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rives de la Touque. Le paysage est riche et varié, mais la chaussée est si inégale et si raboteuse , que l’on est plus occupe à se préserver des cahots que ses aspérités occasionent , qu’à jouir de la beauté des sites que l’on parcourt.
« La manie de planter sur le bord extrême des chemins et de les ensevelir sous d épais berceaux de verdure à peine accessibles à la lumière et toujours impénétrables aux rayons du soleil, me dit Léon, est la cause première du déplorable état des chemins dans toute la partie delà Normandie qui nous reste à parcourir, et notamment dans ce pays; c’est au milieu des terres qu’il faut s’engager, continua-t-il, pour se faire une juste idée de la difficulté des communications. Croirez-vous, mon cher Ermite, que pour faire le seul commerce de transport que l’on connaisse dans cette contrée agricole , celui du cidre , les cultivateurs sont contraints d’amener leurs voilures et leurs tonneaux vides sur le bord des grandes routes ; ils apportent ensuite à somme, dans de petits barils , le cidre nécessaire pour les remplir. Ce chargement dure quelquefois plusieurs jours.
Nos ministres qui roulent toujours sur le pavé de Paris ou dans les allées sablées du bois de Boulogne et de Saint-Cloud, nos ministres qui ne parcourent que des routes nouvellement réparées quand ils daignent faire quelques excursions départementales, trouvent sans doute que les che-
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m ins sont dans l'état le plus satisfaisant en !• rance ; ce n'est que lorsque nos excellences disgraciées sont refoulées dans quelque retraite départementale, quelles commencent à connaître la vérité; mais elles n’ont plus alors le pouvoir qui apporterait quelque remède au mal. »
De nombreuses secousses avaient plus d une fois interrompu cette sortie de Déon , dont la justesse et la vérité furent confirmées par la rupture d’un des ressorts de notre chaise. Heureusement nous n’étions plus qu’à une faible distance de Lisieux , oit nous nous résignâmes à taire pédestrement notre entrée.
Nous nous étions flattés de rencontrer à Lisieux M. Louis Dubois, littérateur judicieux, qui s’est spécialement occupe des annales de cette tille, où il a fixé depuis quelque temps sa résidence; mais ce fut avec regret que nous apprîmes qu’il était absent, et que nous serions privés d’un guide aussi aimable et aussi sûr. Les différents écrits que ce savant a publiés sur l’histoire et l'archéologie normande, prouvent qu il apporte dans l’étude de ces deux sciences un pyrrhonisme dont il faut lui savoir d'autant plus de gré qu’il est plus rare parmi ceux qui les cultivent , et qu’il ne résiste cependant pas chez lui aux démonstrations et aux preuves. L éclat des noms, l’élévation du rang, l’opinion générale quand elle est mal fondée, rien n’arrête l’équitable
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et sévère critique dans la destruction de l’erreur ou dans la propagation de la vérité. Une des réputations qui ont le plus souffert de sou rigoureux esprit d’examen est sans contredit celle de cet évêque de Lisieux , que la philosophie avait placé trop facilement au rang des apôtres de l’humanité qui résistèrent aux ordres sanguinaires de l'atroce Charles IX. Attaqué d’abord dans le Mercure de France, par M. Dubois, poursuivi par lui jusque dans la Biographie universelle , sousl egide de MM. Michaud , asile ordinairement inviolable pour les gens d’église , le pauvre Jean Le Hennuyer est maintenant tout-à-fail déchu de son ancienne gloire. Vainement son nom se rencontre encore sur l’écriteau d’une des places publiques de Lisieux, en tête d’un vieux drame de Mercier, et dans quelques pages prétendues historiques avec lesquelles Mallet a le premier donné cours à cette erreur, M. Dubois a fait pâlir l'auréole qui l’environnait. Il est maintenant bien prouvé que c’est à des laïques qu’il faut faire honneur du trait d’humanité et de piété que l’on réclamait pour un évêque , et que malheureusement les Féuélon et les Vincent de Paul comptent uu émule de moins.
C’est tout-à-fait à l’aventure que nous avons commencé nos excursions dans Lisieux. Un mémoire de Mongez , dont Léon avait eu la précaution de grossir notre bagage littéraire , nous apprit que ce n’est pas à la place que cette ville occupe aujour-
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d’hui qu’il faut chercher son berceau, mais bien dans une gorge et sur deux collines voisines du faubourg de Saint-Dcsir, à droite de la grande route de Caen. C’est en faisant des fouilles pour extraire les matériaux nécessaires à la création de cette grande route que l’on découvrit, dans le cours du siècle dernier, les traces d'une cité qui a dû avoir quatre fois plus d’étendue que la ville actuelle. M. Mongez n’hésite pas à reconnaître dans ces ruines l’ancien Noviomagus Lexoviorurn. Les inductions sur lesquelles il appuie son opinion sont aussi ingénieuses que solides. On ne saurait porter uu œil plus pénétrant au milieu des ténèbres qui couvrirent ce pays après que la domination éclairée des Romains eut fait place à la domination aveugle des barbares.
Les tables géographiques et les rapports de situation avec Agrigcnus, selon d’autres Augustodurum, en un mot avec l’ancienne ville, qui s’élevait jadis à Vieux, près de Caen, et avec Bayeux, désigné sous le nom de Deomagus Najocassium , s’accordaient parfaitement pour désigner Lisieux comme le point qu’avait dû occuper l’ancien Noviomagus. Cependant ou en avait cherché inutilement les preuves matérielles dans Lisieux même, où rien n’indique une aussi haute antiquité. C’est aux fouilles faites par hasard aux portes de la ville moderne que l’on a dû la découverte de l’ancienne.
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Il ne restait plus qua expliquer comment ce que j’oserais appeler l'inhumation de cette cité tout entière (puisqu’on trouvait celle-ci sous une couche de terre évidemment rapportée par la main de l’homme), avait pu avoir lieu sans que ce grand événement eût laissé la moindre trace dans l’histoire. M. Mongcz explique ce silence par l’ignorance et les mœurs des farouches conquérants, sous les coups desquels dut: tomber cette antique cité. En effet, on ne saurait douter quelle n’ait été détruite par les Saxons, vers la fin du quatrième siècle, époque à laquelle il faut rapporter les incursions de ces barbares, qui ravagèrent tout le littoral de la Basse-Normandie et détruisirent la ville retrouvée à Vieux., près Caen , aussi bien que celle de Bayeux , sur remplacement de laquelle ils firent de nouvelles constructions après avoir rasé les anciennes. Quant aux deux autres villes, après avoir été ravagées par le fer et le feu , elles furent , suivant la coutume de ces barbares, ensevelies par euxmêmes ou par leurs captifs, sous une couche de terre végétale pour qu elles fussent à-la-fois effacées du passé et de l’avenir. Et si l’histoire se tait sur ces faits inouïs, c’est que, comme tous les barbares qui détruisent, les Saxons necrivaient pas et ne souffraient pas qu’on écrivît.
C’est une chose frappante que la similitude d’aspect qui existe entre Lisieux et Rouen. Si l’on ob-
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serve les choses , on est saisi du contraste que présente la magnificence de l’église épiscopale de cette ville avec ses maisons bâties eu bois , et le dédale de ses rues tortueuses avec l’encadrement des jolis boulevarts qui l’entourent. Si l’on observe les hommes, on trouve à Lisieux ainsi qu’à Rouen la même aptitude commerciale et la même activité industrielle dans la masse des habitants, mais aussi la même absence de goût et de sentiment de bien-être personnel, parmi la plupart des riches; le même abâtardissement et la même saleté parmi la plus grande partie des pauvres. 11 n’est pas jusqu’aux traits du visage qui n’offrent des rapports sensibles entre les deux populations. On rencontre à chaque pas de ces têtes d’une expression plus vive que distinguée, où deux petits yeux perçants, surmontés d’un front protubérant, accompagnent ce que les artistes appellent un nez cassé. « Ce sont là, me dit mon jeune compagnon de voyage, à qui je faisais part de mon observation , ce sont là les traits distinctifs de la physionomie de ces peuples barbares , qui vinrent anéantir la civilisation romaine et mêler leur sang sauvage au sang si pur et si beau des Gaulois.
« J’ai connu , poursuivit-il , un physionomiste qui prétendait expliquer l’histoire , comme Lavater voulait expliquer l'homme. Ce n’était pas en compulsant péniblement de gothiques annales qu’il établis-
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sait celles des peuples, cetait à la seule inspection des traits du visage. Y remarquait-il ce caractère qui a plus particulièrement attiré ici votre attention, cetait pour lui une preuve irréfragable de la présence de la race saxonne. 11 saluait les descendants du peuple romain dans tous les nez aquilins qu’il rencontrait. Les yeux bleus, seuls indigènes aux siens, signalaient à ses recherches les fils de l’ancienne Gaule, et il eût été inutile de se prévaloir devant lui d’une origine normande, si l’on n’eût pu montrer d’abord une peau blanche et des cheveux hlonds. En vain étalait-on les généalogies les plus positives, il demeurait inébranlable dans ses irrévocables arrêts. Malheur même à la mémoire des femmes qui avaient été chargées de transmettre, de génération en génération, le caractère sacré de la race primitive, et qui l’avaient laissé s’altérer sur la route. Rien n’arrêtait à leur égard l’impertinence de ses conjectures.
« Je ne sais trop , ajouta Léon en attirant mes regards sur une jeune et jolie paysanne , à quelle race on doit spécialement attribuer les charmantes têtes que l’on rencontre çà et là dans Lisieux sous le honuet éblouissant de blancheur des campagnes du Lieuvin ; mais toutes pourraient s’en faire honneur. Ce qui distingue sur-tout ces heureuses physionomies , c’est la délicatesse des traits et la grâce naïve de l’expression. L’aspect de ces jolis minois
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réconcilie avec l'espèce humaine : on dirait de ces belles fleurs des champs , transportées avec tout leur éclat et toute leur sève au milieu des plantes décolorées et languissantes d’une serre chaude. Ces charmantes filles sont le tribut que la pauvreté des champs paie à l’opulence des villes; elles sont pour la plupart dans l’état de domesticité ; mais elles prennent soin d’arrondir le modeste pécule qui deviendra quelque jour le prix de leur hymen, et le gage de leur indépendance. »
Pendant ces réflexions, inspirées à mon jeune ami par les jolies servantes de Lisieux, nous approchions de la cathédrale, située sur une place assez vaste, mais malheureusement à uu de ses angles. C’est un beau morceau de cette architecture gothique qui a retrouvé depuis peu de si chauds admirateurs; il date du douzième siècle. La chapelle de la Vierge est d’une construction plus récente. On la regarde comme un monument expiatoire élevé par Pierre Cauchon , devenu évêque de Lisieux, après l’avoir été de Beauvais, pour la part qu’il avait prise dans la condamnation de la pucelle d’Orléans. La révolution a fait une sorte d’acte de justice en arrachant de cette enceinte le tombeau de ce coupable prélat; mais c’est un acte d’aveuglement d’avoir détruit ceux de scs successeurs, Guillaume d’Estouteville , fondateur du collège de Lisieux à Paris , et de Jean Le Hennuycr ,
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sur la belle action duquel on n’avait encore à cette époque élevé aucun doute. En traversant la nef, Léon me fit remarquer un morceau de sculpture fort endommagé, et inutilement consacré au souvenir de deux guerriers dont on voit les statues mutilées, mais dont rien n’indique les noms. C’est une énigme que je livre aux antiquaires , qui en ont déjà donné plusieurs clés.
C’était avant la révolution une sorte de petit état tbéocratiquc dans l’état que le diocèse de Lisieux, car les évêques étaient en même temps comtes, et réunissaient, dans leur personne, la puissance temporelle et la puissance spirituelle. Cependant chaque année ils cédaient l’une et l’autre durant deux jours à deux chanoines désignés par leurs pairs. Ces espèces de petites saturnales ecclésiastiques se célébraient les 10 et 11 juillet, la veille et le jour de saint Ursin.
En dégageant l’histoire de Lisieux de tout ce qui tient particulièrement à celle de sou siège, on peut la réduire à ce laconique sommaire : ville fondée, selon toutes les probabilités, vers le commencement du cinquième siècle, pillée par les Normandsen 877, brûlée par les Bretons en 1 1 36, prise par Philippe- Auguste en 1 ao3 , par les Anglais en 1 4 1 7, par les troupes de Charles VII en 1 44‘J , par les protestants en 1 56a , enfin par Henri IV en 1 5go.
L’influence ecclésiastique s’est étendue ici jusque
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sur les hommes : c’est sous la mitre ou sous le froc que l’on rencontre le petit nombre de ceux qui ont quelques droits à la célébrité. On cite parmi les premiers Fréculphe, qui, dans le neuvième siècle, eut le mérite de cultiver et de protéger les scieuces, et Amoul, qui a écrit dans le douzième des h pitres qui furent jugées dignes d’être placées au nombre des manuscrits du Vatican. Parmi les seconds, on cite le père Zacharie, capucin indigne, et un certain docteur de Sorbonue, François Betlenrjer , qui n’a composé aucun ouvrage, mais qui a critiqué plusieurs de ceux qui parurent de son temps, entre autres les écrits de Itollin, à la gloire duquel il s’est attaché comme la rouille s’attache au fer.
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s°clxvi. (8 avril 1824 .)
L’ANACnORÈTE
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1j?tters froni iïormamly.
Le vaste champ des étymologie* est situé dans un pays agréable , mais entrecoupé d’une foule de sentiers trompeurs.
En supputant avec nioi-rriéme les dix ou douze lieues qui séparent Lisieux de Caen, je me flattais de toucher bientôt à cette ville de sapience, dont les ducs de Normandie préféraient le séjour à celui de Rouen même : Léon en a décidé autrement. « U ne faut pas, me dit-il, procéder en voyage comme en guerre, où l’on marche droit sur les capitales. Pour ménager à nos excursions un intérêt toujours croissant, nous avons besoin d’adopter une tactique contraire. Vous ne trouverez donc pas mauvais que je vous lance à travers champ avant de vous faire
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arriver à l’ancienne capitale de la Basse-Normandie. Je vous conduirai presque jusqu’à ses portes pour vous en éloigner ensuite tout-à-coup ; car nous avons un coup d’œil à jeter sur la partie méridionale de ce département, et sur le démembrement de la Normandie dont on a fait celui de l’Orne. »
Nous avons en effet suivi la grande route de Caen , qui s’embranche à Croissanvillc avec le chemin de Falaise, où Léon avait fixé notre étape poulie soir. En sortant de Lisieux, de jolies maisons de plaisance récréèrent pendant quelque temps nos regards, qui bientôt n'eurent plus à planer que suide belles et fertiles campagnes. Un vallon étroit et profond en interrompt seul l'uniformité jusqu'au liant de la côte Saint-Laurent. Ce vallon fut longtemps le théâtre des exploits de ccs honnêtes gens qui croyaient servir l’honneur en détroussant les voyageurs au nom de la légitimité. 11 leur a dit le nom de Coupe-Gorge. On dit que Bonaparte, lors de son voyage à Caen, eut l’idée de rendre ce passage moins dangereux en le peuplant. Il y laissa un des plus braves et des plus anciens soldats de sa garde, après avoir donné ordre au préfet de lui faire construire une habitation. D’autres maisons se sont groupées autour de la chaumière du vieux grenadier , et le Coupe-Gorge est déjà un joli hameau.
«Si j’étais peintre, s’écria Léon, au moment où
Digftized by Gqôgle
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l’on mettait le sabot à l’une des roues de notre voiture pour descendre la longue et rapide côtcde Saint-Laurent, et si j’avais à représenter le législateur des chrétiens , transporté par l'esprit tentateur sur cette montagne d’où il déroula à ses regards plus impassibles que ceux de ses successeurs, toutes les pompes du monde et toutes les richesses de la terre, le paysage que je choisirais de préférence pour cette vaste composition serait, sans contredit, celui qui va se déployer, dans quelques instants devant nous. Cette côte est en quelque sorte la limite d’un pays nouveau , plus riche et plus fécond encore que le reste de la riche et féconde Normandie.
«Eh bien, continua Léon, lorsque le rideau de verdure qui voilait le magnifique tableau qu’il m’avait annoncé vint à s’ouvrir, voyez quel luxe de végétation , quelle immense étendue, et quelle prodigieuse variété! La pente du mont rappelle les sites de la Suisse. Au pied ce sont les riants et spacieux vergers du village d 'Estrées; un peu plus loin, la petite église de Corbon , point central de cette vallée (Psiuge, dont les gras pâturages, couverts d’innombrables troupeaux , étendent à droite et à gauche leur longue zone de verdure. Les coteaux plus élevés, qui bornent la vallée à l’horizon , permettent d’entrevoir la belle campagne de Caen, dont on distingue même les clochers dans les jours sereins.
l’anaciiohete
Ainsi on embrasse d’un même coup d'œil les vergers les plus renommés de Normandie, les plus gras pâturages de France, et un de ses plus fertiles bassins de terres labourables. Tout ce qui respire dans ce pays de prédilection est digne du sol que l’on y foule. L’espece humaine y présente un développement de force et de beauté que partagent les animaux eux-mêmes : c’est la vallée d’Auge qui nourrit les meilleurs bœufs de nos marchés, et c’est la plaine de Caen qui voit naître ces généreux coursiers qui, pour la grâce et la régularité des formes, n'ont point de rivaux, inénteen Angleterre. La vérité de ces observations, que vous êtes encore porté peut-être à prendre pour de l’enthousiasme patriotique, vous deviendrait plus sensible, mon cher Ermite, si nous dépassions les relais de Moult, village situé au revers des coteaux que nous avons eu perspective; mais je ne me propose de vous conduire que jusqu’à Civissanville, d’où nous regagnerons Falaise par la route de traverse. La visite que vous ne pouvez vous dispenser de rendre à un ermite un peu moins mondain et beaucoup plus sédentaire que vous, nous oblige à cette excursion. » Nous descendîmes lentement la côte Saint-Laurent, et j’examinai les détails du tableau dont Léon venait, de m’indiquer les masses. U n’avait rien exagéré. Nous ne remarquâmes Croissanvillc que comme le théâtre delà bataille livrée en 9 4q entre
ET t/ÉT Y BIOLOGISTE.
Louis d’Outre-Mer, etllarald, roi de Danemarck, venu au secours de Richard-sans-Peur, encore enfant. Le roi de France voulait abuser de la minorité du jeune duc pour réunir à sa couronne cc bel apanage de la Normandie, si lâchement abandonné par Charlcs-le-Simple; mais il fut battu, fait prisonnier, r et réduit à donner ses propres enfauts en otage.
A peu de distance de Croissanville , Léon fit signe au postillon d’abandonner la grande route. Sans doute, me dit-il, vous avez lu , avec tout ce qui lit en Europe , les Coules de mon hôte, qui ont plus fait pour la réputation de l’auteur qui ne les avoue pas, que les poèmes dont il se glorifie; mais ce que vous étiez à coup sûr très loin de soupçonner, c’est que la Normandie pût offrir au dix-neuvième siècle une espece de prototype de ce. Nain Mystérieux , qui était à-la-fois en Ecosse, dans le dix-septième siècle, la terreur des méchants et le dieu tutélaire des bons. Le nain bas-normand est moins difforme , mais aussi moins puissant que le nain écossais. 1) ne doit cependant exciter guère moins de surprise et de curiosité chez les voyageurs égarés dans les landes où il a fixé son séjour. •>
Nous mimes pied à terre, et Léon me guida vers des bruyères isolées : elles dépendent du village de Bissières. Après quelques instants de marche, nous arrivâmes auprès d’une butte en gazon tic six à sept
ëiimite en province, t. vu. j 5
i.’anaciiohkte
pieds carrés. Un champ, planté de pommiers, et animé par la présence de quelques animaux domestiques, avoisinait la sauvage habitation.» Convenez, me dit Leon, qu’avec un esprit tant soit peu encliii à se livrer aux fictions de la féerie, et surtout qu’à la lueur incertaine de l’astre essentiellement romantique dont les pâles rayons sont faits pour éclairer de pareilles scènes, on doit se sentir singulièrement porté à attribuer à une puissance surnaturelle ces traces de culture an milieu d’une solitude où rien ne laisse soupçonner la présence des hommes. Il est fâcheux que le soleil soit dans tout son éclat, car je suis persuade que votre cœur ne palpiterait pas moins que celui du jeune fermier Elliot , quand il aperçut pour la première fois le nain mystérieux roulant les grosses pierres de sa cabane. »
Léon achevait à peine ces mots, que nous entendimes dans la hutte que nous avions devant les yeux un bruit qui, probablement, y était occasioné par celui que nous faisions nous-mêmes au-dehors. Un instant après nous vîmes sortir eu rampant, par le trou qui servait de porte à cette tanière , quelque chose d’animé que nous ne commençâmes à reconnaître pour un homme que quand il se fut dressé sur les pieds. La taille naturellement petite de cet être extraordinaire semblait encore , amoindrie par les ans; ses cheveux étaient en dés-
KT 1,’ÉTYMOLOGI STE. (i-
ordre, «ne longue barbe tombait sur sa poitrine; tout était repoussant et bizarre dans sou accoutrement. I ont prévenu que j étais, j’avoue cependant que je ne pus retenir à cet aspect un mouvement de surprise qu’on aurait pu prendre pour de l’effroi; mais l'expression tout-à-fait inoffensive du petit vieillard , et je ne sais quel caractère vénérable qui perçait à travers son enveloppe sauvage, me retinrent auprès de lui.
>< Quand vous saurez qui je suis, lui dis-je, vous sciez peut-être moins surpris, monsieur, que j’aie tenté de me rapprocher de vous. Je cherche les hommes pour les connaître, tandis que vous les fuyez peut-être pour les avoir trop connus. » A ces mots, le solitaire leva sur moi un œil pénétrant qu’il arrêta ensuite plus attentivement encore sur Léon. Puis il me répondit : u La dissimulation , même celle que le monde décore du nom spécieux de politesse, ne convient plus à notre âge, monsieur. Nous approchons l’un et l’autre du terme où tout est vérité , préparons-nous à la pouvoir envisager sans ombre. Non, ce n’est point pour apprendre quelque chose d’un vieillard mort depuis quarante ans au monde que vous avez pénétré, ou plutôt, ajouta-t-il en regardant Léon, que vous vous êtes laissé conduire dans cette solitude. Ditesle franchement, vous avez cédé , comme bien d’autres, à ce sentiment de curiosité qui m’assiège jus-
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que dans mon obscure retraite, vous avez voulu voir aussi le Curé des Bruyères, l'abbé fou. 11 est devant vos yeux , il livre à vos regards un extérieur repoussant, un corps difforme et glacé par plus de quatre-vingts hivers; mais vous essaieriez en vain de lire an fond de son cœur. Depuis quarante aus, dit-il en soupirant, l'œil de Dieu seul y a pénétré.
Tout ce qui présente un caractère de singularité, dit Léon en retenant le petit vieillard qui retournait déjà vers son gîte, excite la curiosité des hommes, et, sous ce rapport du moins, celle dont vous êtes l’objet ne doit ni vous surprendre ni vous offenser. — Jeune homme, poursuivit 1 anachorète, le monde me trouve singulier, tranchons le mot, me regarde comme fou, parceqnil ne peut concevoir comment j’ai pu vivre ici pendant quarante ans sans autre compagnie que la nature et ma conscience. Eh bien! dites à ce monde qui inc calomnie que c’est à la contemplation continuelle de l’une et à la droiture de l’autre que j ai dit des jouissances qu’il ne connaît pas et des consolations que je lui aurais vainement demandées. Voilà tout ce que vous saurez du curé des Bruyères. » A ces mots, il regagna à grands pas sa chaumière, rentra dans son trou, et ferma sa porte à travers laquelle nous essayâmes de renouer une conversation trop brusquement interrompue à notre gré.
« Pourquoi , nous dit-il après quelques instants
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de silence, rechercherais-je la société des hommes:’ Leur méchanceté m’a poursuivi jusqu’ici ! Les plus pervers sont venus plus d’une fois dans l’ombre des nuits ravager le champ que j’avais cultivé de mes mains affaiblies, dépouiller les arbres que j’avais greffés , enlever le petit nombre d’animaux qui partagent ma retraite et soutiennent ma vie; quant à ceux que leur éducation rend incapables de pareilles bassesses, ils m’épient comme une bête sauvage et m’accablent de railleries. Il n’est pas jusqu’à ces femmes, opprobre de leur sexe, qui ont osé pénétrer jusque dans nia retraite, méprendre pour leur jouet, et qui ont trouvé dans ce monde que vous vantez des complices de leur infamie. Comme s’il était bien difficile, à quatre-vingt-six ans , et avec un corps semblable au mien, d’égaler la vertu de saint Antoine. Non , il n’y aura plus rien de commun entre le inonde et moi. »
Ce furent les dernières paroles de l’anachorète de Bissières. Après plusieurs interpellations qu’il laissa sans réponse, force nous fut de l’abandonner à son inexplicable isolement. Nous aperçûmes, en parcourant son ermitage, une petite maison que lui a fait bâtir un propriétaire voisin, M. ***; mais le solitaire a toujours préféré son premier gîte. 11 ne se sert de cette seconde habitation que comme d’un cabinet d’étude. Nous y trouvâmes en effet une Bible in-folio et quelques livres de liturgie,
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noircis à-la-fois par la fumée, la poussière, et le
temps.
Notre curiosité avait été trop vivement excitée par ce singulier personnage pour ne pas tâcher de recueillir quelques renseignements sur son compte. On nous apprit qu’il se nommait God... , qu’il était né à Cerisy-Iiasalle, dans le département de la Manche. Destiné de bonne heure à l'état ecclésiastique, il fit très jeune, et étant encore dans les ordres mineurs, un voyage en Italie, ce qui lui valut c surnom d’abbé lioma, à l’université de Caen, où il vint achever ses études. Il remplit ses fonctions sacerdotales dans plusieurs commîmes de la Normandie jusqu’à l'âge de quarante ans environ. Ce fut alors que, déterminé par des motifs qui sont restés impénétrables, il renonça tout-à-coup à son état et à la vie sociale pour venir se fixer au milieu des bruyères de Bissières, et donner, au centre d’un pays civilisé , l'exemple de la vie sauvage et contemplative des anciens solitaires de la Thébaïde. Facile à se prévenir pour ou contre ceux qui le visitent, il accepte avec une affectueuse reconnaissance les bienfaits des uns, ou repousse ceux des autres avec une brusque obstination. Non moins inégal sous le rapport des facultés intellectuelles, il ne laisse apercevoir à ceux-ci que le vide d’un cerveau malade, tandis qu’il montre à ceux-là la sagesse d’un philosophe chrétien.