‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essais sur les mœurs. Tome 7 (volume 2)Chapitre 4 sur 60 · ET L’ÉTYMOLOGISTE · texte numérisé non relu

ET L’ÉTYMOLOGISTE

Ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que nous rejoignîmes à Canon la route de Falaise. Notre visite à l'ermite, et les informations que nous avions prises sur son compte, avaient absorbé la plus grande partie de notre journée. Il était nuit quand nous arrivâmes dans la ville qui a vu naître Guillaume-le-Conqnérant.

Cette naissance peu légitime du vainqueur de l’Angleterre adonné lieu, de son vivant, à beaucoup de mauvaises plaisanteries de la part de ses ennemis, et à plusieurs réclamations armées de la part de ses parents et de l’aristocratie contemporaine. Après sa mort, elle a été l’objet de versions différentes et de longues discussions parmi les chroniqueurs. II ne s’agit de rien moins, pour ces derniers, que de déterminer l'instant précis où les charmes de la belle llarlette développèrent dans le cœur de Robert cette passion roturière , qui valut un héros de plus au monde. Les uns prétendent que le duc étant un jour à une fenêtre, respectée par le temps , et que l’on montre encore tout près du donjon de Falaise, aperçut la belle llarlette, les jambes nues , lavant du linge dans une fontaine voisine. Les autres soutiennent que Robert, qui aimait fort à faire la chasse aux bêtes quand il ne pouvait pas la faire aux hommes, avait défendu aux pelletiers de Falaise de tuer les daims des forêts voisines; mais que ceux-ci, loin de tenir compte de

l'anachorète

la défense, avaient dépeuplé les bois d’une telle façon, que le duc eut le désagrément d’aller un jour à la chasse sans rien rencontrer. Furieux, il revint à la ville en jurant de se venger de tous les pelletiers de Falaise, et sur-tout d’un certain Vcrprey, qui, ayant le commerce le plus étendu en ce genre, devait faire, par conséquent, la plus grande consommation de bêtes fauves. Mais le rusé marchand, averti à temps du projet du prince, eut la précaution de placer sa fille Mariette sur sa route. Hubert ne l’eut pas plus tôt aperçue que les feux de sa colère firent place à ceux de l’amour. Il demanda sans façon la jeune fille à ses parents, qui répondirent eu parlant de mariage, pour lequel le duc avait une antipathie prononcée. Par bonheur, un oncle d’Harlettc, qui était ermite près de Falaise, et que la jeune fille alla consulter, lui conseilla d’accepter purement et simplement les propositions de Robert. Mariette voulut cependant faire son entrée au château avec tous les honneurs qu’aurait pu exiger une légitime épouse. Le chantre des exploits des ducs de Normandie, Robert Wace’a retracé quelques unes des circonstances de la première entrevue des deux amants. Les vers qu’il y a consacrés m’ont paru trop curieux pour ne pas les communiquer à mes lecteurs. Ils pourront croire lire un passage restitué au conte si gracieux de la Coui tisane amoureuse. Quaut à mes aimables lectrices, je ne crois pas de-

ET l’étymologiste. -]3

voir plus d’excuses à celles qui ne chercheront point à pénétrer le sens caché sous la rouille de ce vieux huilage, qua celles qui voudront absolument en avoir l’interprétation. Or, voici ce qui advint le soir du jour de l'entrée solennelle de la belle Harlette au château de Robert.

Menée li fu h sun lit,

Sun bon ■ en fistè sun délit,

Quant el lit al dus fut entrée,

De sa keniise envelupëe,

La kemise ad devant rumpue,

E tresque as piez aval fendue,

Ke tute se pout abanduncr,

Senz sa kemise revestcr.

Li dus demanda, ke deveit a Ke sa kemise aval fendeit.

N’est pas, dist-elle, avenantisc Ke le bas de ma kemise,

Ki à mes jambes frie et tuclie,

Seit turnc vers votre bûche 1 * 3 ,

Ni ceo ki est à mes piez mis Seit turnc vers vostre vis Li dus l’en a séu bun grc.

Et vers le mois de septembre 1027, naquit Guillaume-le-Conquérant.

1 Bon plaisir, volonté.

’ Ce qu elle avait.

3 Bouche. 4 Visage.

LAN achohètk

Falaise doit aux accidents de la nature , aux restes encore imposants de ses anciennes fortifications et aux arbres nombreux dont son enceinte est parsemée, un aspect d'un effet aussi peu commun qu il est remarquable. Les Anglais prétendent que, sous quelques rapports, cette ville réveille le souvenir de la ville la plus pittoresque des trois royaumes, d’Édimbourg. Je ne soutiendrai point l’exactitude de la comparaison ; il faudrait en connaître les deux termes.

La première et à-peu-près la seule chose digne d’un examen spécial à Falaise, ce sont les ruines du château qui termine la ville au sud-ouest *. Aussi le soleil avait-il à peine commencé à éclairer le sommet de ses murs que nous étions déjà au pied du donjon, ün amateur d’antiquités plus matinal encore que nous nous y avait précédés. C’était un homme dont la physionomie douce annonçait une certaine tendance à la contemplation , et cette bonhomie naïve qui est souvent compagne de la crédulité.

Les rapports sont bientôt établis entre gens qui sont réunis en un même lieu par un sentiment commun. Un livre que l’inconnu avait à la main fournit à Léon, qui m’avait devancé de quelques pas, le

1 l<cs bâtiments du château ont été réparés, et on y a établi le collège de la ville.

ET l’ÉTYMOLOGISTE.

prétexte d’engager une conversation à laquelle son nouvel interlocuteur se livra bientôt avec le plus entier abandon. « Oui , monsieur, disait-il à mon jeune ami, au moment où je me rapprochai de l’un et de l’autre ; ce u’est qu’avec ce profond respect que l’antiquité inspire que l’on doit contempler cette ville la plus anciennement habitée peut-être de toute la Gaule. •>

En prononçant ces mots, la tête de l’inconnu s’était relevée avec un sentiment d’importance personnelle qui ne nous permit pas de douter que nous avions affaire à un homme né sur ce sol vénérable.

«Cependant, monsieur, lui dit Eéon, l’histoire ne fait, je crois, aucune mention de Falaise avant la naissance du fameux bâtard, au commencement du onzième siècle. J'avoue qu’alors une partie de son château était déjà bâtie et que la ville elle-même avait quelque importance, mais cela n’annonce pas une antiquité beaucoup plus reculée que rétablissement des Normands.

« — Juste ciel, reprit l’inconnu avec un sourire où se mêlaient à-la-fois l’expression de l'indignation et celle de la pitié, il serait vraiment curieux d’attribuer aux Normands l’établissement d’une ville dont le berceau touche aux eaux du déluge! Ce n’est qu’au onzième siècle, dites-vous, que l'histoire continence à en parler? Avant d'en convenir je vous demanderai d’abord ce que c’est que l’his-

l’anachorète

toire , et sur quoi sou flambeau si vanté nous éclaire d'une manière satisfaisante. Impuissant à illustrer le berceau du genre humain , ce n’est que sur la Grèce et sur Home qu’il jette quelques rayons qui viennent aussitôt mourir dans l’obscurité du moyen âge; et Dieu sait si le jour, sous lequel ce prétendu fanal nous montre tout ce qui s’est passé depuis l’époque où les moines commencèrent à le rallumer, est le jour de la vérité. Ne me parlez pas de l’histoire pour diriger l’homme dans le labyrinthe obscur où le destin l’a jeté. Messieurs, il n’y a qu’un fil qui puisse l’y guider avec sûreté. — Et ce fil , dit Léon ?... — Ce sont les étymologies, messieurs; c’est dans les langues, qui sont des traditions vivantes et les moins infidèles de toutes, qu’il faut suivre à la trace l’histoire du genre humain. — Sauf à s’égarer un peu sur la route, interrompis-je. — Oui, repartit l'inconnu, mais ou se retrouve toujours en remontant à la racine.

u Croyez, ajouta-t-il en s’échauffant de plus en plus, qu’on ne connaît bien les choses qu’en étudiant attentivement les mots; mais les trois quarts des hommes, et je parle de ceux mêmes qui s’occupent exclusivement de l’étude des sciences, ne soupçonnent pas tout ce que l’on peut trouver dans un mot bien approfondi et bien analysé. Combien de preuves de haute antiquité n’y a-t-il pas , par exemple, dans ce seul mot, Falaise! Le vulgaire

ET l’ÉTYMOLOGISTE.

des savants croit sur la foi du flatteur de Philippe- Auguste, du poète Guillaume Lebreton , que ce nom a été douné à la ville à cause des rochers qui l’entourent et sur lesquels elle est bâtie. Vicus, dit-il {Ficus, quelle expression pour une ville si fameuse ! )

Ficus erat scabrA circumdatus undique rupe ,

Ipsius asperitate loci Falœsa uocatus.

u C’est une erreur profonde qu’a dissipée , de la manière la plus lumineuse, notre célèbre compatriote Guy Lefebvre de La lîoderie. Orientaliste consommé, il a reconnu, dans la première syllabe du nom de sa patrie, le mot hébraïque fêté, qui signifie la languette d’une balance. Jugez vous-même si la nature des lieux n’appelait pas une pareille étymologie? Il ne faut qu’ouvrir les yeux pour voir que Falaise est placée entre les montagnes qui l’avoisinent exactement comme la languette d’une balance entre le support à deux branches au miheu duquel elle cherche son équilibre. »

Un éclat de rire suffisamment provoqué par ce que nous venions d’entendre, mais qui n’en eût pas été moins incivil, faillit rompre en cet endroit le singulier discours de l’homme aux étymologies; nous parvînmes à l’étouffer à temps, et il continua en ces termes : « Ce que l’on appelle communément l’histoire, confirme très pertinemment cette

Page 1