‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les mœurs. Tome 7 (volume 2)Chapitre 21 sur 60 · PANORAMA D’ALENÇON · texte numérisé non relu

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tention sur ce coin du tableau : c’est le berceau d’Alençon; cc sont les restes de cet antique châteay autour duquel les premiers habitants de notre ville groupèrent leurs demeures. Pour remonter à la cause première de la fondation du château , et par suite de la ville d’Alençon , il faudrait vous raconter l’histoire de la captivité et de l’évasion du jeune duc Richard , fils de Guillaume-longue-Epée , que votre mémoire suffira pour vous rappeler sans mon secours. Je me bornerai donc à vous dire qu’Yves-de- Belesfne , qui avait contribué par la sagesse de ses conseils à soustraire le jeune duc aux soins intéressés de Louis d’Outre-Mer, reçut pour récompense tout le territoire qui se trouve entre Domfront et Alençon , à la charge d’élever deux forteresses à la place où sont encore aujourd’hui les débris des châteaux de ces deux villes. Les officiers attachés à la personne dA’vcs-de-Bclesme cherchèrent à se loger auprès de leur patron , et ce fut l’origine des rues du Château , du V al-Noble et aux Sieurs , dont le peuple a fait depuis la rue aux deux, ce qui prouve que ce n’est pas toujours dans les mots qu’il faut chercher les étymologies. Henri IV, qui avait eu trop de châteaux à assiéger pour aimer à les voir, ordonna en i 585 de raser ce qui restait de celui-ci. Il n’excepta que le donjon , qui est aujourd’hui au niveau du sol , taudis que trois des tours qu’il avait proscrites élèvent encore leur front, orné de cré-

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neaux; mais il serait difficile à une noblesse fidèle ^l’y rien faire pour la ligue. L’une de ces tours, qui est surmontée d’une tour plus petite, sert de prison, et est désignée sous le nom de Tour couronnée. Les tribunaux occupent le bâtiment moderne qui unit cette tour aux deux tours jumelles qui accompagnent le pavillon d’entrée de l'ancien château d’Alençon. Cette partie du château date du commencement du quinzième siècle, et a été élevée par Jean I", dit le Sage. C’est dans le pavillon que la cour d’assises tient ses séances ; bientôt elle sera réunie aux tribunaux, dans le nouveau palais de justice que l’on a bâti sur l’ancienne place du Donjon. 11 faut faire honneur de ce monument à M. Félix de Larue, neveu de l’architecte qui a présidé à la construction de notre bôtel-de-ville. On distingue aisément dïci les quatre colonnes de granit de Hertré qui ornent sa façade, les neuf croisées dont elle est percée, et l’inscription en lettres de plomb doré qui s’y trouve placée.

c Je vous engagerai à effacer un instant de votre pensée ce palais de justice, pour Le remplacer par le palais de nos ducs et par les fortifications qui les entouraient, et à évoquer en même temps, dans cette gothique enceinte, les personnages les plus célèbres qui l’ont habitée. Au premier rang se présentent les figures rébarbatives des cruels Talvas, et cet infortuné chevalier Giroye, qui a laissé son

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nom à la tour où il avait gémi; vient ensuite ce Robert de Montgomery , dit le diable, aussi craint dans le Maine que redouté en Normandie: puis, se présentent sous un plus doux aspect, ce Pierre IJ, qui faisait tour-à-tour de pieuses stations à l’abbaye du Val-Dieu , et de douces retraites chez madame de Blandé; ce Jean second, qui ne fut pas, dit-on, indifférent à Jeanne dArc; ce bon René, qui tâcba de se maintenir dans cet asile contre la politique insidieuse de Louis XI ; et enfin cette célèbre Marguerite de Navarre, qHi a écrit dans ces lieux mêmes ses Nouvelles galantes, auxquelles les mauvaises langues prétendent que les maris et les belles d’Alençon out fourni plus d’un sujet.

« A droite du palais de justice, voici l’hôtel-deville, qui fait partie du dernier quart de notre panorama , c’est-à-dire du quart occidental. La place sur laquelle cet hôtel est situé porte à ses angles des écriteaux qui sont l’image de bien des gens. Après avoir changé de couleur autant de fois qu’ils ont dû recevoir une empreinte nouvelle d’un nouveau pouvoir, ils portent aujourd'hui les mots place Bourbon, écrits sur un fond blanc, au travers duquel il est impossible d’apercevoir la moindre trace de leurs anciennes nuances. Au-delà de l’bôtel-deville et de la Briante sont les promenades commencées en 1 784 , sur le terrain de l’ancien parc de la maison de plaisance que les ducs d’Alençon possé-

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daient hors l’enceinte du château ; ces promenades ont été agrandies encore en 1 8 1 4 - Elles sont assez jolies pour mériter des promeneurs ; malheureusement il est dans nos salons d’autres tapis verts, qui ont la préférence sur ceux de ces bosquets ; on aime mieux s’y disputer sur un quinola , une misère, ou une vole, que de se livrer à un exercice agréable et salutaire.

« La longue et belle rue qui sépare les promenades des bâtiments spacieux que vous voyez un peu plus loin, est la rue de Bretarjne, et ces batiments dépendent de Bicélre. C’est dans la maison de la rue de Bretage, qui porte le n° 6 , que fut arreté en 1800, par la trahison du général Guidai, commandant le département, le comte Louis de Frotté, dernier chef de l’armée royaliste. Qui aurait prévu alors que, douze ou treize ans plus tard , le traître serait fusillé lui-même dans la plaine de Grenelle, comme M. de Frotté l’avait été à Vemeuil? Juste retour des choses d’ici-bas!

« La maison de Bicétre offre là , comme ailleurs , la douloureuse et dégoûtante réunion de toutes les misères et de tous les vices qui peuvent accabler notre espèce ; mais on y voit avec peine que les allé nés soient confondus dans cette réunion, et sur-tout qu'ils soient aussi mal logés. — Dans l’Orient , interrompit Léon , où les fous ont été placés sous la sauvegarde de la superstition , ils sont traités avec

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tous les égards et tous les soins que leur situation réclame; chez nous ils ne sont que sous la sauvegarde de l’humanité, et on les entasse dans des cachots infects et malsains, à côté de vils criminels! »

« Le collège qui est à vos pieds, reprit M. N***, est le dernier objet qui me reste à vous désigner en cette ville. Il a été réédifié et augmenté par les jésuites eu 1727 ; les bons pères s’y étaient établis dès 1675. On cite parmi ceux qui y ont professé, le père Delarue et le père Ducerceau; ce dernier faisait en outre les délices de la province par son Messager du Mans. Bourdaloue et Laneuville y ont prêché. C’est aussi au collège d’Alençon que Fréron a occupé quelque temps une des chaires de la société, qu'il abandonna pour devenir ce que chacun sait. Le collège est aujourd’hui sous la protection de l’administration municipale , et dirigé par M. Frémi; aussi le nombre des élèves croît-il chaque jour : on y compte en ce moment cent quatre-vingts pensionnaires.

« J’ai réservé pour mon dernier tableau , poursuivit notre complaisant cicérone, la partie la plus riche et la plus variée de l’horizon qui nous entoure. En portant vos regards vers le sud, de l’autre côté de la Sarthe, vous remarquerez, plus ou moins rapprochés, le château de l'Ile, le village de Saint- Germain, et la maison de campagne appelée le

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Berteau, près de laquelle est la fontaine minérale de Saint-Barthélemi, qui n’est plus à la mode parmi les médecins, mais que quelques malades, qui s’en trouvent bien, visitent encore. Dans la direction delà fontaine, à trois lieues environ, est le village de Saint-Ceneri , qui doit son nom à un solitaire italien qui vint y mourir en 666. A côté du village sont les ruines d’un château fort que trois cents de nos compatriotes défendirent vaillamment pendant trois mois contre le canon de quinze cents Anglais. En remontant vers l’ouest, je signalerai à votre attention le village des Châtelets, où de tendres rendez-vous en ont quelquefois amené de plus sérieux. Les bois qui avoisinent le château de Verveine et les carrières granitiques de Ponl- Percé, de Hertré et de Beauséjour , d'où sont sortis les matériaux de nos plus anciens comme de nos plus modernes édifices C’est près de Ponl-Percé , dans les fissures des roches de granit, que l’on trouve le plus fréquemment les cristaux connus sous le nom de diamants d Alençon. Il faut être averti, pour s’apercevoir qu’il y a près de la ferme d Hertré, à cent pas de la route de Bretagne, les ruines d’un vieux château, cité pour avoir reçu dans ses murs Henri I", roi d’Angleterre, il y a environ six cents ans.

En se rapprochant du nord , on distingue la Bulle

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de Chaumont, colline détachée de toutes celles qui l'entourent, et dont le point culminant est aussi le plus élevé de notre département. Vers la droite est le château de Glatigni, que fait construire le maréchal de camp Cavalier, qui commandait le régiment des dromadaires en Égypte. Du côté opposé, sur les bords de la route de Bretagne, s’élève le Château de la Touche, qu’habite le lieutenant-général Bonnet. Enfin, en tirant un peu sur la gauche, nous abattrons notre vol sur les longues collines de Sainte- Anne x village célèbre par la foire qui s y tient, et par les miracles qui s’y opèrent tous les ans , le 26 juillet. »

Après avoir promené long-temps encore nos regards sur le panorama naturel dont M. N*** venait de nous donner une explication si détaillée , nous nous disposions à quitter ce magnifique spectacle, quand il nous y ramena une dernière fois encore , en nous disant : « Avec le désir que vous paraissez avoir, bon Ermite, d’embrasser d’un seul coup d’œil tout ce qui intéresse Alençon , je puis penser que vous ne serez pas fâché de ne descendre de cet observatoire qu’après avoir été initié à la connaissance des hommes aussi complètement que vous venez de l’être à celle des lieuxet des faits. Profitons de l’avantage de notre situation , et souffrez que je vous indique le berceau des différentes célébrités

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dont nous nous honorons et même de celles dont nous ne nous honorons pas. »

A ces mots, nous reprîmes les places que nous occupions d’abord dans l’observatoire, et M. N*** continua en ces termes :

« Je reporterai d’abord vos regards sur la rne aux Sieurs ou aux deux, que vous avez remarquée non loin du château. Vous apprendrez que c’est là qu’a vu le jour, le 29 août 1753, le lieutenant-général Jean-Augustin Emouf, porté sur nos registres de naissance comme fils de Jean-Charles Emouf, dit Manuel, maître de danse, origine sur laquelle je n’appuie que pareeque quelques biographes semblent avoirvoulu la dissimuler sous un vernis de noblesse, et qu’il me semble juste de laisser à chacun l’honneur de son point de départi C’est dans cette même rue qu’est né, le 28 octobre 1755 , Jacques-Julien Houton de la Billardière, médecin voyageur et naturaliste , que l’institut a admis dans son sein en 1 800. C’est encore là que demeure un fils qui promet de rappeler le talent de son père, Pierre- François Godard, habile graveur en bois '. Le général espagnol Santa Rosa, tué en Grèce pour la cause de

' C’est à M. Godard d’Alençon que l'on doit ces médaillons, petits chefs-d’œuvre de la gravure en bois, qui décorent les Jeux de caries historiques de M. Jouy.

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cette liberté qu’il ne pouvait plus servir dans sa patrie, trouva quelque temps un asile hospitalier daus la rue aux deux, tandis que son compatriote Torrijos en avait cherché un rue du Bercail.

u La rue Saint-Biaise , celle où se trouve la préfecture, s’enorgueillit d’avoir vu naître, le a 3 mai 1762, le célèbre des Genet/es (René-Nicolas Dufriche), dont le nom est si honorablement associé à la gloire de notre armée en Égypte , qu’il préserva de la peste. Nous réclamons également comme nos compatriotes le général du génie Falazé, cousin du docteur des- Genettes , bien qu'il soit né près d’Essey , à la maison de campagne des Genettes, apanage de la famille Dufriche; et son père, qui mourut comme aurait pu faire un citoyen de Sparte ou de Rome. On se rappelle que, condamné par le tribunal révolutionnaire, il se poignarda en entendant son arrêt. Un de ses co-accusés ne s’étant pas aperçu qu’il se fût frappé, lui dit: Tu pâlis, Falazé? — Non, je meurs, répondit-il. Avant de vous attirer dans la rue Saint-Biaise, j’aurais dû vous arrêter un instant rue du Fal-Noble, où M. de Boisjolin, dont vous avez relaté les titres poétiques en parlant de Louviers, naquit le 29 juin 1760. Son père, qui portait son nom de famille, celui de Fieilli, s’y fit connaître par plusieurs brochures sur les finances, parmi lesquelles il y en eut une qui lui procura , en 1 76.3, les honneurs de la Bastille. Il était coupa-

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ble d’avoir réclamé des mesures économiques et un allégement aux misères du temps.

« Tout près de nous, au coin de la rue du Collège et de la porte Lancrel-, est la maison où est né le lieutenant-général Bonnet, qui s’honore d’avoir eu une origine à-peu-près semblable à celle du poète Favart. 11 partit simple soldat.

Kose et Fabert ont ainsi commencé.

«.Cette rue se recommande encore à nos souvenirs par le$ noms de M. Charpentier, capitaine d’artillerie de marine et traducteur du Traité if ar tillerie navale du général Howard-Douglas, et de M. Bourdon, membre de l’Uni vei'sité, auteur estimé de plusieurs ouvrages de mathématiques.

« 11 faut vous diriger vers l’église Notre-Dame pour trouver la rue du Bercail, qui y fait face; c’est là que demeura, dans les dernières années de sa vie, l’historien de notre vill e, Pierre Joseph Odolant- Desnos, quia trouvé un spirituel coutinuàteur dans M. l’abbé Gauthier, chapelain de Bicêtre. C’est sous le petit dôme que vous avez pu remarquer parmi les bâtiments divers de cet établissement que cet homme vraiment évangélique exerce les fonctions de son saint ministère et apprend aux infortunés qui ont failli que

Dieu fit du repentir la vertu des coupables.

Ermite f.n province, t. vu. g

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La rue du Bercail compte aussi parmi ses habitants deux jeunes médecins qu’une gloire commune semblait attendre. Un seul , le docteur Bouyon , poursuit sa carrière ; l’autre , Henri Auguste Duval, a été arrêté par la mort au milieu de la sienne, et n'a laissé que ses amis dans la confidence de son mérite.

« Le faubourg Monsort réclame M. Lemiier, un des élèves les plus distingués de l’école polytechnique, et auteur de plusieurs intéressants ouvrages sué les constructions hydrauliques.

>■ La tradition ne nous a point transmis l’iudication des maisons où sont nés Blessebois, Bourdier , Cormier, madame t/e Villedieu, Guillaûme Lerouilté , auteur d’une glose latiue très curieuse sur la Coutume du Maine et sur les Statuts du duché d'Alençon. On y voit que les braconniers étaient punis comme les voleurs de graud chemin, qu’un vilain qui donnait un soufflet à son seigneur subissait la peine capitale; qu’on donnait la torture sur des présomptions; que les biens des hérétiques étaient confisqués, et qu’on brûlait les sorciers. Nous sommes dans une égale ignorance sur le lieu précis de la naissance de M. de La Servière, écrivain couronné par plusieurs académies de province, et secrétaire intime de M. Franchet.

«Parmi les célébrités ridicules, je vous citerai la fameuse sibylle de la rue de Toumon, mademoiselle Lenormant, qui est Alençonnaise. Parmi

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