6 m»bs i8j4 ]

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- . . . • Vidi factas ex œtfuore terras.

J’ai vu des terres que la mer a formées.

Ovin. , Met . , lib. XV.

Dieppe a tout conquis sur la mer, jusqu'au sol sur lequel il est assis. Il occupe une langue de terre basse, couverte autrefois de marais qui n’ont été desséchés et convertis en terre ferme qu’à mesure que la ville a pris de l’accroissement ; il est vraisemblable que c’est sous le château, au pied de la côte, que l’on commença à en adosser les premières maisons. Le nom de la rue de la Bane et celui du Puits-Salé, dont on prétend que les eaux prenaient jadis, à la marée haute, l’amertume de celles de la mer, indiquent quelles parties de la villî actuelle étaient alors inondées.

La tête pleine encore des impressions que m’avaient laissées Harfleur, Montivilliers, et Fécamp, j’ai trouvé la ville de Dieppe presque jolie. Si l’on peut reprocher quelque bizarrerie et une variété

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trop disparate à la construction de ses maisons, scs rues sout du moins alignées, ce qui mérite detre cité en Normandie, .le remarquai sur-tout qu’elle avait, par rapport à l’antiquité de son origine, une apparence de nouveauté dont je ne savais à quoi attribuer la cause. Je manifestai mon étonnement au négociant avec qui nous avions voyagé la veille, et qui s'était offert pour m’accompagner pendant que Léon terminait quelques affaires qn'il avait en ville.

« Spéculation anglaise, s’écria mon nouveau cicérone, toujours fidèle à son refrain. — Que voulezvous dire? repartis-je. — Que nos voisins d’outremer, ayant été battus devant Brest le 1 8 juin 1694» pensèrent qu’ils ne pouvaient mieux balancer leur compte de perte qu’en réduisant en cendres une de nos villes maritimes les plus importantes. Ils avaient d’abord fait choix du Havre; mais ils furent chassés de devant cette place par le canon de ses fortifications. Ce fut sur Dieppe, qui s’offrait plus à découvert à leurs coups, que vint s’assouvir leur fureur. Trois mille bombes et quatre mille boulets en firent, en moins de trente heures , un monceau de débris et de ruines; digne prélude des incendies de Copenhague et de Washington, de la dévastation de Fatras, et de tant d’autres exploits du même genre. Puisque vous vous mêlez de parler du public, monsieur Termite, continua mon interlocuteur, et que

|c hasard ou l'ennui peut placer un jour votre livre dans les mains de quelques uns de ces hommes d'état qui se font les directeurs de l’espèce humaine, je serais bien aise de leur demander par votre organe quand ils se proposent de former une sainte alliance pour contraindre à rentier dans la ligne du droit des nations ce peuple que la nature semble avoir séparé du reste du monde afin qu’il en fût plus impunément le fléau; ce peuple pour lequel ce qui lui est utile, ou seulement ce qui est nuisible à son ennemi, est honnête et permis; ce peuple qui réunit la foi punique à l’orgueil romain; ce peuple qui s’empare en pleine paix des vaisseaux de ses alliés; ce peuple enfin qui n’accorde la vie à ses prisonniers que pour leur en faire un long supplice 1 . »

Je promis à (M. N*** d’être l’interprète de scs vœux auprès du premier congrès européen qui se réunira dans l’intérêt des peuples, et nous nous acheminâmes vers l’entrée du port , resserrée entre deux longues jetées en pierre : nous suivîmes celle de l’Ouest , où tout étranger est d’abord appelé par le désir de voir la maison que Louis XVI , sur la proposition de Necker, fit élever au brave Boussard

1 L’Angleterre, qui a mérité par le passé tous ces reproches, paraît marcher aujourd’hui dans des voies plus nobles; mais elle est en paix , mais tout lui réussit et lui sourit. Ce n’est qu'après une guerre, à la suite d’uue crise politique, que l’on pourra voir si ses principes ont changé.

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qui, dans la nuit du 3 i août 1777, arracha seize personnes à la fureur des flots. Mais c'est avec indignation que je vis cette petite maison, qu’on appelle ici le Pavillon , barbouillée d’une ridicule enseigne, et convertie en cabaret. « Spéculation, me dit mon négociant. — Oui, lui repartis-je; mais spéculation doublement honteuse et pour les descendants du brave homme , si cette maison leur appartient encore, et pour l’administration qui devrait veiller avec plus de soin sur les monuments destinés à réveiller de généreux souvenirs. »

Sur la même plage, un peu plus loin , l’œil est attiré par uu énorme crucifix, monument de la piété des matelots, au pied duquel viennent se grouper, dans les gros temps, des femmes, des enfants, des jeunes filles, dont les ardentes prières appellent la sérénité dans les cieux, et sur la mer le calme qui doit leur rendre un époux, un père, ou quelque autre objet d’une affection d’autant plus vive quelle est plus secréte.

« Vous qui vous piquez d’être observateur, monsieur l’ermite, me dit mon négociant, pendant qu’il guidait mes pas vers le Pollet , vous aurez sans doute remarqué déjà les nuances qui distinguent la population des différents quartiers que nous avons traversés. Elles sont si sensibles que les Dieppois eux-mêmes, aux yeux desquels l’habitude aurait dû les effacer, reconnaissent au premier abord l’habi-

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tant de dessous le château , celui du centre de la ville, et celui du bout du quai ; mais il non est aucun dont le langage, les manières, et le costume aient un caractère aussi prononé que les habitants du Follet, faubourg que vous avez en ce moment devant les yeux. Ici, comme au bout du quai, on ne connaît qu’une profession, c’est celle de marin; mais le Polletais, aussi fidèle que le Chinois aux mœurs et aux usages de ses pères, et cherchant toujours à s’allier à des familles de même origine que lui, présente le phénomène d’une espèce de colonie d’hommes de mer, perpétuée sans mélange comme sans progrès à la porte d’une ville de France. Vous pouvez distinguer ces intrépides matelots à leur large jupon et à leur surtout attaché avec des rubans , car ils ne connaissent pas encore l’usage des boutons. Vivant presque toujours sur la mer, leur vocabulaire se borne à-peu-près aux seuls mots nécessaires à la manœuvre d’un bâtiment, et ils les appliquent à tout avec une originalité métaphorique tout-à-fait amusante. Ignorants et superstitieux , ils n'en sont pas moins bons, courageux, et pleins d’humanité; en un mot , c’est le Pollet qui a vu naitre Boussard. » Je restai quelque temps à observer cette espèce d’hommes, malheureusement trop peu nombreuse pour la gloire de la marine française. Les femmes, qui me parurent partager tous les travaux des hommes , étaient en partie occupées sur le devant

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des maisons à faire ou réparer des filets, tandis que quelques autres passaient devant nous, en pliant sous le poids de hottes remplies de poisson. Je remarquai dans le Follet, et malgré l'horrible toquet dont elles étaient affublées, de plus jolies têtes que je n’en avais encore vu jusque-là dans la ville; mais un petit nombre de très jeunes filles seulement donna lieu à cette observation. J'ai été déjà à même de remarquer souvent que, dans les classes laborieuses du peuple, la beauté 11’a point de transition ; c’est une fleur que toute la sève de la jeunesse peut à peine alimenter quelques jours, et que flétrissent tout-à-coup les travaux, la misère, et les premiers soins de la maternité.

Trois monuments ont seuls échappé au bombardement de Dieppe: ce sont le château, l’église Saint-Jacques et celle deSaint-Remi. Le château couronne agréablement la ville : sa principale entrée est du côté de la porte de Rouen: on y parvenait aussi autrefois par un pont jeté d’une manière hardie et pittoresque sur un précipice profond. Ce morceau est digne d'exercer le crayon des artistes. L’extérieur insignifiant de l’église Saint-Remi annonce ce quelle est à l’intérieur; nous n’y sommes pas entrés. Quant à celle de Saint-Jacques, on cite sa tour carrée comme une des plus belles de France. On m’a assuré que l’on découvre de son sommet les côtes d’Angleterre ; mais à mon âge on préfère en

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croire les sacristains sur parole plutôt que de mon ter deux ou trois cents marches pour vérifier de pareils faits. Le bedeau, qui nous accompagnait, nous apprit, avec plus de sérieux que je n’en mettrai à reproduire son récit, que cette église fut pendant long-temps le théâtre d’une de ces farces ridicules dans lesquelles la dévotion de nos bons aïeux ,

.... Sottement zélée en sa simplicité,

Joua les saints, la Vierge, et Dieu, par piété.

Ou y donnait le 1 5 août de chaque année une représentation de l’assomption de la Vierge, ornée de tout son spectacle , avec décors, costumes, et machines analogues. La fille la plus sage de la ville était choisie pour représenter la Vierge des vierges. Dès le matin de la fête on l’enfermait dans une espèce de tombeau et on la portait en grande pompe à l’église. Aussitôt l’office commençait, et vers le milieu de la messe des anges en carton descendaient , en agitant leurs ailes, du haut d une gloire suspendue à la voûte du chœur, et venaient tirer la vierge de son tombeau. Mais, comme cette assomption aurait pu être fort dangereuse pour la jeune élue, ou lui substituait adroitement un mannequin que les anges transportaient au sein de la gloire céleste, où ils le remettaient entre les bras d’un père éternel , représenté par un vieillard à barbe blanche. Alors paraissait, pour terminer la pièce, un batte-

3o DIEPPE,

leur que le peuple appelait Grimpe-Sulaix , lequel, pour célébrer le miracle qui venait de s’opérer, se livrait aux démonstrations de la joie la plus extravagante. 11 contrefaisait le mort, ressuscitait ensuite par l’intercession de la Vierge, puis, aussi leste que M. de Pourceaugnac poursuivi par les apothicaires, il gravissait jusqu’à la gloire qui ornait la voûte, sautait sur les épaules du père éternel ou se montrait tout-à-coup entre ses jambes, après avoir disparu quelque temps dans les nuages. On pourrait croire que ce furent les progrès de cette raison qui avance toujours à travers les siècles, malgré les clameurs de ses ennemis, qui mirent fin à cette bizarre et scandaleuse momerie. 11 faut bien le dire, ce fut au bombardement seul, qui brûla les machines de la pièce, que l’on dut de ne plus la voir au courant du répertoire.

lin monument que tout le monde cherche à Dieppe et que personne n’y trouve c'est celui que cette ville aurait dû élever à la mémoire de l’homme qui l’a le plus illustrée, au fameux Abraham Duquesne. Dunkerque s’est montrée plus reconnaissante envers Jean Bail. Mais ce n’est pas tout encore: qui croirait que le vainqueur de Puyter, dont Louis XIV avait fait un marquis, lorsqu’il avait besoin de ses talents pour assurer sa puissance, ne trouva pas un tombeau à la fin de sa glorieuse carrière? Il était protestant, et ses restes furent même refusés à ses

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enfants , qui demandaient à les porter sur une terre étrangère. Ce fut sur un vain cénotaphe, élevé auprès de Genève, que ses malheureux fils furent réduits à tracer l’inscription suivante :

«Ce tombeau attend les restes de Duquesne ; son «nom est connu sur toutes les mers. Passant, si tu « demandes pourquoi les Hollandais ont élevé un « superbe monument à Ruyter vaincu , et pourquoi « les Français ont refusé un sépulcre honorable au « vainqueur de Ruyler, ce qui est dû de respect et « de crainte à un monarque dont s’étend au loin la « puissance m’interdit toute réponse. »

Aujourd'hui que la puissance du monarque n’inspire plus de crainte et ses injustices encore moins de respect, aujourd’hui qu’il est permis d’être protestant en France, et que tous les Français sont du même culte, quand il s’agit de gloire nationale, ne serait-il pas temps de réparer cette ingratitude, moins injurieuse pour le héros qui en fut la victime que déshonorante pour le souverain qui s’en rendit coupable et pour la nation qui l’a tolérée?

La paix n’a point rendu à Dieppe la prospérité qu’une ville maritime était en droit d’en attendre. On pourrait même dire que la guerre lui était plus favorable parles armements de corsaires. Ce genre d’expéditions , qui convenait à l’audace et au génie aventureux des Dieppois, était pour eux la source d’abondantes richesses, et pour leur place celle d'un

dikppk.

commerce actif, pendant que l'herbe croissait dans les ports voisins. On m’a cité M. Quenouille comme un des armateurs qui ont fait, avec le [plus d’utilité pour l’état et de succès pour leur fortune, cette guerre, la seule qu’il nous fût possible de soutenir contre la marine anglaise.

Aujourd’hui que le Havre accapare toutes les affaires commerciales de cette côte , la pêche est la principale ressource de Dieppe. Il faut y joindre la fabrication de la dentelle et le travail des objets en ivoire.

Le moyen le plus efficace de raviver et d’appeler au partage du commerce de la Manche cette ville à laquelle la marine française a dû tant de services et de gloire serait d’exécuter enfin le canal qu’avait projeté Vauban, et dont les désastres du dernier gouvernement ont arrêté les travaux. Ce canal qui doit partir de Dieppe, traverser l’arrondissement de Neufchâtel, se diriger sur Gournay et la forêt de Hray, se réunirait par deux embranchements à la Seine et à l’Oise. Par conséquent, il aurait tout à-la-fois l’avantage d’établir de Dieppe à Paris une communication par eau pins sûre que celle du Havre, d’ouvrir aux productions agricoles du pays de Bray un débouché qui leur manque, et de porter dans cette contrée les germes de différents genres d’industrie dont le développement accroîtrait encore ses richesses.

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En attendant ce grand bienfait , dont Dieppe ne peut espérer l’accomplissement que de la bienveillante sollicitude du gouvernement ou de la réunion d'une société de grands capitalistes la ville ne se manque point à elle-même. Il est juste de féliciter l’administration locale du zélé quelle a mis à créer à Dieppe un établissement de bains de mer, auquel aucun autre ne sera supérieur en France. “ Bonne spéculation , » me dit mon négociant pendant que nous parcourions les travaux non encore achevés de cette belle entreprise, qui promet de répondre à tout ce qu’on était en droit d’attendre de la réputation de M. Châtelain, architecte, à qui la direction en a été confiée.

En sortant de visiter les bains, nous rentrâmes à l’hôtel, dont ils ne sont pas très éloignés. Léon n’était pas encore de retour. L’heure de la hourse approchait , et M. N*" me quitta pour s’occuper de la spéculation qui l’attirait à Dieppe, .le profitai de cet instant où je me trouvais seul, pour recueillir les noms des hommes que Dieppe s'enorgueillit d’avoir vus naître.

1 Les grands capitalistes ont reculé devant l'entreprise. Ce canal, mis en adjudication, n’a pas trouvé un soumissionnaire. La jalousie des deux villes rivales n'a point , dit-on , été étraugère à cet étonnant abandon- Quand comprcndra-t-ou mieux eu France les principes de l'économie politique?

Ermite r:x frovihob, T. vu.

DIEPPE

A leur tête je placerai, non comme le plus connu, mais comme un tic ceux qui devraient letre le plus, le nom de ce savant et modeste Descaliers, qui fut le créateur de l'hydrographie en France, et à qui les Dieppois doivent l'honneur d’avoir devancé tous les autres navigateurs dans les voyages de long cours.

Parmi ceux de ses compatriotes qui ont marché avec le plus de succès sur ses traces, il faut citer le père Gouge, jésuite, à qui ses Observations physiques et mathématitpies pour servir à la perfection de l astronomie et de la géographie, qu il adressa de Siam, où il était en mission, à l'académie des sciences de Paris, valurent l’honneur d’être admis parmi les membres de cette société, et Dulague, auteur presque contemporain d’un ouvrage intitulé : Eléments rf hydrographie et de navigation , dont sept éditions attestent assez le mérite.

Je ne ferais pas mention de l'abbé de Gourné , auteur de plusieurs ouvrages géographiques aussi peu estimés qu’estimables, si l’un d’eux, la Géographie méthodique, n avait rendu le service à la littérature de la purger pour quelque temps des feuilles de l’abbé Desfontaines, qui avait outre-passé les bornes de la critique dans l’examen des œuvres de son confrère. Un arrêt, intervenu sur la plainte de 1 auteur, révoqua le privilège du journaliste.

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Dieppe a donné à la médecine ce célèbre Jean Pecquet qui a découvert le canal torachique, appelé de son nom le Réservoir-Pecquet ;

A l’érudition et à la critique, l'oratorien Richard Simon , auteur de quatorze ou quinze ouvrages qu’on ne lit plus, mais dont les titres attestent , dans les bibliothèques et dans les dictionnaires historiques, le vaste savoir et l’inaltérable patience ;

Bruzen de la Marlinière, neveu du précédent, et écrivain non moins laborieux, qui a fait un Dictionnaire géographique historique et critique, en dix volumes in-folio , sans compter une Introduction A l'Iiisloire de C Europe, d’après Puffendorf, en onze volumes in-12, et une Introduction générale à létudc des sciences et des belles-lettres, dans laquelle ceux qui ont eu la patience de les y chercher, assurent qu’il y a deux chapitres remarquables sur le génie et sur le goût;

Et enfin Claude Groulard, premier président au parlement de Rouen, lequel, selon le président de Thou, écrivait fort élégamment en latin, et à qui il paraît que le grec n'était pas moins familier, puisqu’il a publié une traduction assez estimée des œuvres de l’orateur Lisias. Comme personnage politique, il fut honoré de la confiance intime de Henri IV, et joua un grand rôle dans les événements de son temps.

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Le barreau garde un honorable souvenir du jurisconsulte Houard, auquel ou doit les anciennes Lois des Français, un Traité sur les coutumes anglonormandes , un Dictionnaire de la coutume de Normandie, et un ouvrage inédit, entrepris pour débrouiller le chaos des coutumes, qui aurait été un grand bienfait sans le bienfait plus grand encore du Code civil, qui les a anéanties. Il a compté aussi dans son sein l’estimable avocat Nicolas Servin , qui a publié une Histoire de Iioucn , et fait imprimer ensuite un ouvrage sur la législation criminelle , dans lequel il eut au moins le mérite de s 'être proposé le même but que Beccaria.

Les arts réclament le graveur Motard, et Manger, médailliste de Louis XIV.

Joseph Lavallée, auteur, entre autres ouvrages , d’un Voyage dans les départements de France, et des Lettres d'un Mameluck, où il n’a pas observé sans finesse les mœurs de son temps; et Noël, dont j'ai déjà cité avec éloge les Essais sur ce département , mais qui est plus connu dans le monde savant par son excellente Histoire des pêches dans les mers du Nord, sont parmi les contemporains ceux qui ont répandu le plus d’éclat sur leur patrie.

« S’il est vrai qu’une bonne action vaille mieux qu’un bon livre, me dit Léon qui, appuyé sur le dos de mon fauteuil, avait parcouru cette nomen-

clature, pendant que j’en écrivais les derniers mots, vous devriez ajouter ici le nom de l’armateur Séviy. Pendant ces jours de trouble et d’anarchie que quelques gens s’obstinent, non sans intention, à vouloir appeler des jours de liberté, ceut cinquante prêtres, cherchant à dérober leurs têtes à la mort qui les menaçait, s’étaient réfugiés à Dieppe, dans l'espoir de trouver quelques moyens de transport pour l’Angleterre; mais, par un accord dont il était facile d’entrevoir le but odieux , tous les vaisseaux du port leur furent refusés. M. Séviy est instruit de cette funeste résolution ; quelquesjours, quelques instants peut-être, peuvent entraîner les victimes à l'échafaud; il n’hésite pas à les y soustraire, et, malgré les cris de quelques furieux égarés qui voyaient avec rage s’échapper leur proie, il fait appareiller un de ses bâtiments, y reçoit les fugitifs, et les confie à son meilleur pilote qui, la nuit suivante, fait voile vers une terre alors plus hospitalière. La confiscation de dix-huit bâtiments de commerce qui composaieut toute la fortune de M. Scuiy, furent la récompense de cette généreuse action. En vain, pour prouver que l’on pouvait être à-lafois humain et patriote, marcha-t-il à la frontière où il trouva la mort en repoussant l’étranger qui voulait envahir son pays : ce dernier sacrifice ne fit point révoquer la mesure injuste dont on l’avait

DIEPPK.

frappé; et sa nombreuse famille, destinée à recueillir une fortune de deux millions, n'eut pour héritage et pour consolation que le souvenir du noble dévouement de son digne chef. «

Après le dîner, que nous avons fait à table d'hôte, où j’ai eu le plaisir de rencontrer M. Gaillon , dont on m’avait vanté les connaissances dans les sciences naturelles, et qui s’occupe sur-tout de l’étude des plantes marines, et M. Fëret, qui élabore de savantes recherches sur sa patrie, nous sommes montés en voiture, Léon et moi , pour aller visiter le château d' Arques et le camp de César, excursion obligée pour tout étranger.

Arques, qui était jadis un bourg et qui n’est plus aujourd’hui qu’un village , a été le berceau de Dieppe. A lepoquc où le port de cette ville n’était encore qu’une petite baie. Arques était le centre du commerce de cette côte. Il fut long-temps le siège de la justice du canton, que l’on transféra depuis à Dieppe, où elle conserva néanmoins le titre de justice d’Arques. Aujourd’hui ce village n’a plus que ses souvenirs, une église assez remarquable, et les ruines de son château, fondé par Guillaume d’Arques, oncle de Guillaume-le-Conquérant , et agrandi par le premier des Plautagencts, par Henri II. Son nom est devenu historique par la bataille que Henri IV gagna dans les plaines voi-

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sines sur le duc de Mayenne. Le champ de bataille est au midi du village; les gens du pays, en montrant le château aux voyageurs, attirent particulièrement leur attention sur une petite promenade, pratiquée dans les fortifications, qui conserve encore le 110m de Promenade de Henri IV, et où la tradition prétend qu’il venait chaque jour observer les mouvements de l’ennemi.

Avant la révolution, Arques était, aussi bien que Dieppe, sous la juridiction des archevêques de Rouen. Cette cession avait été faite à leur siège par Richard Cœur-de-Lion, en échange des Andelys. C’était au profit des archevêques que se percevaient tous les droits sur les marchandises qui entraient ou sortaient du port; ils eu touchaient aussi, dans l'intérieur de la cité, un autre à l’existence duquel on refuserait de croire, s’il n’était constaté par des titres du quinzième siècle, et si l’on ne savait pas que les papes ont été les premiers à le prélever dans la capitale de la chrétienté, lit puis que l'on nous vante les mœurs du bon vieux temps!

D’Arqucs, nous avons regagné, partie à travers champs, partie par des chemins détestables, la grande route qui conduit de Dieppe à Eu, et qui longe le camp de César, appelé aussi, et l'on ne dit pas pourquoi , la Cilé de Limes. Ce camp n’est plus qu’un vaste emplacement de forme triangulaire,

dieppe.

borné sur un côté par la falaise, taillée à pic, et ceint sur les deux autres de fossés de circonvallation , bientôt nivelés par la main du temps. .le ne me perdrai point en conjectures pour déterminer quel César dressa jadis scs tentes dans cette enceinte. Si je prétendais avec quelques savants que ce fut le premier et le plus grand des Césars romains, ou pourrait m’objecter qu’aucun document historique n’indique que le vainqueur des Qaules ait porté scs armes et ses pas de ce côté ; si je voulais essayer de prouver avec d’autres que ce fut 1 e César an f/ lais, Talbot, lorsqu’il vint assiéger Dieppe , on me répondrait qu’il était trop habile capitaine pour choisir aussi mal sa position, puisqu’on ne découvre pas même la ville d’un seul point de ce camp.

Avant de reprendre la route de Dieppe, Léon m’indiqua à peu de distance du camp de César, le village d cDerchigny, patrie de Desclieu, officier distingué; mais plus connu pour avoir introduit le cafier dans les îles sous le vent. On lui en avait confié deux pieds au jardin des Plantes pour opérer cette propagation qu’il fut réduit à faire avec un seul. Les contrariétés d’une navigation périlleuse ayant prolongé la traversée , l’eau devint si rare sur le vaisseau que montait Desclieu qu’il devint impossible de lui en accorder pour ses jeunes et précieux arbustes. Un des deux périt bientôt de sé-

DIEPPE

cheressc , et il ne sauva l’autre qu en consacrant à l’arroser la petite quantité d’eau qu’on lui distribuait tous les jours pour lui-même.

Le château de Derchigny est occupé encore aujourd’hui par la fille de M. Desclieu, mariée à M. le comte de Caumont, celui que Delille a désigné dans les vers suivants de la Pitié :

.... Ce poème , où je peins vos misères ,

Doit le jour à des mains noblement mercenaires;

De son vêtement d’or un Caumont l’embellit, lit de son luxe heureux mon art s'enorgueillit.

LE BATEAU A VAPEUR

R* CLXV. fj' r »V»IL 1834 ]

LE RATEAU A VAPEUR

Nil , nisi qund protic st , carum est.

Ovide.

Ici on ne fait cas que de ce qui est utile.

Je n'aime point à suivre deux fois le même chemin , et si quelqu’un de ces génies tutélaires qu’on suppose présider aux destins des hommes me proposait de me replacer au berceau, à condition de recommencer ma vie , en repassant exactement sur les mêmes traces, placé sous l'influence d’événements semblables, occupé des mêmes travaux, dans l’ivresse des mêmes plaisirs , et l’angoisse des mêmes peines, je proteste dans toute la sincérité de mon ame que je ne profiterais point de sa bonne volonté. En effet, qui pourrait se résigner à recompter les heures d’une vie dont il connaîtrait à l’avance tous les détails? Qui pourrait soutenir le poids d’une existence dépourvue du charme et de l’incertitude de l’avenir ? C’est pour le distraire des ennuis du terrestre voyage que la nature a livré

LE BATEAU A VAPEUR. 4

cette grande énigme à l’homme , et que , par une prévoyance toute maternelle, elle en a placé le mot au fond de sa tombe.

Tel était le début d’une digression philosophique à laquelle je me laissais entraîner par la crainte detre obligé de prendre, pour regagner le Havre, d’où nous voulions passer à Ilonfleur, la même route que nous avions suivie depuis Harfleur : heureusement Léon me tira de cette inquiétude en ouvrant la fenêtre et en détournant mes yeux de dessus la carte où je cherchais à m’orienter, pour les diriger vers la mer, qui commençait, en montant dans le port , à imprimer aux vaisseaux ce doux balancement, précurseur du départ. « Votre antipathie est aussi la mienne, ajouta-t-il; la variété est lame des voyages ; aussi , après avoir longé les bords de la mer en diligence, allons-nous les côtoyer dans un bâtiment de cabotage. Je viens d’en trouver un qui part sur son lest pour le Havre, les conditions de notre traversée sont faites avec le patron , et il n’attend plus que nous pour livrer la voile au vent qui doit nous pousser loin du port. »

Il n’avait pas encore cessé de parler que nous vîmes entrer un des deux mousses de la Belle Nantaise; nous chargeâmes notre bagage sur ses épaules, et nous le suivîmes à bord. La chambre du capitaine était modeste ; mais les provisions y étaient choisies. Nous y trouvâmes quelques bouteilles d'un excellent

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vin de Madère , et des cigarres de la Havane , que notre patron avait trouvé moyen de dérober à la vigilance des douaniers.

Nous longeâmes le rivage jusqu’à la hauteur de Fécamp, où nous prîmes plus au large pour doubler le cap d’ Antifer, le point le plus avancé de cette côte, ainsi que nous en avait avertis notre patron en changeant sa manœuvre. «C’est aussi, ajouta Léon , celui d’où partent les courants opposés, dont les uns entraînent dans la direction de Dieppe et les autres dans celle du Havre , ces masses énormes de galet qui encombrent les ports de la Normandie , d’où l’art des ingénieurs les repousse à l’aide de ces belles retenues qui y sont établies. La formation de ce galet est un des phénomènes les plus remarquables de la Manche. Cette mer, encaissée entre des falaises taillées à pic, tend incessamment à élargir l’étroit passage quelle ne doit peut-être qu'à quelque convulsion encore récente du globe. En vain , la nature semble avoir pris soin de fortifier les remparts escarpés qu’elle lui a opposés , en entremêlant de silex les couches marneuses qui les composent; chaque jour la mer en détache quelques débris , qui , roulés par les flots , forment à-lafois , dans ce frottement , et le galet qui couvre ces côtes, et les sables qui, plus mobiles, sont poussés d’un côté vers l’embouchure de la Seine, et de

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l’autre, jusque sur les dunes et les bancs du Pasde-Calais. »

Au moment où nous entrions au Havre , le paquebot à vapeur la Duchesse de llerri allait le quitter pour se diriger sur Honflcur. Nous n’avions plus rien qui pût nous arrêter dans la ville de François 1"; nous profitâmes de l’occasion et nous passâmes d’un bâtiment sur l'autre ; mais le vent, qui nous avait été favorable pour entrer dans le port, nous offrit d’extrêmes difficultés pour en sortir. Comme il faisait à peine jour, et que d’ailleurs nous étions accoutumés depuis la veille au balancement de la mer, nous ne nous étions pas aperçus de son agitation. Notre attention fut réveillée'^ cet égard par les exclamations de nos voisines , et par une voix en fausset, qui, malgré le sifflement des vents, le bruit de la manœuvre, et les cris des matelots, faisait entendre à nos côtés ce fragment d’une ariette du Tableau parlant :

Jouet des flots l.e vaisseau danse.

Et jusqu’aux cieux monte et s’élance.

Les vagues interrompaient quelquefois les roulades et les cadences du chanteur; enfin nous sortîmes du chenal et nous commençâmes â distinguer les objets qui nous entouraient. Un amas confus de

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sabres , de poignards , d’épées , et de pistolets , épars sur le pont, fut ce qui frappa d’abord nos regards; des uniformes de différentes couleurs apparaissaient aussi à travers les ais mal joints d’une grande caisse qui se trouvait au milieu de cet arsenal. Un homme de la figure la plus rébarbative, et enveloppé dans un large manteau , était assis sur cette caisse , et de là parlait avec autorité à plusieurs hommes et à quelques femmes groupés autour de lui.

Le premier mouvement de Léon et le mien furent de jeter un coup d’œil sur le reste du bâtiment pour nous assurer si, dans l’obscurité de la nuit, nous n’avions pas commis quelque méprise, et si nous n’étions pas montés sur un négrier ou sur un corsaire au lieu d’entrer dans le paquebot d’IIonfleur. L’aspect de l’autre bout du bâtiment calma nos inquiétudes. Un choix de figures tout-à-fait rassurantes, appartenant à d’honnêtes habitants du Havre et de Ilonfleur, et les faces bien décomposées de quelques Parisiens et Parisiennes qui faisaient leur premier voyage en mer, ne laissèrent plus la moindre place à nos soupçons. Nous aperçûmes alors que le hasard nous avait donné pour compagnons de voyage les comédiens d’Ingouville , qui exploitent aussi Honfleur et sa banlieue. Une affiche manuscrite que le niais de la troupe nous offrit, après avoir eu soin de mettre un casque à la ro-

LE BATEAU A VAPEUR

maine par-dessus son bonnet de coton , nous apprit que c’était Hariadan Barberoimse et le Tableau ferlant qui devaient Je soir même exciter l'admiration des habitants d’IIonfleur.

Tout fut alors expliqué : l'homme à figure rébarbative et à favoris noirs était le farouche liarberousse et le directeur de la troupe, et c’était le jeune premier à qui nous avions entendu fredonner l’air de Pierrot. La crainte de compromettre sa voix lui avait fait chercher un asile dans la chambre; il ne reparut que quand le ciel eut repris son éclat, et en achevant son air;

Mais enfin après l’orage On voit venir le beau temps ,

Et parmi tout l'équipage Les plaisirs vont renaissants.

Les charmants coteaux , au pied desquels Ilonfleur est situé, dégagés de la brume qui les avait couverts jusque-là, se déroulèrent alors à nos regards. Lu signe de croix, fait au même instant par tous les matelots qui se trouvaient sur le paquebot, nous avertit que nous passions à la hauteur de Notre-Dame-dc-Gracc ; c’est le nom d’une petite chapelle que les gens de mer out élevée à la Vierge sur le sommet d’un coteau voisin d’Honfleur, et dans une des situations les plus agréables de ce beau pays.

LE BATEAU A VAPEUR

Honflcur ou , comme on a dit d'abord, lltmejlot, Hamcjlol, est un port de peu d’intérêt. Pour le consoler de sa nullité présente, ses historiens vantent l’antiquité de son origine , qu’ils placent avant Jules- César. Il est du moins certain que cette ville avait quelque importance avant la fondation du Havre, et qu’en i5o3, un de ses navigateurs, Paulmier, fit un voyage aux terres australes. Si ma mémoire n’est pas infidèle, l’habile et brave contre-amiral Ilamelin a vu le jour dans cette ville. Quelques heures nous suffirent pour visiter les bassins d’Ilonfleur, parcourir ses principaux quartiers et ses plus jolis environs. Après avoir déjeuné au Cheval blanc, dans la chambre même où, s’il faut en croire notre hôte, Joseph II, voyageant sous le nom de Comte du Nord, coucha en 1776 , nous nous mîmes en route pour Caen.

Ce que j’ai trouvé de meilleur à Pont-l’Evêque , où nous fîmes notre première station , c’est son fromage; et, dans quelques années, ce qu’il y aura de plus beau, ce sera probablement sa prison. On n’eu a encore posé que les fondations , mais tout annonce que ce monument sera digne du talent de M. Romain, architecte de Caen. Nous ne pûmes le juger que sur ses plans; il nous a semblé qu’il a trouvé moyen de concilier ce que réclament la sûreté publique et le bien-être, j’oserais preque dire l’agrément des prisonniers : honneur soit rendu à l’admiuistra-

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tion municipale, qui n’a pas reculé devant les dépenses qu’entraînait cette œuvre d’humanité.

Un palais de justice, tracé par le crayon du même architecte, s’élèvera en avant de la prison. Cette nouvelle construction u’est que le tribut de la reconnaissance. Pont-l’Évêque ne pouvait faire moins pour la déesse aux yeux bandés, qui seule anime et vivifie sa longue et étroite enceinte. Tout est agricole ou judiciaire dans cette ville, et, malgré les avantages que les eaux de trois rivières présentent à l'industrie, elle a fait jusqu’à présent d’iuutilcs tentatives pour étendre ses bienfaits sur Pont-l’Evêquc. Peut-être arrivera-t-il qu’un jour la riche vallée au sein de laquelle cette ville est située, un peu déchue de son ancienne prospérité à mesure que l’agriculture fera des progrès en France, et n’ayant plus, avec quelques autres vallées du pays d’Auge, le privilège exclusif d’engraisser des bœufs ([lie l’on engraissera par-tout, reviendra aux avantages quelle dédaigne aujourd’hui.

Pont-l’Lvcque est traverse' par la Touque, rivière qui doit son nom , ou qui a donné le sien au château dans lequel quelques auteurs prétendent que Guillaumc-le-Conquéraut assembla les états où fut arrêtée la fameuse expédition contre l’Angleterre. Les prairies qui l’entourent sont plus riches que pittoresques. Un des plus anciens poèmes de la langue française a été écrit en l’honneur de cette petite

KltMITF. kî» PROVINCE, T. VII. \

LE BATEAU A VAPEUR

ville par Lecordier, un de ses habitants. Le nom du célébré Tliouret garantira un plus long souvenir à Pont-l’Evêque, qui est aussi sa patrie. MM. Poupart, l’un avocat, et l’autre médecin, ont une réputation qui, pour être plus locale, n’en est pas moius honorable. Les environs de cette ville s’enorgueillissent de deux autres noms chers aux sciences ; l’un est celui du chimiste Vauquelin, et l’autre celui du savant La/dace, qui a vu le jour dans le petit bourg de Beaumont, non loin des bords de la grande route qui mène à Caen par Donzullé.

Si l’itinéraire que Léon m’a tracé , et qui n’est jamais le plus direct, ne m’eût conduit par Lisieux, j’avoue que j’aurais eu du plaisir à m’arrêter devant l'humble chaumière qui a servi de berceau à M. de Laplace. Tout ce qui touche à un homme illustre appartient à l’histoire, et ce n’est pas sans intérêt que j’ai appris dans ce pays que sou père, doué au plus haut degré de cette rectitude de jugement, et de cette heureuse organisation intellectuelle, qui, développés chez le fils par l’éducation, ont produit de si beaux résultats, exerçait une sorte de magistrature sur toutes les campagnes voisines. Sa maison était une espèce de tribunal de paix où il éclaircissait les contestations les plus épineuses, calmait les querelles les plus passionnées et décidait les questions les plus délicates.

La route de Pont-l’Évêque à Lisieux longe les

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